XXVI
LA VOLEUSE DE NUIT
Combien de temps resta-t-il plongé dans cet évanouissement? Il ne s'en rendit pas compte lui-même.
Il revint à lui, étendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait, depuis de longues heures, que le visage pâle de son ami reprît une teinte colorée.
Henry comprit que ce malheureux, gisant là, avait dû être secoué par une de ces effrayantes tempêtes morales qui brisent un homme comme la tempête maritime brise un vaisseau.
Jean poussa un profond soupir et se souleva à demi sur sa couche.
—Partons! dit-il.
—Tu veux partir?
—Oui.
—Mais c'est de la folie!
—Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans cette ville maudite qui a décimé ceux que j'aimais, qui m'a torturé, qui m'a désespéré!
—Jean!
—Partons! te dis-je. J'étouffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier.
—Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui l'a pansée t'a ordonné un repos absolu… Si je n'étais pas venu ici, par hasard, tu serais mort, là, seul, abandonné, sans secours!
—Je veux partir!
—Tu ne partiras pas!
—Henry!
—Ah! morbleu! fâche-toi, irrite-toi, crie, hurle, à ta volonté: je suis le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est à toi de m'obéir. Tu obéiras!
Les yeux de Jean lancèrent des éclairs.
—Ah ça! il paraît que ce n'était pas assez de perdre ma fiancée et mon frère: il faut encore que je perde mon ami.
—Malheureux!…
—Eh bien! soit, va-t'en!
—Tu es fou!
—Fou? oui, je suis fou, de douleur, de désespoir. Va-t'en, va-t'en!
—Tu vas te tuer.
—Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je l'appelle, je l'attends!
—Tu as le devoir de vivre!
—Le devoir de vivre? Mon devoir, à moi, sera donc toujours de souffrir?
Jean s'élança hors du lit, malgré les mains de Henry, qui s'efforçait de le retenir.
Une pâleur livide, mortelle, couvrit ses traits.
Il fut obligé de s'appuyer à la muraille, sans quoi il serait tombé.
—Que te disais-je? s'écria Henry. Tu as à peine la force de te tenir debout…
—La force! l'âme saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir!
Henry ne reconnaissait pas son ami.
Sans doute, le délire était pour quelque chose dans cette frénésie furieuse; mais il fallait que la secousse eût été bien rude pour que rien ne pût rappeler à la raison cette nature froide et fine du marquis de Kardigân.
Jean s'habilla lentement.
Quand il fut prêt à sortir:
—Viens, dit-il…
Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya.
Le blessé semblait se soutenir avec peine. Mais la résolution ardente qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-même il ne renoncerait pas aisément à livrer la lutte à la souffrance physique.
—Où veux-tu aller? dit Henry.
—Chez toi.
De Puiseux ignorait encore comment et où son ami avait été blessé.
Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait détourner de son esprit le souvenir de la scène fatale qu'il devinait.
Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement.
Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie.
Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent rue de Richelieu.
Les deux jeunes gens payèrent le cocher et le renvoyèrent.
Arrivés à l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et l'introduisit dans la serrure.
—Où est donc Couriol? pensa-t-il.
L'antichambre était déserte.
Ils entrèrent dans le salon.
La porte qui donnait du salon dans la chambre à coucher était ouverte, et une bougie était allumée dans la chambre.
Ils allaient y pénétrer, quand Henry s'arrêta stupéfait. La glace du salon reflétait ce qui se passait dans la salle voisine.
Lentement, il montra la glace à Jean…
Une femme, penchée sur le coffre-fort où M. de Puiseux serrait ses papiers et ses objets précieux, fouillait avidement comme un voleur de nuit.
Les deux royalistes restèrent quelques instants muets, retenant leur souffle, témoins invisibles de ce crime.
Enfin, cette femme, comme si elle eût trouvé ce qu'elle cherchait, serra rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la bougie, se dirigea vers le salon.
La lueur de cette bougie la frappa en plein visage.
Henry poussa un cri sourd…
C'était la baronne de Sergaz!
Il s'élança en avant, et la saisissant par le bras:
—Ah! voleuse et espionne! dit-il.
Jacqueline s'arracha à l'étreinte d'Henry par un effort désespéré.
—Oui, voleuse et espionne! prononça-t-elle d'une voix nette et métallique.
Cette émotion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil.
—Qu'êtes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me répondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous êtes une de ces infâmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou, foi de Puiseux! je vous tue comme un chien!
Madame de Sergaz éclata de rire:
—Vous, me tuer? Allons donc! je vous en défie!
Henry fit encore un pas:
—Je devine ce que vous avez volé! Vous avez voulu avoir la liste de nos noms, de nos plans, pour la vendre à la police…
—Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment..
—Misérable!
Elle ne plia pas le front sous l'insulte.
—Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlevé mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je trahisse: j'ai trahi…
Tout cela s'était passé si rapidement, que Henry était resté l'esprit un peu en dehors de la réalité des faits.
Il s'avança encore près de madame de Sergaz quand il rentra en possession de lui-même.
—Rendez-moi ce que vous avez volé! dit-il.
—Vous ne voulez donc plus me tuer?
—Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plaît pas de faire entrer la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez volé.
Madame de Sergaz suivait de l'œil la marche des aiguilles de la pendule.
Quelques minutes les séparaient encore de dix heures.
—Jumelle sera exact, pensa-t-elle… Il n'y a plus que peu de minutes à gagner.
—Rendez-moi ce que vous avez volé! dit Henry pour la troisième fois.
—Non!
—Vous refusez?
—Je refuse.
La colère, plus même que la colère, la rage, s'empara de M. de Puiseux.
Avec cette rapidité de conception que possède la pensée aux heures mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de tant de loyaux et fidèles gentilshommes qui s'étaient fiés à lui.
Il saisit une hache d'armes moyen âge qui pendait à la muraille, au milieu d'un trophée.
Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'œil brillant, immobile, les bras serrés sur sa poitrine comme pour défendre le papier précieux dont elle s'était emparée.
Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tête de
Jacqueline…
Mais Jean s'était dressé.
Chancelant comme un homme ivre, il s'avança vers son ami:
—Jette! dit-il en lui touchant le bras.
—Tu veux!…
—Jette! je suis ton chef.
Henry obéit.
—On ne doit jamais frapper une femme, ami, même avec une fleur.
La hache d'armes tomba sur le parquet.
—Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardigân; elle n'en sortira qu'après nous avoir rendu ce papier.
—Tu as raison, dit Henry.
Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure à ne pas trahir sa pensée, sans quoi elle n'eût pu cacher aux deux amis ce sourire de triomphe qui lui venait aux lèvres.
—Jumelle va venir… à dix heures! murmura-t-elle.
—Passez, madame, dit Jean, en indiquant à la jeune femme la chambre à coucher d'Henry.
Il voulait l'y retenir prisonnière.
Au même instant, une sourde rumeur monta de l'escalier.
Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui ébranlaient les marches.
Jean et Henry se regardaient interdits.
Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle.
—Vous êtes perdus! s'écria-t-elle… Dans un instant vous serez arrêtés… dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents gentilshommes…
—Je comprends tout! s'écria Henry.
—Henry! saisis-la!
De Puiseux s'élança sur Jacqueline.
Elle s'échappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se réfugia de nouveau dans le salon.
La poursuite commença.
Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait à éviter leur approche.
Pendant ce temps-là, les arrivants cherchaient à ébranler la porte de l'escalier.
—Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix.
—Vous êtes perdus! s'écria Jacqueline.
Et, prenant son élan, elle bondit à travers le salon, et ouvrit la porte de la chambre où Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confié à lui par Jean.
L'enfant, éveillé au bruit, sauta à bas de son lit et alla se jeter dans les bras de Jacqueline.
—Maman!… maman!… dit-il.
—Dieu vivant! mon fils!…