V
L'AUDIENCE
L'acquittement de Berryer avait été prononcé le mercredi 31 octobre. Le même jour, à trois heures de l'après-midi, Deutz allait frapper chez M. C…, royaliste dévoué, et qui était chargé de faire parvenir à Madame les demandes d'argent, ou les lettres qu'on lui adressait. Ce n'était pas la première fois que Deutz venait chez M. C…, mais toujours, ainsi qu'on le sait, l'audience qu'il sollicitait lui avait été refusée, non qu'on se méfiât de lui, mais la consigne était formelle. M. de Charette avait défendu qu'on laissât pénétrer auprès de Son Altesse aucune personne qui ne serait pas porteur d'un ordre de lui.
M. C… répondit donc à Deutz, ainsi qu'il l'avait déjà fait. Il lui était impossible de conduire le juif auprès de Madame.
—C'est bien malheureux, répliqua le traître, car je suis porteur d'une lettre de M. Berryer et d'instructions secrètes venant de lui.
Rien ne pouvait produire plus d'effet. M. C… savait que Madame était anxieuse de recevoir des nouvelles du prisonnier. Elle ignorait encore qu'en ce moment-là même on rendait l'arrêt pour ou contre le Cicéron royaliste. M. C… n'osa pas prendre sur lui de renvoyer Deutz. Il se contenta de lui dire:
—Revenez ce soir à neuf heures.
Puis, dès que Deutz fut parti, il courut à la maison où se cachait M. de
Charette. Par malheur M. de Charette était en tournée dans l'ancien
Bocage, où il voulait préparer le soulèvement prochain.
M. C… se rendit auprès du marquis de Kardigân, qui refusa de prendre sur lui une telle responsabilité, surtout en l'absence de son chef. Il fut donc décidé que Madame prononcerait en dernier ressort, et déclarerait s'il lui plairait, oui ou non, d'accorder l'audience demandée.
Fort peu de royalistes connaissaient la retraite de la duchesse de Berry. Bien qu'on pût compter sur leur fidélité, il était inutile d'exposer une si précieuse existence aux indiscrétions d'un homme. M. C… était de ceux-là. Il ignorait donc le chemin secret par lequel les deux maisons de la rue Haute-du-Château communiquaient.
Sur un signe de Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux sortit de la pièce où ils avaient reçu M. C…, et descendit aux caves où il prit la route que nous connaissons.
Madame ne sortait jamais. Sa vie était d'une régularité désespérante. Passer ainsi de l'existence dramatique de la guerre à la réclusion d'une prison volontaire, c'était dur pour une organisation si vive. Mais elle se résignait en pensant qu'elle accomplissait son devoir.
Madame demeurait dans la chambre du second étage que nous avons dépeinte. Elle prenait ses repas au premier, et généralement elle admettait à sa table M. de Ménars, les demoiselles Deguigny, et mademoiselle Stylite de Kersabiec.
Quand Henry de Puiseux arriva, la cloche du rez-de-chaussée sonna. C'était le moyen employé pour prévenir d'un danger; car on avait souvent de rudes alertes, dans cette petite maison qui avait l'honneur d'abriter la première femme de France! Les régiments passaient presque chaque semaine dans la rue pour entrer ou sortir de la ville.
Aussitôt Madame se réfugiait dans une cachette particulière, qui mérite une description, étant devenue historique, et dont nous parlerons plus tard.
—Entrez, de Puiseux! dit Madame, quand on lui eut annoncé le jeune gentilhomme.
—La santé de Votre Altesse est-elle bonne aujourd'hui?
—Oh! ma santé est bonne, ce n'est pas cela qui m'inquiète!
Pauvre princesse! Elle souleva tristement un coin du rideau pour apercevoir un peu de ce ciel bleu qu'elle aimait tant.
—J'ai des moments de découragement, murmura-t-elle. Ne jamais sortir!
Rester toujours enfermée… Je donnerais un trésor pour faire une course
folle, au milieu de la plaine, avec un horizon devant moi. L'horizon!…
Regardez le mien. Ce sont les quatre murs de cette chambre!…
Elle courba le front. Henry se taisait, ému devant cette plainte si féminine.
—Mais ne parlons plus de tout cela, reprit-elle avec une gaieté un peu forcée. Je n'ai pas le droit de me plaindre de douleurs si mesquines quand les meilleurs de mes amis ont souffert si durement pour moi… Qu'aviez-vous à me dire, de Puiseux?
—Madame, je viens soumettre à Votre Altesse un fait de la plus grande gravité. M. de Charette a ordonné que personne ne fût introduit auprès de vous sans une permission expresse signée de lui. A peine cinq ou six d'entre nous sont-ils exceptés de cette loi sévère, mais nécessaire. Or, un jeune homme, nommé Deutz…
—Mon filleul!
—Oui, Madame.
—Je crois pourtant qu'on peut avoir confiance en lui.
—Ce jeune homme a plusieurs fois sollicité la faveur d'être reçu par
Votre Altesse. Jusqu'à présent, M. de Charette avait toujours refusé.
Mais aujourd'hui, ce M. Deutz revient à la charge, insiste pour être
conduit auprès de vous, et M. de Charette est absent.
—Absent ou non, on doit respecter l'ordre qu'il a donné.
—Alors, Madame…
—Dites à Deutz que je le regrette, mais qu'il m'est impossible de manquer aux commandements du chef que j'ai nommé moi-même.
Henry de Puiseux s'éloignait déjà, enchanté au fond du cœur que la duchesse de Berry fût aussi prudente; mais celle-ci le rappela tout à coup.
—Et pas encore de nouvelles de notre Berryer?
—Non, Madame.
—A cette heure pourtant!… Oh! ils n'oseront pas y toucher, c'est impossible!
—Ils ont bien osé toucher au roi de France.
—Ne me dites pas cela. J'ai le frisson quand je pense que, à cause de moi, il pourrait arriver malheur au plus grand orateur de mon pays! Mais c'est donc une fatalité maudite que de me servir! Les uns, comme Grandlieu et Girardin, sont morts; les autres sont prisonniers! Dieu m'a donc abandonnée, moi et les miens!
Madame se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains. Henry put voir glisser, entre les doigts fins et roses de la princesse, une larme pure comme une perle… Quelle récompense pour Berryer: une larme de Son Altesse Royale la duchesse de Berry, mère du roi de France!
—Que me voulait Deutz? demanda-t-elle brusquement, comme pour s'arracher elle-même aux pensées qui lui brisaient le cœur.
—Il venait… justement… de Blois.
—De Blois!
Madame se releva d'un bond.
—Allez le chercher…
—Madame!
—Je veux le voir.
—Que Votre Altesse daigne se rappeler ce qu'elle vient de me dire.
—Je ne savais pas ce que je sais. Allez chercher Deutz.
—Madame…
—Vous hésitez! Je vous ai dit que je le voulais!
Puis, voyant qu'elle avait attristé Henry, elle lui prit la main.
—Mon serviteur, dit-elle, il n'y a rien à craindre. Ce Deutz est mon filleul. Comment pourrait-il ne pas m'aimer? Il serait mort de faim et de misère sans moi. Je vous le répète, il n'y a rien à craindre. Pensez donc que je suis sa marraine!
—Les ordres de Votre Altesse vont être exécutés, dit Henry.
Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les Vendéens de la Bretagne et le comité légitimiste de Paris. Madame, elle-même, autrefois, à la ferme de Rassé, n'avait-elle pas ordonné qu'on l'introduisît aussitôt auprès d'elle quand il se présenterait aux avant-postes?
Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardigân qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoyé chercher par M. C… Cet homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possédait un rare empire sur lui-même. Rien en lui n'annonçait une émotion quelconque. Son œil noir était sans flammes, immobile, enfoncé sous l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pâleur, ni cette rougeur accusatrice qui dénonce souvent une pensée coupable.
Noua avons déjà esquissé une partie de cet ignoble caractère. L'hypocrisie froide en formait le côté dominant. Sa voix savait trouver des inflexions de voix émues, qui faisaient croire que de la tendresse ou du dévouement remuait au fond.
Dieu a ainsi des caprices inexpliqués. Il crée des êtres tout d'une pièce pour le mal, comme pour en faire des instruments de châtiment.
Le marquis de Kardigân n'avait pas prononcé un seul mot. Il éprouvait une sorte d'éloignement instinctif pour le juif. Deutz, de son côté, était mille fois trop habile pour parler sans être interrogé. Malgré sa force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs.
Cependant, malgré sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit:
—Madame vous recevra ce soir.
C'était encore quelques heures à attendre.
—Trouvez-vous à neuf heures du soir chez M. C…, continua Henry.
J'irai vous y chercher moi-même.
Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas être perdu pour Deutz.
Il avait un renseignement à avoir afin de le transmettre. Ce renseignement, M. Maurice Duval pouvait seul le lui donner. Car Deutz ne se dissimulait pas que, pour inspirer confiance à la duchesse de Berry, il fallait qu'il eût, en effet, une nouvelle importante à apporter. Berryer lui avait servi de talisman. Berryer devait donc être l'objet de son entretien…
Nous ajouterons que le juif était porteur de lettres de créance, dont l'une, très-pressante, était signée de la reine d'Espagne. Comment se les était-il procurées? L'histoire reste muette à cet égard.
Le plus difficile était d'arriver à la préfecture. Il craignait d'être surveillé par les légitimistes. Pourtant il eut l'idée d'écrire au préfet que tout était décidé pour le soir même, mais qu'il ne pouvait aller au palais; que, en conséquence, il priait M. Maurice Duval de venir le trouver.
Il y avait entre ces deux hommes une trop grande communauté d'intérêts pour que le préfet ne se hâtât point de se rendre à ce désir. Deutz désirait vendre, lui désirait acheter. Le traître y gagnait cinq cent mille francs; celui qui profiterait de la trahison y gagnerait une croix de commandeur de la Légion d'honneur et un avancement exceptionnel.
A huit heures, ces deux hommes, que la fortune avait mis à deux échelons si éloignés l'un de l'autre, et que rapprochait le crime, furent réunis dans une chambre d'hôtel.
—C'est le moment de la grande partie, dit froidement Deutz. Je vois
Madame ce soir.
—Vous me l'aviez écrit, mais je n'osais pas le croire encore.
—J'ai besoin de savoir exactement ce qui va advenir du procès de Blois.
—Il est jugé maintenant.
—Quand saurez-vous le résultat?
—A minuit.
—A quoi s'attend le gouvernement?
—A l'acquittement.
—Vous en êtes sûr?
—Très-sûr. Le premier avocat général est un niais; on ne peut pas compter sur lui. Il a déclaré ouvertement qu'il abandonnerait l'accusation.