VI

LA CONSCIENCE D'UN MAUDIT

—Alors je puis annoncer qu'il est acquitté? continua Deutz.

—Oui.

—Je vous remercie, monsieur le préfet; maintenant nous touchons au but.
Je tiendrai ma parole…

Le soir à neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frères Mirliflor. A le voir, il eût été impossible de deviner en lui une émotion, quelque légère qu'elle fût. Son œil froid regardait bien en face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes, à travers lesquels le sang n'a point de transparence?

Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pièce du rez-de-chaussée.

—Attendez ici, lui dit-il.

Deutz, resté seul, trahit un instant sa préoccupation ardente. Il se leva, et se mit à marcher lentement à travers la chambre:

—J'ai acheté ma maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai bien fait d'être vertueux jusqu'à présent. On a confiance en moi. J'y gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'à elle… Mais j'avais tort de douter.

Il s'arrêta; puis reprenant:

—Vendre et être payé, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me soupçonne pas de la trahison. Si on me soupçonnait, ma vie ne pèserait plus une once avec les enragés qui entourent la princesse. Il faut que je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livré Madame, je partirai immédiatement pour Paris. Et après? Il faudra mettra en lieu sûr mon argent. Mon argent!…

Deutz s'arrêta. Son visage s'était illuminé pendant qu'il avait prononcé ces deux mots magiques:

—Mon argent!

Une expression de crainte remplaça cette lueur de triomphe.

—Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!… Non, c'est impossible! je suis honnête avec le ministre, le ministre sera honnête avec moi. J'ai proposé un marché. Il a été accepté. Je ne les forçais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis… ils n'oseraient pas.

Il fit quelques pas silencieusement à travers la chambre. Son visage restait éclairé de cette flamme intérieure que projetait la pensée de «son argent».

—Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voilà ce que mes rêves on vu passer souvent… Je me doutais bien que je faisais une action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles à duper… La nature ne m'a pas créé bon: elle a bien fait.

Il se tut encore: puis, il reprit:

—Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il existait, je ne pourrais pas devenir riche!

Un ricanement accompagna ce blasphème.

—L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances qu'il procure! quelle orgie de volupté!… j'aurai de l'or! Ah! comme j'humilierai ceux qui m'ont marché sur la tête! Je serai riche! C'est-à-dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent, et puis de l'autre argent… Si Elle n'avait pas été ma marraine, jamais je n'aurais pu pénétrer auprès d'elle. Il faut que ma religion me serve à quelque chose!… C'est une bonne idée que j'ai eue de faire arrêter ce Berryer. Elle est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je savais bien qu'on ne laisserait pas à la porte celui qui les apporterait. Peut-être encore, si je n'avais pas été son filleul…

Il ricana de nouveau:

—Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son filleul! Il s'assit et se mit à penser:

—On ne me soupçonnera pas. Il ne faut pas qu'on me soupçonne. Je me suis donné trop de mal pour ne pas mériter d'être heureux. D'abord j'exécuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rêvé d'avoir des enfants. Je n'avais pas osé demander Rébecca en mariage. On ne pourra plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rébecca a-t-elle une dot? Oui, son père lui donnera bien deux cent mille francs; deux cent et cinq cent… nous aurons sept cent mille francs!

Il tira une lettre de sa poche.

—J'aurais dû la mettre à la poste… Il faut que je la relise…

«MONSIEUR ABRAHAM SIMONS,

13, rue de Valois,

Paris.

Monsieur,

J'espère que vous voudrez bien faire une réponse favorable à la lettre que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rébecca Simons. Je n'aurais pas osé prétendre à sa main, si un parent éloigné ne venait pas de m'instituer son légataire universel. J'hérite de cinq cent mille francs. J'irai moi-même la semaine prochaine chercher votre réponse, que j'espère favorable.

Votre bien dévoué,

DEUTZ.»

Qu'on ne s'étonne pas de la singularité de cette lettre. Deutz rêvait les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre, à son tour, de fonder une de ces colossales maisons qui disposent à leur gré des marchés de l'Europe.

Le mot: amour n'était pas prononcé. Il disait: «Je connais mademoiselle Rébecca,» voilà tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait entrer dans ses plans d'épouser? Peut-être. Peut-être encore ne voyait-il en elle qu'un sac d'écus.

Ce M. Simons était banquier, très-rusé, naturellement. Mais il avait une très-nombreuse famille. Honnête et estimé d'ailleurs, M. Simons ne pourrait pas refuser sa fille à l'homme qui lui apporterait une fortune relative.

—Une fois marié, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai donner des fêtes… Je me rappelle qu'un soir,—une nuit!—oh! quelle neige il tombait! J'étais aveuglé en marchant. Je sentais l'onglée me prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais, enveloppées de fourrures, des femmes jeunes, belles, élégantes.

Une rage sourde me prit au cœur. Pourquoi y avait-il des hommes pour posséder ces femmes-là… et leurs diamants! tandis que moi j'étais pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la place Vendôme. Il y avait là un hôtel où se donnait une grande fête. Je voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles… je voulus entrer moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'était beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes splendides. Je distinguais leurs épaules blanches et des éclairs me traversaient le crâne. De quel droit n'étais-je pas, moi aussi, un des heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce monde!… Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur la poitrine m'aperçut, et cria:

—Mettez dehors ce mendiant.

Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir m'en a brûlé longtemps… Les laquais m'ont pris par les épaules et m'ont chassé!

Il se tut; sa respiration sifflait.

—Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui m'aimera… Moi aussi je donnerai des fêtes, et je ferai chasser ceux qui voudront regarder… Rébecca est belle, c'est encore mon affaire. Avant de chercher à gagner d'autre argent, je veux me donner ce bonheur-là! Une fête splendide… et on se foulera dans mes salons, et je serai insolent à mon tour, comme on a été insolent avec moi.

La tête de cet homme était hideuse à voir. Toutes les passions sales, infâmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble était gravé là…

Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'années de paresse et de misère. Il était de ceux qui sont envieux et lâches, et que l'ivresse du luxe saisit à point, pour les jeter dans l'ignominie.

—On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'œil inquiet sur la modeste pendule placée au fond de la chambre sur une cheminée. Voilà plus d'une demi-heure que je suis ici… Pourquoi ce chouan n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprès d'Elle? Se serait-on ravisé? Non, ce n'est pas possible…

Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra.

—Je vais vous conduire auprès de Son Altesse, monsieur, lui dit-il.

Deutz ne répondit pas immédiatement. Il courba le front et fit un signe de croix.

—Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre à Madame, dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donné plus souvent de pareilles joies!

Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine épaisse.

—Excusez-moi, monsieur, répliqua poliment le jeune homme, de la précaution dont je suis forcé d'user; mais c'est l'ordre de notre chef.

—Quoi! vous vous méfiez de moi!

Une larme roula sur le visage du juif.

—On ne se méfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est formelle. Elle est d'ailleurs la même pour tout le monde. A peine deux ou trois personnes en sont-elles exceptées.

—Enfin! murmura Deutz avec chagrin.

Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte.

—Montez, monsieur Deutz, dit-il.

Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'était autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue à travers la ville. Puis il la ramena devant la maison où Madame se cachait.

Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie fine commençait à tomber.