VII

L'ENTREVUE

L'automne de 1833 fut particulièrement tempéré. Au reste, la Bretagne est la terre privilégiée. Les courants chauds qui viennent se briser au cap Finistère, en arrivant en droite ligne du Mexique, apportent une chaleur particulière.

A Nantes, le mois d'octobre semblait être un mois de printemps. A dix heures et demie, le 31, on laissait encore toutes les fenêtres ouvertes.

Deutz, au moment où on le faisait descendre de voiture, sentit une forte odeur de roses, qui frappait son odorat. En même temps, la pluie fine qui tombait, purifiait l'air, apportant une brise légère. Il remarqua que le vent venait de droite. Donc les roses, qu'il supposa avec raison être plantées sur le rebord d'une fenêtre, dans une caisse de bois, étaient également à droite.

La porte de la maison s'ouvrit, Henry de Puiseux le prit par la main et l'introduisit à l'intérieur. On le fit entrer dans une grande salle, au premier étage, et là seulement, le bandeau qui l'empêchait de voir fut ôté. Presque immédiatement, Madame entra.

Comme elle était changée, cette grande princesse qu'il avait connue à Rome dans toute la majesté du malheur, entourée du respect des cardinaux de la Sainte-Église, et de la tendre sympathie de Sa Sainteté.

S'il fût resté quelque chose d'humain au fond de ce cœur, si une âme lui avait été donnée, il aurait abjuré sa trahison infâme, à la vue seule des ravages que la souffrance, l'angoisse, avaient faits sur la figure de la princesse.

Les yeux étaient cernés. Au sillon noir qui creusait ses joues, on voyait qu'elle avait récemment pleuré…

Oui, elle avait pleuré en pensant à Berryer captif! en pensant à tous ceux qui étaient morts inutilement pour elle. Elle avait pleuré en se disant que la destinée qui l'avait déjà si rudement frappée, ne se lassait pas de l'accabler encore.

—Vous êtes le bienvenu, monsieur Deutz, lui dit-elle. Vous m'apportez des nouvelles?

—Une grande et bonne nouvelle qui, je l'espère, sera bien accueillie de
Votre Altesse.

—Oh! parlez! parlez!

—A cette heure, Madame, notre grand Berryer doit être acquitté.

—Acquitté!

—Oui, madame.

—Dieu soit loué! Mais comment le savez-vous? En êtes-vous certain?

—Autant, Madame, qu'on peut l'être d'une chose dont on ignore le résultat.

—Mais alors…

—Que Votre Altesse daigne m'écouter.

—Soit.

—Le gouvernement de l'usurpateur n'a pu découvrir qu'un faux témoin; certain sieur Chartier a accepté, moyennant une somme d'argent assez forte, de produire des pièces falsifiées.

—Le misérable!

L'épithète aurait dû frapper Deutz au cœur. Elle le laissa impassible. Ce mot vengeur glissa sur lui, comme s'il appartenait à une langue qu'il ne pouvait plus comprendre.

—Par bonheur, j'ai pu être averti de ce qui se passait, et j'ai, moi, fourni la contre-preuve, qui établit d'une façon irrécusable la falsification de ces pièces.

—Je vous remercie, M. Deutz. Ce qu'on fait pour l'un des miens, me touche autant que ce qui est fait pour moi. Continuez, je vous prie.

—Votre Altesse sait, sans doute, que la Cour de cassation a décidé que M. Berryer serait traduit non devant un conseil de guerre, mais devant la juridiction ordinaire. De plus elle a blâmé l'arrestation d'un député à la Chambre. De son côté, le barreau de Paris a envoyé une adresse de félicitations à M. Berryer pour la fermeté de son attitude. Il est résulté de tout cela que l'opinion publique, et une partie de la magistrature, se sont rangées du côté du prisonnier. Et le procureur général ou l'avocat général qui a fait aujourd'hui fonction de ministère public a dû abandonner l'accusation.

—Donnez-moi la main, monsieur Deutz. De pareilles nouvelles méritent une récompense.

La figure du traître resta impassible. Il se contenta de s'incliner respectueusement.

—On m'a dit que vous aviez des dépêches à me remettre?

—Oui, Madame.

—Donnez.

—Voici une lettre de Sa Majesté la reine d'Espagne. Elle m'a été remise par le comité royaliste de Paris. Mais comme jusqu'à présent, je n'ai pu parvenir auprès de Votre Altesse…

—Oui, une consigne a été donnée, M. de Charette tient à ce qu'elle soit respectée pour tout le monde.

Madame avait décacheté la lettre d'Espagne.

La reine offrait à son auguste sœur un asile dans le cas où elle se serait décidée à quitter la France, et à se diriger vers la frontière du Midi. Elle ajoutait que si Madame voulait prendre la voie de mer, qui était préférable, une corvette espagnole, sous pavillon neutre, irait la recueillir à l'endroit qu'elle désignerait.

La duchesse de Berry réfléchit quelques minutes et dit:

—Monsieur Deutz, vous m'êtes dévoué?

—Oh! Madame, ma vie vous appartient, et je serai heureux s'il m'est jamais permis de répandre mon sang pour Votre Altesse Royale.

—Eh bien! revenez après-demain. Je vous donnerai une réponse et une lettre d'introduction auprès de Sa Majesté ma sœur. Je vous prierai de la porter vous-même.

Malgré son empire sur lui-même, Deutz ne put retenir un geste de joie: il s'aperçut qu'il venait de commettre une faute et se hâta de la réparer:

—Je suis bien joyeux de pouvoir être utile à ma souveraine!

Pourquoi Madame aurait-elle eu des soupçons? Les natures élevées ne connaissent pas ce sentiment des natures amoindries qui s'appelle la méfiance.

—Je vous remercie encore, M. Deutz; vous donnerez à M. de Puiseux votre adresse à Nantes: il vous fera savoir l'heure à laquelle je vous recevrai.

L'audience, la première, était finie. Henry replaça le bandeau sur les yeux de Deutz, et le reconduisit à la voiture qui était restée à la porte, attendant.

La pluie avait cessé. Le cocher fouetta ses chevaux, et elle s'éloigna rapidement.

* * * * *

Deux heures plus tard, vers une heure du matin, un homme, enveloppé d'un manteau, arrivait devant la maison des frères Mirliflor, rue Haute-du-Château.

Il s'arrêta et jeta à droite et à gauche des regards inquiets, comme s'il cherchait à s'orienter.

—Voyons, murmura-t-il, je suis parti de là. La voiture a tourné; elle a tourné trois fois, dans un temps que je puis apprécier être d'environ cinq minutes…

Il fit quelques pas en allant vers les gros numéros, c'est-à-dire en remontant la rue et en s'éloignant de la maison occupée par Madame.

—Un! dit-il, en arrivant à une rue transversale.

Cette rue était traversée à son tour par une deuxième, il compte:

—Deux!

Puis plus loin:

—Trois!

Mais cela ne m'avance pas. Je vais me perdre au milieu de tous ces tours et détours. Où suis-je ici?

Il revint à son point de départ:

—Peut-être, continua-t-il, la voiture a-t-elle pris la rue en descendant… Il faisait un clair de lune superbe. Cet homme,—Deutz, on l'a reconnu,—regarda le sol de la rue détrempé par la pluie qui était tombée. Alors il remarqua qu'une épaisse boue blanche couvrait ses bottes. Mais il n'attacha pas d'abord une grande importance à ce fait, peu appréciable en lui-même.

Il suivait la rue, quand tout à coup il s'arrêta brusquement:

—Hem! murmura-t-il.

Il leva les yeux en l'air.

—Les roses! l'odeur des roses!

Sur le rebord d'une fenêtre appartenant à la maison portant le numéro 5, étaient, en effet, des plants de roses grimpantes.—Le vent venait de droite.

Mais il s'arrêta; puis, avec lenteur, ainsi qu'un homme qui réfléchit:

—Je suis fou. Il n'y a pas que cette maison à Nantes, où il y ait des roses. Pourquoi aurais-je fait un chemin si long en voiture, si j'avais dû aller si près?… Eh! eh! est-ce qu'on n'aurait pas voulu me tromper par hasard?… Voilà ce qui serait fort!… C'est ce que nous allons voir. Cinq cent mille francs! Cela vaut la peine qu'on étudie avec soin!

Il examina avec soin toutes les maisons placées entre le commencement de la rue, et celle du n°5, où se trouvaient les roses. Puisque le vent venait de droite, apportant les parfums avec lui, la maison, si elle était dans cette même rue, ne pouvait pas se trouver au delà…

Il commença d'abord par les numéros pairs. N'est-ce pas toujours ainsi, et ne choisit-on pas toujours le contraire de ce qu'on devrait faire?

Il examina avec soin les numéros 2, 4 et 6, puis revenant à droite, les numéros 1 et 3.

—C'est dans une de ces cinq maisons, reprit-il, si c'est dans la rue que la princesse est cachée… Mais laquelle?

Il resta quelques minutes, absorbé dans une rêverie profonde, examinant les unes après les autres chacune des cinq maisons.

Tout à coup il jeta un cri de joie:

—J'y suis! dit-il.

Il venait d'apercevoir devant la maison du n°3, un tas de boue blanche, semblable à celle qui était collée à ses bottes.