VIII
L'ATTENTE
Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rêves. Il est impossible que la nature ait créé de même tous les êtres humains. Cet homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprêtait à vouer son nom à une exécration séculaire. Il dormait parce qu'il était fatigué d'avoir cherché à trahir, et il faisait de beaux rêves, parce que sa trahison lui paraissait immanquable!
Le lendemain, de très-bonne heure, il se rendit à la préfecture. Le télégraphe avait apporté déjà la nouvelle de l'acquittement de Berryer. C'était le 1er novembre.
—Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, dès qu'il l'aperçut.
—Je l'ai vue hier.
—Où demeure-t-elle?
—C'est ce que je vous dirai demain soir.
—Vous ne le savez donc pas maintenant?
—Je pourrais me tromper. Elle ne m'a reçu qu'assez avant dans la soirée, et de plus, cette réception a été entourée de précautions si nombreuses que je craindrais de commettre une erreur.
—Que vous a-t-Elle dit?
—Je lui ai annoncé l'acquittement. Cela lui a aussitôt inspiré la plus grande confiance en moi. Puis, je lui ai remis la lettre de la reine d'Espagne. Elle va lui répondre, et c'est pour me donner cette réponse qu'Elle m'a accordé une seconde entrevue.
—Pourquoi doit-Elle vous remettre cette réponse?
—Madame a la plus grande confiance en moi. Elle désire que je porte moi-même sa lettre en Espagne.
Deutz avait prononcé cette phrase comme si elle eût été des plus naturelles. M. Maurice Duval fut obligé de s'avouer qu'il avait sous les yeux la plus riche nature de coquin qu'il eût jamais eu le loisir d'étudier pendant le cours de sa vie administrative.
—C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau?
—Demain, oui.
—A quelle heure?
—Je l'ignore.
—Je le regrette. J'aurais pu détacher un ou plusieurs agents après vous, et de cette façon…
Au grand étonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune devint grise. La pâleur se traduisait ainsi chez lui.
—Ne faites pas cela! Je ne veux pas que vous fassiez cela, s'écria-t-il avec emportement. Mon argent est gagné, je ne veux pas qu'on me fasse perdre mon argent! Une imprudence pourrait tout compromettre.
—Soit, je n'en ferai rien. Mais pensez qu'il me faut un renseignement sûr demain soir, autrement…
—Autrement?…
—Notre marché est rompu.
Deutz, en écoutant le préfet, jouait avec un canif à la lame très-légère. Il eut un tressaillement si fort, que la lame se brisa net en deux parties.
—Vous n'auriez garde de rompre notre marché, dit-il. Vous avez trop besoin de moi. Croyez-vous que je sois un niais? Je sais ce qui se passe. La Chambre s'impatiente et veut voir la fin de la guerre vendéenne. Cette fin n'arrivera que le jour où Madame sera votre prisonnière. Or, moi seul je puis vous la livrer. Vous voyez bien que vous avez encore plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!
—Savez-vous bien, monsieur, que vous êtes un drôle? ne put s'empêcher de dire M. Maurice Duval, outré que Deutz osât lui parler ainsi.
—Insultez-moi, si cela vous fait plaisir, riposta tranquillement le juif. Tout cela est payé.
Il se leva.
—J'ai le regret de prendre congé de vous, monsieur le préfet. Mais il est sept heures du matin, et je ne veux pas manquer la messe…
La messe! Chez cet homme, tout était calcul et hypocrisie. Il avait réfléchi que quelques chouans devaient aller à l'église ayant dans la paroisse de la rue Haute-du-Château, et il tenait à ce qu'on l'y vit.
Son pressentiment ne l'avait pas trompé. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et quelques autres étaient déjà assis dans l'église, quand Deutz y entra:
—Il faut qu'on me voie, murmura-t-il. On le vit.
Mais il avait tort de croire qu'il était important pour lui de dérouter les soupçons. Personne n'en éprouvait.
A la sortie de l'office, Deutz traversa la nef et alla demander à se confesser. On lui fixa le jour suivant.
Il rentra chez lui et attendit. Henry de Puiseux avait son adresse et devait le faire prévenir de l'heure à laquelle Madame daignerait le recevoir.
Mais la journée s'écoula sans qu'il reçût aucun message. C'était bien pour le lendemain cependant que son audience lui avait été fixée. Quand le Judas vit grandir le crépuscule et l'ombre de la nuit couvrir la ville, il eut un horrible battement de cœur. Pas de nouvelles! il n'avait pas de nouvelles! Est-ce que Madame se serait ravisée? Il eut l'envie de courir à la préfecture, et de dire au préfet:
—Madame demeure rue Haute-du-Château, n°3, dans une maison à trois étages. Envoyez les soldats.
Mais la même pensée qui l'avait empêché de faire cela une première fois, l'arrêta encore.
Il était fort possible que Madame ne l'eût pas reçu dans la maison qu'elle habitait. Si, par hasard, il avait raison dans ses craintes, une fausse manœuvre ne servirait qu'à mettre les royalistes sur leurs gardes, et à les avertir qu'on était sur les traces de la princesse.
La soirée s'écoula, lente, personne ne vint.
Deutz ne se possédait plus.
—On me volera mon argent! murmura-t-il en se promenant à grands pas dans sa chambre, et quand il eut entendu sonner minuit à l'horloge voisine.
—Pourquoi ne m'a-t-on fait rien dire? Cinq cent mille francs! je pourrais perdre une pareille somme! Oh!…
Ses yeux s'injectaient de sang.
Il se jeta sur son lit et tâcha de dormir.
Mais il ne put retrouver son sommeil lourd et profond de la nuit précédente, alors qu'il était si heureux, si fier d'avoir bien suivi sa piste.
Le lendemain, 2 novembre, il s'éveilla tard. Pendant toute la journée, il s'astreignit à ne pas sortir. Son visage avait repris cette teinte grise que nous lui avons vue la veille chez le préfet. Sa rage tournait à l'abattement.
Toute la soirée s'écoula encore sans que la lettre attendue arrivât, puis la nuit. Cette fois il s'endormit, brisé par l'émotion de l'attente, par la fièvre de la crainte. Il rêva, et, dons son rêve, il vit un monceau d'or, qu'il croyait avoir à portée de sa main, et qu'il ne parvenait cependant pas à toucher. Il s'éveilla plusieurs fois, le front moite de sueur. Cet homme était horrible à voir dans son sommeil. Son visage était contracté; ses dents serrées laissaient échapper deux mots qu'il répétait:
—Mon argent! mon argent!
Le 3 novembre, au matin, il entendit frapper à sa porte; il se hâta de s'habiller et d'ouvrir: c'était Henry.
—Avez-vous donc été malade, monsieur? lui demanda le jeune homme, à la vue de la figure contractée qui s'offrait à lui.
—Oui… oui… ce n'est rien.
—Madame vous recevra dans trois jours. Tenez-vous prêt pour le 6 novembre, à trois heures du soir. Votre audience est fixée à quatre.
Deutz avait repris son assurance.
—Dans trois jours? dit-il.
—Oui.
—Vous viendrez me prendre?
—Oui.
Le chouan resta quelques instants de plus, afin de donner encore des instructions à Deutz. En se retirant, il mit sur la cheminée un sac d'or.
—Vous savez sans doute que Madame daigne vous confier une mission en
Espagne. Elle vous donnera elle-même sa lettre quand elle vous recevra.
Voici une somme de deux mille francs pour vos frais de voyage.
Comment allait-il passer ces trois jours d'attente qui lui étaient imposés? Il avait tant souffert pendant les deux fois vingt-quatre heures qui venaient de s'écouler. Puis il sentait que, pour rien au monde, il ne fallait risquer de tout perdre par une imprudence.
D'un autre côté, s'il voulait éviter d'aller à la préfecture, il était de toute nécessité qu'il pût avertir M. Maurice Duval du retard survenu.
Vers midi, il s'était mis à sa fenêtre, quand la voix d'un mendiant attira son attention. Ce mendiant chantait une complainte, et tendait la main en demandant la charité.
Deutz n'aurait certes pas continué de s'occuper du vagabond, s'il ne lui avait semblé qu'il levait fréquemment les yeux sur lui. Alors il l'examina avec plus de soin, et il reconnut un des espions attachés à la police de la préfecture.
Aussitôt il prit un carré de papier, sur lequel il écrivit cette ligne:
Trois jours. Chose faite.
Puis il enveloppa une pièce de monnaie dans ce carré de papier, et jeta le tout dans la rue.
Le mendiant ramassa prestement le petit paquet et s'éloigna.
Le soir même, Deutz recevait une lettre de M. Maurice Duval, par la poste, laquelle lettre lui donnait le moyen de correspondre secrètement avec la préfecture et sans qu'on pût se douter de l'accord qui existait entre eux.
Alors, il écrivit à M. Maurice Duval, en lui racontant tout ce qui s'était passé, et en lui annonçant que trois jours après tout serait fini.