XI
COMPLOT
La Pâlotte ne connaissait pas Jérôme Hébrard; donc peu lui importait.
Elle ne se doutait pas que c'était l'homme qui était venu jadis chez
Gouësnon, à Nantes, et qu'elle avait fait conduire prisonnier chez les
blancs.
M. Jumelle comprit qu'il ne fallait pas laisser la jeune femme se détourner de sa pensée. Elle était venue pour trahir; il eût été trop maladroit de ne pas tirer d'elle tout ce qui était utile.
—Bien, bien! mon garçon, dit-il à la Licorne, nous causerons de cela tout à l'heure en temps et lieu. Pour le moment, faites-moi le plaisir d'aller rôder un peu dans le corridor, j'ai affaire.
La Licorne, docile comme toujours, allait s'éloigner; son maître le rappela d'un geste.
—Où est Trébuchet?
Une vive contrariété se peignit sur le front du digne la Licorne. Le lecteur se rappelle peut-être que ces deux honnêtes mouchards, par jalousie de métier, ne pouvaient pas se souffrir. Ils souffraient toujours de s'entendre féliciter réciproquement. Une louange donnée à Trébuchet torturait la Licorne, de même que l'approbation recueillie par la Licorne faisait le désespoir de Trébuchet.
—Trébuchet est auprès du noyé, patron.
—Bien, va-t'en.
M. Jumelle et Jacqueline étaient seuls.
—Ah! parlez maintenant, ravissante créature, dit-il, je vous écoute.
Jacqueline haussa légèrement les épaules.
—Vous vous trompez, monsieur Jumelle, ou plutôt vous oubliez. C'est vous qui alliez parler et moi qui allais écouter. Mais cela ne fait rien.
Le sous-chef de la police politique ne se trompait nullement et n'oubliait rien. Seulement, fidèle à ses bonnes habitudes, il espérait toujours en apprendre plus long qu'il n'en faudrait savoir.
—Ah! vous croyez, réellement?…
—Oui, j'en suis sûre.
—Alors, c'est différent…
—Allez!
—Vous désirez savoir pourquoi je suis ici?
—Non.
—Ah! c'est vrai! vous me demandiez…
—Je vous demandais ce que vous vouliez faire d'elle, dit Jacqueline avec fermeté, car les longueurs de M. Jumelle commençaient à l'impatienter.
—C'est cela que vous vouliez savoir?
—Oui.
—Bien réellement?
—Croyez-moi, ne finassez plus avec moi. Ce serait inutile. Nous nous connaissons trop l'un et l'autre.
M. Jumelle se frotta vigoureusement la nuque.
—Décidément elle est devenue très-forte! murmura-t-il.
—Soit, reprit-il tout haut. Écoutez donc. Voilà ce qui est arrivé. Mademoiselle Grégoire a disparu un beau jour de la maison de son père. Celui-ci a fait une plainte à la police. Vous comprenez qu'en temps ordinaire, rien ne serait plus facile: on expédie des gendarmes, et les gendarmes, je ne connais que ça!
C'est le baume souverain pour toutes ces petites maladies qui désolent les familles. Si l'antiquité avait connu cette respectable invention des temps modernes, il est probable que la fable de l'Enfant prodigue n'aurait jamais existé. Donc, M. Grégoire est venu demander qu'on lui rendît sa fille. Mais voila! Allez donc la rechercher au beau milieu de ces gens qui se battent en démons et font rager les ministres. J'ai répondu à ce père désolé que nous n'y pouvions rien.
Cependant, quand il m'eut appris que sa fille avait emprunté la clef des champs par amour pour un certain marquis de Kardigân, j'ai vu là un joint… Tout s'aplanissait. On pouvait attirer la jeune fille quelque part; grâce à elle, faire tomber dans le piège ledit marquis, homme dangereux, qui sera condamné à mort… et ainsi rendre à l'autorité paternelle son prestige, et à la justice un grand coupable!
M. Jumelle s'arrêta pour respirer. Une phrase aussi longue et si ronflante demandait en effet que son auteur prît du repos après l'avoir prononcée.
Jacqueline hocha la tête:
—Votre plan peut être très-bon, cher monsieur, dit-elle; mais il ne me convient pas.
M. Jumelle bondit:
—Hein! vous dites?
—Je dis que votre plan ne me convient pas.
—En vérité?
—Et de plus, je me refuse absolument à vous aider en de pareilles conditions.
—Ah! ah!
—Vous allez me comprendre. J'aime M. de Kardigân…
—Ah! baronne! baronne! quel dommage que vous écoutiez tant la voix des passions humaines! vous êtes si intelligente!
—C'est possible; mais n'essayez point de détourner la conversation.
Vous voulez vous emparer de mademoiselle Grégoire?
—Oui.
—Je me charge de vous la livrer.
—Bravo!
—Mais à une condition.
—Diable!
—Rassurez-vous. Ma condition est non-seulement acceptable, mais encore avantageuse pour vous.
—Dites.
—C'est que vous vous arrangerez de façon à rendre toute union impossible entre M. de Kardigân et elle.
—Accepté. Mais comment faire?
—J'ai une idée…
Jacqueline se pencha vers M. Jumelle et lui parla tout bas; que lui dit-elle?
Le sous-chef de la police politique devait sans doute approuver complètement «l'idée» de la jeune femme, car il se remit à se gratter le nez.
—C'est admirablement machiné! Et vous avez trouvé cela, toute seule?
—Mon Dieu, oui.
—Ah! je répéterai ce que je disais: quel dommage! vous êtes si intelligente! Jamais un vieux routier comme moi n'aurait inventé une pareille coquinerie!
—Je vous remercie.
—Il n'y a pas de quoi!
M. Jumelle s'était levé.
—Allons! en route, maintenant.
—Où me conduisez-vous?
—Chez M. Grégoire.
—Son père! Il est donc à Nantes?
—Apparemment, puisque nous y allons.
Le sous-chef de la police politique rouvrit la porte.
—Hé! la Licorne, appela-t-il.
Le mouchard montra son nez à la porte.
—Je vais chez le monsieur, tu sais? Si Trébuchet revient, tu me l'enverras.
Sans faire attention à la grimace que le nom détesté de Trébuchet amenait sur les traits de la Licorne, M. Jumelle descendit avec Jacqueline. Une voiture attelée attendait dans la cour de l'hôtel. Il fallait que l'agent supérieur de la rue de Jérusalem pût instantanément se transporter d'un endroit à un autre. Ils y montèrent, et la voiture partit. Elle s'engagea dans les rues neuves,—neuves en 1832,—et après de nombreux détours, entra dans la rue Montdésir. Elle s'arrêta au n° 7.
—C'est ici, dit-il.
En effet, l'ancien conventionnel demeurait dans cette maison. Il a vieilli depuis que nous l'avons perdu de vue. Des sillons se sont creusés sur son front. Cet homme aimait sa fille réellement; mais tout en souffrant à l'idée de la voir perdue pour lui, il se révoltait de ce qu'elle voulût se soustraire à son autorité. Sa taille ne s'était pas courbée sous l'effet de cette douleur de tous les instants qui l'avait assailli depuis près d'un an. Comme le chêne orgueilleux de la fable, il devait rompre et ne pas ployer.
Un éclair passa dans ses yeux, quand il reconnut l'agent de police.
—Enfin, vous voilà, dit-il…
Mais il s'arrêta court en voyant Jacqueline.
—Ne craignez rien, cher monsieur, répliqua M. Jumelle, c'est une alliée.
—Une alliée?
Le conventionnel, dévisageant la jeune femme, se demandait évidemment quel aide elle pouvait lui apporter.
—Chère amie, continua M. Jumelle, répétez à M. Grégoire ce que vous m'avez exposé tout à l'heure avec tant de lucidité… Ah! elle est diablement intelligente! Quel dommage!… Enfin…
Jacqueline refit pour la seconde fois à M. Grégoire le récit que M. Jumelle avait déjà entendu, et que nous connaîtrons par ses suites funestes. L'agent de police n'avait-il pas dit que c'était une coquinerie? Il écoutait, à la façon d'un dilettante qui, assis dans une stalle d'orchestre à l'Opéra, savoure une musique favorite. De temps en temps il interrompait pour frapper le parquet avec le bout de sa canne, ou donner des signes non douteux d'une vive approbation.
—En effet, l'idée est excellente, dit froidement M. Grégoire. J'aime ma fille, mais je ne veux pas qu'elle soit à cet homme. Maintenant qui m'assure de votre fidélité?
—Ma jalousie.
—Votre jalousie!
—J'aime celui qu'elle aime. Comme vous, je ne veux pas qu'elle soit à lui!
—Alors nous nous entendons. Ce que vous voulez qu'on fasse sera fait.
L'entretien fut interrompu comme il l'avait été à l'hôtel, par l'arrivée d'un des agents de M. Jumelle.
Seulement, cette fois-là, ce n'était pas le bon la Licorne, mais le doux
Trébuchet.
Il était affairé, inquiet. Comme il avait beaucoup couru, de grosses gouttes de sueur perlaient à son front.
—Eh! mon Dieu! s'écria M. Jumelle en l'apercevant, qu'est-ce qui a pu te mettre dans cet état?
—Le noyé…
Il s'arrêta, étouffant de chaleur.
—Eh bien quoi! le noyé?
—Il s'est sauvé!
—Hein!
—Il y a un quart d'heure.
—Mais il n'était donc pas noyé? c'était donc un faux noyé? un noyé pour de rire? s'écria l'agent supérieur furieux.
—Hélas! mon bon monsieur Jumelle, une autre fois j'enfoncerai davantage.
—Comment, c'était donc toi?
—Oh! par hasard!
—Où l'avait-on transporté?
—À l'hôpital. Au moment où il commençait à revenir à lui, un jeune homme est arrivé qui lui a parlé bas…
Remontons de quelques pas dans le passé.
Au moment même où Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au château de la Pénissière, deux hommes arrivaient à Nantes en chaise de poste. Une visible anxiété était peinte sur leur visage, on devinait qu'une violente inquiétude devait les agiter.
L'un de ces hommes révélait un gentleman du meilleur monde. Jeune, distingué, le regard énergique et franc, il paraissait appartenir à une des hautes classes de la société. Le second avait à peu près le même âge que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute extraction.
Nous nous servons exprès de ces mots qui servent à désigner les différences sociales.
Car ces deux voyageurs pouvaient être un exemple de ce que la nature établit de degrés vains entre les hommes. En effet, l'un était Robert Français, le frère de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jérôme Hébrard, l'ouvrier.
Et, cependant, on eût dit les deux frères: car l'intelligence et le travail, l'honnêteté et la conduite, sont les grandes vertus qui seules peuvent créer l'égalité humaine.
Que venaient-ils faire à Nantes? Comment Jérôme connaissait-il Robert?
Le lecteur se souvient peut-être que Fernande avait appelé Hébrard auprès d'elle quand elle voulut prévenir Jean-Nu-Pieds de la violence que son père allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assisté ainsi au duel entre les deux frères.
Depuis, Robert était venu s'asseoir à l'atelier de Jérôme. Il aimait à causer avec lui du passé; il aimait à se replonger quelques instants dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en étaient pas moins chers.
Robert Français avait conservé pour Fernande son amour d'autrefois; mais dans une nature élevée, noble comme la sienne, cet amour pouvait être une souffrance et non une jalousie.
Si cette jalousie avait dû entrer dans son cœur, il l'eût repoussée en se disant que son frère, que Jean, séparé de Fernande à jamais, était encore bien plus malheureux que lui.
Un jour, Jérôme n'attendit pas la venue de Robert et se présenta chez lui. Comme tous les deux étaient très-avant dans le mouvement républicain de l'époque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait lui parler de ce mouvement républicain qui avait abouti par les funérailles du général Lamarque. Mais il n'en était rien.
On sait que, grâce à un des leurs, employé à la police, Jérôme Hébrard avait pu prévenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machinée contre Madame. Ce même individu avertit encore l'ouvrier de la présence de M. Grégoire dans le cabinet du préfet de police. Ils savaient que tout était à craindre de la part du conventionnel. Ils observèrent avec soin ce qui se passerait.
C'est ainsi qu'ils en vinrent à surprendre une partie de ce que M. Grégoire préparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, Robert Français et Jérôme partirent pour Nantes, suivant M. Grégoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur arrivée, ils s'embusquèrent à la porte de la maison de la rue Montdésir, n° 7. Ils virent un individu sortir, c'était Trébuchet.
Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait l'agent de ce bon M. Jumelle. Trébuchet traversa toute la ville et arriva sur les bords de la Loire. Le pont était désert. Dissimulés derrière la porte d'une maison, ils restèrent là, attendant qu'ils pussent voir ce que l'agent de police allait faire.
Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut à l'extrémité du pont, avançant avec la plus entière prudence et jetant à droite et à gauche des regards discrets. Quoiqu'on fût au mois de juin, il était enveloppé d'un manteau, léger d'ailleurs; un masque noir,—ce que nous appelons le loup,—couvrait son visage.
Trébuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras, et tous les deux se mirent à causer bas, en se promenant de long en large sur la route.
Jérôme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient néanmoins demeurer à leur poste d'observation. Persuadés que tout ce qu'ils voyaient avait rapport à Fernande et au piège que M. Grégoire devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas s'appliquer à déjouer ces manœuvres.
Trébuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci. L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de détourner de l'esprit de son compagnon une idée arrêtée.
Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trébuchet lui serra la main et s'éloigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent d'un regard. Ils devaient se séparer et chacun d'eux allait en suivre un et ne pas plus le quitter que son ombre.
Ce fut Jérôme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier régla son pas sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que Trébuchet ne s'aperçût pas qu'on le filait, pour nous servir du mot traditionnel.
Ce doux Trébuchet! Il avait une haute intelligence. Nul doute qu'en une autre carrière il n'eût déployé des talents spéciaux de premier ordre! Il feignit de ne rien soupçonner et continua sa marche lentement; au lieu de se diriger vers la rue Jean-Jacques-Rousseau, il fit de longs détours à travers la ville. Dans le faubourg, des saltimbanques avaient ouvert au public leurs grandes baraques pleines d'animaux savants et d'écuyères négresses. Le devant de ces baraques étant allumé comme la rampe d'un théâtre, une lueur éclairait doucement le chemin des remparts. Trébuchet, feignant d'être gêné dans sa marche par les promeneurs devenus plus nombreux, s'arrêta court et se retourna. Il eut le temps d'apercevoir le visage de Jérôme. Aussitôt il prit sa course et s'enfonça au milieu des groupes, à travers les innombrables ruelles qui conduisaient au cœur de la cité. Jérôme tenta vainement de le suivre encore. C'était impossible. Il fut obligé de renoncer à sa poursuite.
À une heure du matin, il retrouva Robert Français à l'endroit qu'ils s'étaient fixé d'avance. Le jeune homme avait été plus heureux. L'inconnu, après une attente de dix minutes, pendant lesquelles il était resté immobile sur le pont, prit le même chemin que Trébuchet. Sans doute, il voulait laisser gagner à l'agent de police une certaine avance sur lui.
En arrivant en ville, il regarda furtivement autour de lui. Robert marchait insoucieusement. L'homme crut qu'il n'avait pas à se méfier de ce promeneur et ôta son masque. Alors il arriva ce qui était arrivé entre Trébuchet et Jérôme, seulement en sens contraire. Ce fut Robert qui, pendant un instant, put voir celui qu'il guettait.
Il distingua deux yeux inquiets et fuyants, brillants au milieu d'un visage jaune et bilieux, ayant une apparence huileuse.
Les deux amis se racontèrent le résultat de leur poursuite. Robert Français n'avait pu continuer son observation, parce que l'inconnu avait arrêté une voiture et y était monté. La seule différence des avantages obtenus était que Jérôme ne se doutait pas avoir été vu.
Le lendemain, Robert loua la maison sise rue Montdésir, au numéro 3.
Le numéro 3 était en face de la demeure occupée par M. Grégoire.
La journée se passa en allées et en venues. Ni l'inconnu, ni Trébuchet n'y entrèrent. Mais, un bon bourgeois de mine honnête et recueillie se présenta souvent au n° 7. Ce bon bourgeois de mine honnête et recueillie n'était autre que ce cher M. Jumelle.
Enfin, à six heures du soir, Trébuchet parut. Il resta peu de temps dans la maison. Quand il en sortit, il eut soin de regarder attentivement à droite et à gauche.
Comme il ignorait que son guetteur de la veille fût précisément logé dans la maison en face, il pensa que la rue était déserte, et s'avança sans crainte. Mais à peine fut-il à cinquante pas, que les deux jeunes gens s'avancèrent.
Trébuchet ne prit pas le même chemin que la veille. Peut-être, se sachant surveillé, avait-il jugé plus prudent de changer le lieu de ses rendez-vous. L'agent de police tourna à gauche et prit le chemin de Saint-Nazaire. Mais là, au lieu de continuer, il coupa à travers des ruelles mal famées, et gagna de nouveau les ponts de Cé.
L'inconnu l'y attendait déjà. Ils recommencèrent encore à se parler avec animation. Le premier paraissait même plus excité: il faisait de grands mouvements, et quelquefois une parole prononcée plus haut que les autres arrivait jusqu'à l'oreille des deux jeunes gens.
C'est ainsi qu'ils entendirent ce fragment de dialogue. Mais on ne distinguait que ce que disait l'homme masqué.
—On n'a pas confiance en moi… refuserait… le ministre… Jumelle…
—….
—Non, vous avez tort… argent… le ministre… Madame…
—….
Nous indiquons par des points les réponses de Trébuchet qui n'étaient pas entendues.
A la fin, l'inconnu prit dans sa poche une grande enveloppe et la remit à l'agent de police. Alors une scène opposée eut lieu. Trébuchet resta et son compagnon partit.
Robert Français et Jérôme Hébrard s'étaient cachés au même endroit.
Robert suivit son homme. Jérôme, lui, sortit de son encoignure, décidé de gré ou de force à arracher à Trébuchet cette enveloppe qu'on venait de lui remettre.
Ignorant que celui-ci savait tout, il ne se méfiait pas, tandis que l'agent, au contraire, examinait en dessous son adversaire. L'ouvrier rasait le parapet du pont. Tout à coup, Trébuchet se pelotonna sur lui-même et passa sa tête entre les jambes de Jérôme. D'un mouvement d'épaules il le souleva en l'air et le jeta dans le fleuve. L'ouvrier jeta un cri, tournoya et s'enfonça dans l'eau.
Personne n'avait vu le crime.
Jérôme Hébrard reparut à la surface de l'eau, se débattant, et cherchant à nager vers le rivage. Mais le courant très-fort l'entraînait. Il avait peine à lui résister.
Alors il se décida à appeler au secours. Des mariniers aperçurent ce corps sombre qui s'agitait au milieu de l'onde jaune de la Loire. L'un d'eux poussa sa barque à l'eau et rama vigoureusement dans la direction du malheureux.
Peu à peu, la grève et le pont se couvrirent de curieux qui malgré l'ombre, cherchaient à voir les péripéties du drame. L'ouvrier luttait énergiquement; mais on devinait que ses forces le trahiraient bientôt. Enfin le marinier arriva à portée. Mais Jérôme avait disparu. Il dut plonger à deux reprises. Quand il parvint à saisir le jeune homme à la ceinture, celui-ci avait entièrement perdu connaissance.
Cependant, Robert Français attendait son ami. Ne le voyant pas arriver, il descendit dans la vue, interrogeant du regard l'extrémité de chaque voie. Les Nantais passaient, insouciants ou affairés, selon leur caprice, mais Robert ne voyait toujours pas son compagnon. Le hasard voulut que l'hôtel qu'ils avaient pris comme demeure fût situé en face de l'hôpital.
Robert ne voyant personne, remonta chez lui. Il n'y était pas depuis une demi-heure qu'un murmure grondant monta de la rue jusqu'à lui. Son cœur battit. Aux journées de juillet, le polytechnicien avait entendu ces grandes voix populaires. Il savait y discerner la colère ou l'émotion. Il devina aussitôt que ce n'était pas une émeute qui passait furieuse sous ses fenêtres, mais qu'un accident avait eu lieu.
Quand il fut redescendu dans la rue, il vit un attroupement à la porte d'un large bâtiment, sur lequel était inscrit ce mot:
HÔPITAL
ce mot, en qui se résument la souffrance et la charité humaines.
—Qu'est-il arrivé, je vous prie? demanda Robert à l'un de ceux qui étaient là.
—C'est un noyé, monsieur, qu'on vient de porter là.
—Un noyé?
—Oui, monsieur.
—Ce ne peut être lui, pensa Robert. Il se disposait à s'éloigner, mais le badaud enchanté de trouver quelqu'un qui fût disposé à l'écouter, le retint par le bouton de son habit.
—C'est un terrible accident, figurez-vous. Il paraît que ce malheureux a voulu se suicider… par désespoir d'amour.
Robert commençait à se demander comment ce pouvait être à la fois un accident et un suicide, quand un second badaud, désolé de voir que le premier avait trouvé un auditeur, tandis que lui-même n'en avait pas, s'approcha à son tour.
—Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, si je me permets de me mêler à votre conversation; sans avoir l'honneur de vous connaître, et sans avoir celui d'être connu de vous, mais…
Il salua. Robert et le premier badaud saluèrent. Le bavard solennel reprit:
—… Mais je crois qu'il y a erreur. Ce n'est ni un accident… ni un suicide… c'est un éboulement… messieurs… un épouvantable éboulement.
—Hein? quoi? un éboulement? s'écria le premier badaud en tenant toujours le doigt sur le bouton de Robert, qui tentait en vain de s'échapper.
Une troisième personne s'approcha: elle avait tout entendu.
Comme cette troisième personne était une femme, elle tenait encore plus que les deux autres à introduire son petit mot dans la discussion amiable qui venait de s'engager.
—Je crois que vous vous trompez, ce n'est ni un accident, ni un suicide, ni un éboulement, c'est un crime.
Impatienté, Robert fit un mouvement brusque qui le dégagea de l'étreinte de l'honnête bourgeois nantais.
Au moment où il traversait la rue, un interne de l'hôpital sortit.
—Le pauvre garçon, dit-il, il a bien manqué y rester.
—Qui est-ce?
—On a trouvé sur lui une lettre adressée à un certain Nicolas Hébrard, son père, sans doute…
A ce nom d'Hébrard, Robert s'arrêta court et marcha droit à l'interne.
—Est-ce que je peux le voir, monsieur? dit-il.
—Facilement. Le connaissez-vous?
—Je crains que ce ne soit un ami que j'attendais, M. Jérôme Hébrard.
—Hébrard!… murmura l'interne, en effet, c'est bien là le nom. Entrez, monsieur, je vais vous accompagner.
Cinq minutes après, Robert, guidé par l'interne, s'arrêtait devant un lit de l'hôpital, sur lequel reposait son ami.
Il frissonna en le reconnaissant.
—Oui, c'est bien lui… O mon Dieu! Y a-t-il du danger?
—Heureusement… non…
Une figure pâle s'encadra dans la porte qui ouvrait sur le long dortoir. Les yeux effarés de cette figure regardaient avidement. C'était Trébuchet. De loin, il avait suivi le convoi de badauds qui escortaient sa victime. Quand il entendit l'interne répondre qu'il n'y avait aucun danger, il eut légèrement peur, cet honnête Trébuchet.
Mais le violent désir d'en apprendre davantage lui fit surmonter sa peur, et il resta à la porte.
Cependant Jérôme ouvrait les yeux.
—C'est moi, mon ami, dit Robert.
Jérôme serra doucement la main du jeune homme puis des vomissements qui devaient le soulager le prirent.
—Là! tout est pour le mieux, dit l'interne. Demain, ou après-demain, notre noyé sera sur pied.
—Puis-je le faire transporter chez lui? demanda Robert.
—Aisément, monsieur. Je vais donner des ordres à trois infirmiers.
Pendant que l'interne s'éloignait, Robert se pencha sur le lit de
Jérôme.
—Un accident? murmura-t-il.
L'ouvrier remua négativement la tête.
—Un crime?
—Oui, dit-il d'une voix étouffée.
—L'agent?…
—Oui…
—Bien. Je me souviendrai.
Quand Trébuchet vit les infirmiers soulever Jérôme pour le placer sur une civière, il jugea qu'il en savait assez et trouva prudent de s'évader. Nous savons qu'il se rendit chez M. Grégoire, où il rencontra M. Jumelle, auquel il fit part de la suite de son aventure.
Mais suivons les deux amis.
Dans la nuit, Robert s'endormit à côté du lit de l'ouvrier. Jérôme s'était endormi profondément. Le sommeil devait être et était, en effet, le meilleur remède. Hébrard reprenait ses forces inconsciemment. Le lendemain, à dix heures du matin, il s'éveilla avec un peu de fièvre, mais complètement remis.
Alors seulement Robert apprit de quel crime avait été l'objet son ami, avec tous les détails qu'il ignorait encore.
—Hâtons-nous, dit Jérôme. J'ai le pressentiment que nous n'avons que fort peu de temps à nous.
Pendant que l'ouvrier s'habillait, Robert regardait distraitement par la fenêtre.
Tout à coup, il poussa un cri:
—Lui! lui!
—Qu'avez-vous?
—Lui! l'inconnu, répéta le jeune homme.
Et il s'élança en courant.
L'inconnu n'était pas à trente mètres de lui, quand Robert arriva sur le trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin.
Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle étaient trois personnes.
La voiture était attelée de deux chevaux harnachés comme pour un voyage.
Avant que le frère de Jean-Nu-Pieds eût pu les voir, les chevaux
partirent au grand galop.
—Seraient-ce… eux? pensa-t-il.
Au lieu de courir inutilement après les voyageurs, au lieu de suivre encore l'inconnu, Robert hâta le pas dans la direction de la rue Montdésir. Il parvint bientôt devant la maison du numéro 7 où M. Grégoire demeurait. Il n'hésita pas et sonna. Un domestique vint lui ouvrir.
—M. Grégoire? demanda-t-il.
—Il est parti, monsieur.
—Depuis longtemps?
—Depuis une demi-heure.
Il reprit à voix haute:
—Savez-vous où il est allé?
—A Paris, monsieur.
Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire, ce qui revenait au même pour lui. Il s'éloigna.
—Eh bien? demanda Jérôme quand il le vit reparaître.
—Eh bien!… Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et qu'il ne soit, en effet, trop tard!
—Trop tard!
En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait d'apprendre. Ce départ de M. Grégoire ne laissa pas de les effrayer beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et, partant, de déjouer ses machinations criminelles. De plus, le conventionnel était parti. Ils ignoraient l'endroit où il s'était rendu et ne pouvaient rien empêcher.
—Êtes-vous assez fort? demanda-t-il.
—Pourquoi?
—Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons à cheval pour le camp des royalistes. Il faut que j'aille prévenir mon frère et mademoiselle Grégoire.
—C'est ce que nous aurions dû faire déjà.
—Partons, ami!
La porte s'ouvrit au moment où les deux amis allaient partir. C'était le jeune et obligeant interne.
—M. Hébrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager à cheval, dit-il, et même en voiture. Demain seulement, il le pourra.
Jérôme et Robert se regardèrent:
—Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre à demain.
Ah! s'ils avaient su!