XII
LES BLESSÉS
La nouvelle heureuse s'était rapidement répandue. Dès que Son Altesse Royale avait appris que trois des héroïques défenseurs de la Pénissière vivaient encore, elle s'était empressée d'envoyer à tous ses chefs de corps un ordre du jour annonçant ce dénoûment imprévu de la glorieuse épopée.
Comme les peuples, les êtres heureux n'ont pas d'histoire.
Pendant les heures que Jean-Nu-Pieds passa à la ferme avec ses compagnons pour reprendre un peu de forces, il se livra, sans remords, au bonheur immense qui l'envahissait.
Dieu le protégeait. Après tant d'obstacles jetés en travers de sa vie, après tant de souffrances de toute sorte, Fernande et lui étaient enfin réunis. Ils pouvaient s'aimer sans crime, et se le dire, puisqu'ils allaient se marier.
La jeune fille était prise de doutes. Elle se demandait si elle rêvait: la réalité dépassait tellement pour elle tout ce qu'elle avait jamais osé espérer de plus beau! Le soir, Jean put se lever. Il s'appuya sur le bras de sa fiancée, ce bras à la fois si frêle et si robuste, et ils descendirent ensemble dans ces massifs verts où la Pâlotte avait aperçu l'espion. La nuit était superbe. Eux restaient muets. Il y a de ces pensées et de ces émotions qui ne se peuvent traduire en aucune langue.
Quand le marquis de Kardigân sentit la faiblesse le reprendre, il s'appuya de nouveau sur son gracieux soutien, et se rendit auprès de ses compagnons.
Henry de Puiseux était aussi bien portant que cela était possible, étant donnée une aussi terrible aventure. Aubin Ploguen, le plus dangereusement atteint, serait plus longtemps à se remettre. Oh! la joie du fidèle Breton quand il vit son maître, sauvé comme lui, comme Henry de Puiseux, assis au pied de son lit!
Une larme tomba des yeux d'Aubin et, saisissant la main de
Jean-Nu-Pieds, il la baisa.
Mais le marquis de Kardigân arracha sa main et, jetant ses deux bras autour du cou du fils de Cibot Ploguen, le serra sur son cœur.
Pourquoi cacherions-nous notre émotion? Le progrès est un grand mot, certes. En lui parle la voix forte de la civilisation humaine. Le progrès a fait franchir à la science l'abîme qui séparait le possible de l'impossible, le réel de l'invraisemblable. Nos pères avaient les bateaux à voiles, les pataches et le télégraphe par signaux; nous avons les bateaux à vapeur, les chemins de fer et l'électricité; nos pères ne connaissaient que la science imparfaite des Fagon et des Diafoirus ridiculisés par Molière; nous avons, nous autres, les Velpeau, les Longet, les Claude Bernard, et ces chirurgiens de la jeune école, qui dépassent encore la gloire des grands noms que nous venons de citer. A ceux-ci tout ce qui nous paraît arriéré et vieilli; à ceux-là tout ce qui est nouveau, utile et étonnant.
Il y a quarante ans, sans remonter au dernier siècle, on gagnait Austerlitz avec de la bravoure; tandis qu'aujourd'hui, hélas! la bravoure admirable, surhumaine, de quelques-uns, ne nous empêche pas d'être vaincus à Patay. Il y a quarante ans l'homme valait ce que valait l'homme. Mettez en 1834 les zouaves pontificaux de Charette dix contre un, vingt contre un des hordes prussiennes, et leur glorieux chef passera au travers des bataillons de Berlin, de Saxe ou de Bavière, comme Roland au milieu des nuées de Sarrasins.
Eh bien, je l'avoue, j'aime le passé, le passé si vieux, mais si bon, si arriéré, mais si sincère. J'aime ses manifestations du génie lorsque le génie d'un général n'était pas encore écrasé par la brutalité d'une machine. Malgré ce qu'il a de petit, et ce que nous avons de grand; malgré cette vraie liberté que nous connaissons, et qu'il ignorait; malgré tout cela, je l'aime ce passé, où l'on trouvait encore des natures loyales, des paysans sublimes, des dévouements sans phrases, car ils étaient alors moins rares qu'au temps présent.
Pauvre Aubin Ploguen! pauvre paysan arraché à la charrue par le devoir!
Le maître et le serviteur étaient dignes de se comprendre; ils étaient dignes l'un de l'autre. Et je ne sais plus, quand j'y songe, ce qui m'émeut le plus, de celui qui accepte naïvement un si grandiose dévouement, ou de celui qui le donne…
Jean-Nu-Pieds tenait Aubin Ploguen embrassé, serré dans ses bras:
—Tu es mon ami, mon frère, lui dit-il. Tu es bon et fort, grand et doux. Je t'aime et je t'admire, je t'aime et je te respecte!
Fernande les enveloppait de son regard humide et attendri.
—Il vous a sauvé vingt fois la vie, Jean. Il a fait plus: il a sauvé notre bonheur. Sans lui, nous serions encore séparés, sans lui nous serions encore perdus l'un pour l'autre.
Il m'a prise par la main et m'a conduite aux pieds de Son Altesse Royale. Si c'est elle qui fait notre bonheur, c'est lui qui m'a dit de me réfugier en elle.
Quel rapprochement! le paysan obscur et la princesse illustre!
Un doux sommeil ferma ces paupières qui avaient pleuré, mais qui sans doute ne connaîtraient plus les larmes. Nous avons vu grandir et s'agiter tumultueusement entre ces mêmes murailles ces brutales et vulgaires passions qui sont la jalousie et la haine. Combien plus doux est le spectacle de ces pures passions qui sont l'amour qui espère et le dévouement qui se recueille.
Ils dormirent tous, cette heureuse nuit-là, bercés dans leur sommeil par cette jouissance sublime qui s'appelle le contentement du devoir accompli.
Le lendemain matin, ils partirent tous pour Rassé. Henry de Puiseux et Aubin, trop faibles encore, furent transportés dans des charrettes traînées par des bœufs ainsi qu'on avait fait une première fois. Jean, lui, fut prendre un peu d'avance et franchit la distance en cabriolet.
—Je suis inquiète, dit Fernande à Jean-Nu-Pieds, à mesure qu'ils s'approchaient de Rassé. Jacqueline a disparu.
Le marquis de Kardigân secoua la tête:
—Vous êtes trop bonne, mon amie. La Pâlotte est un peu fantasque. Un caprice l'aura prise et elle sera retournée au camp.
Ce que la jeune fille ne disait pas, c'est que Jacqueline l'effrayait.
Elle se rappelait l'éclair de haine qui avait lui dans les yeux de la
Pâlotte quand elle s'était écriée:
«—Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe que vivant et votre époux!»
Elle se demandait pourquoi Jacqueline l'avait ainsi brusquement quittée? Mais comme elle était incapable de soupçonner le mal, elle crut que la jeune femme avait fui parce qu'elle souffrait à la vue du bonheur qui leur était promis.
Ce ne fut pas encore ce jour-là qu'ils arrivèrent à Rassé. Jean-Nu-Pieds avait trop présumé de ses forces. Il s'arrêta en chemin et demanda asile à des paysans qui donnèrent un air de fête à leur humble chaumière pour le recevoir. Il passa là une nouvelle nuit; Fernande avait continué sa route pour gagner Rassé et faire préparer des lits aux blessés.
Jean-Nu-Pieds s'éveilla le second jour encore mieux portant. La faiblesse se maintenait, mais beaucoup moindre. Il reprit sa route et arriva au terme de son petit voyage avant même que de Puiseux et Aubin Ploguen fussent rendus.
Madame lui fit transmettre aussitôt ses félicitations. Elle était retenue par un conseil de guerre, mais dès qu'elle serait libre elle viendrait le visiter. Une heure après, la charrette où on avait placé les deux chouans blessés, fit son entrée dans le village. La route, et surtout la chaleur du soleil de juin les avaient accablés. Une fièvre ardente les dévorait. La première personne qui passa devant Jean-Nu-Pieds ce fut un des Vendéens qui s'étaient battus sous ses ordres à Château-Thibaut.
Le marquis de Kardigân le connaissait et l'estimait. Ce jeune homme, appartenant à une riche famille de l'Anjou, avait tout quitté pour venir joindre l'armée royaliste. Jean-Nu-Pieds lui ouvrit ses bras, et tous les deux s'embrassèrent.
—Que s'est-il passé de nouveau? demanda le fiancé de Fernande.
—Hélas! la lutte n'est plus possible.
—Plus possible!
—Non.
—Pourquoi? Parlez! parlez vite!
—Hier soir est arrivée une désastreuse nouvelle. Les chefs royalistes du Maine et de l'Anjou ont fait leur soumission.
—Oh!
Cette nouvelle accablait l'impétueux royaliste. Il courba le front.
—Que va faire Madame?
—On l'ignore encore. C'est ce que va décider le conseil de guerre qu'elle préside en ce moment. Il y a deux partis en présence: l'un, celui des diplomates, les gens de Paris, qui conseille la fin de la guerre; l'autre, celui des soldats, Charette, Coislin, nous tous enfin, qui voudrions voir notre insurrection se prolonger, afin de donner à nos amis le temps de se préparer à une nouvelle campagne.
Le jeune Vendéen ne put rester longtemps avec son chef. Son service l'appelait.
Mais Jean-Nu-Pieds se sentait trop affecté de ces nouvelles mauvaises pour ne pas souffrir de la solitude. Quand un homme est atteint dans sa foi religieuse ou dans sa foi politique, une seule chose peut adoucir pour lui l'amertume des espérances déçues: l'amour. Jean pensa à Fernande.
Il savait où la trouver. La jeune fille, infatigable dans l'accomplissement de son devoir, devait être, ou auprès de de Puiseux et d'Aubin Ploguen, ou dans le petit hôpital des blessés des combats précédents.
Il se rendit à la chaumière que mademoiselle Grégoire avait fait préparer pour les deux chouans. En effet, Fernande était auprès d'eux. Henry et Aubin sommeillaient. Leur fièvre paraissait se calmer.
À coté de la jeune fille, Jacqueline était assise.
Jean lui tendit la main.
Pourquoi ne vit-il pas l'éclair qui traversa les yeux de la Pâlotte quand sa main froide toucha la sienne?