XIII

TOUJOURS!

Jacqueline s'était levée à l'entrée du marquis de Kardigân. Elle se rassit, lentement, sans qu'un geste vînt déranger son immobilité de statue.

Fernande était un peu pâle. On eût dit qu'elle lisait dans le cœur de cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal.

La Pâlotte avait détourné les yeux avec froideur, sans affectation.

Jean-Nu-Pieds était depuis dix minutes environ auprès de ses amis, quand un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hâta de sortir.

La princesse témoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Après une telle aventure, elle avait désespéré de le revoir.

Le paysan était resté auprès d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux.

Dans cette humble chambre que nous connaissons s'étaient réunis les principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitôt: c'était M. Saincaize.

Le lecteur, nous l'espérons, n'a pas oublié ce type de M. Saincaize, qui représente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif comme la poule qui a vu l'aigle.

M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer; ils défendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu'à la concurrence de ce qui peut déplaire au gouvernement existant. Leur opposition n'est jamais beaucoup plus sincère que leur conscience. Ce n'est pas à ces gens-là qu'il faut demander ce dévouement irréfléchi qui ne calcule ni le danger ni l'oppression.

M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comité parisien, et venait adjurer Madame de renoncer à cette guerre de Bretagne restée sans résultats.

Madame se tourna vers Jean:

—Marquis, dit-elle, ces messieurs ont déjà formulé leur avis; j'ai désiré connaître le vôtre. Parlez!

M. de Charette fit à M. de Kardigân un signe qui lui indiquait que la majorité des chefs royalistes était pour la cessation des hostilités.

Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix ferme:

—Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M. Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation.

—Je disais, monsieur le marquis, que le vœu général est que cette guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille, Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà ce que je disais, monsieur.

—Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous pendant que nous nous battions?

—Monsieur!…

—Répondez-moi, je vous prie.

—Mais, monsieur!…

—Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous. Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous, parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis, vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que vous nommeriez manquerait à l'appel!

Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au cœur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli un des plus glorieux faits d'armes qui existent.

M. Saincaize s'irrita.

—En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car, sans votre folle entreprise…

—Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux mille homme tués? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une génération? Qu'est-ce qu'une génération au milieu de l'histoire séculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang. L'humanité n'a rien à voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous donnons: ce n'est pas la vôtre. Vous osez dire que ce sont des morts inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombés, les uns et les autres en glorifiant leur croyance.

Et c'est le sang de l'arène, le sang de la lutte, qui en coulant sur le sol l'ont fécondé et eu ont fait sortir des légions de chrétiens! Vous me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas à l'éclosion d'une ère prospère, sans payer à la fatalité le tribut qu'elle demande. Si vous étiez royaliste, monsieur…

—Je suis royaliste!

—Non, monsieur! Si vous étiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que le triomphe de nos idées amènera pour la France une époque de grandeur et de prospérité, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui pourrait en amener la réalisation. Je dirai plus: reculer maintenant, serait non-seulement une faute, mais encore une lâcheté!

C'est le moment où nos amis sont poursuivis partout; où la Quotidienne est menacée de suppression, où ceux qu'on fait prisonniers sont traduits devant un conseil de guerre et condamnés à mort.

Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un temps, dans quelques mois peut-être, nous pourrons reprendre la campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voilà ma réponse aux questions qu'elle a daigné m'adresser.

Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le féliciter et lui serrer la main.

Le conseil hésitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de
Kardigân.

Celui-ci ne put retenir un geste de joie:

—Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidèles serviteurs?

—Faites! dit Madame un peu étonnée d'abord.

La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut.

On eût dit d'un spectre.

Le robuste Vendéen chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie à un insurmontable épuisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se lever, sa blessure s'était rouverte et un long filet coulait le tachant en rouge.

Un frisson courut parmi tous ceux qui étaient là quand on l'aperçut, cette image vivante du dévouement, de la fidélité et de l'héroïsme. On se disait tout bas:

—Lui aussi était de ceux de la Pénissière!

La princesse le reconnut:

—C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu vas parler au nom du peuple.

Aubin étreignit son front de sa main. Il chancela de nouveau.

—Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'étais couché sur mon lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre finît… Alors…

Il s'arrêta épuisé. Pour rester debout, il dut se retenir à l'épaule de son maître.

—… Alors… continua-t-il, j'ai vu que la colère allait m'étouffer… Madame! ne les écoutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence! On vous dira peut-être que nous sommes lassés… Ce n'est pas vrai. Nous sommes prêts à nous battre… toujours! Non, aucun de nous n'est à bout de courage et de résignation… Que notre sang n'ait pas coulé en vain…, que ceux qui ont été tués ne soient pas morts inutilement… Si on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous sommes prêts à résister… toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au nom des paysans, je déclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente à rester, loin de la chaumière, loin de nos femmes et de nos sœurs, tant que le Roi ne sera pas remonté sur son trône. Quant à ce qui est de la mort, peu importe: le sacrifice est consommé. Nous sommes prêts à mourir… à mourir… toujours!

Toujours! Ce mot était la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen le prononçait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse. Toujours! les tièdes, les hésitants, les hommes éternellement prêts aux compromis de toute espèce, y sentaient un reproche jeté à leur couardise.

Aubin Ploguen, toujours appuyé sur l'épaule de son maître, tendit sa main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla, s'aidant ainsi avec ses mains, tant son épuisement était extrême.

Quand il fut à genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour l'adjurer de le comprendre. Et il retomba évanoui…

—Secourez-le! s'écria Madame, en voyant couler à flots le sang du
Vendéen.

Celui-ci était livide, décomposé. Ses lèvres s'agitèrent encore. On entendit un mot qu'il prononça, qui fut comme un souffle léger:

—Toujours!…

La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble défenseur de la cause. Et, mue par une pensée opposée, elle reporta ses yeux sur M. Saincaize: l'un était l'homme du devoir; l'autre, l'homme du recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait répondu: toujours!

Y prit-elle un enseignement?

Elle se retourna vers les chouans.

—Je reste! dit-elle d'une voix ferme.