XI

LA VENGER

On se souvient qu'au moment où l'auguste prisonnière, encore libre, avait voulu s'enfuir dans la maison habitée par le marquis de Kardigân, Henry de Puiseux était accouru, lui disant:

—La maison est occupée!

C'était vrai, hélas! D'où était venue cette dénonciation? De Deutz, sans doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas hésiter à accuser le juif de cette infâme trahison, qui venait, pour de longues années encore, de perdre la cause royaliste.

La maison était donc occupée par les soldats. On se contenta d'enfermer les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissèrent dans les caves et se barricadèrent dans la soute au charbon.

Nous n'avons pas à les suivre pendant les seize heures qui s'écoulèrent entre l'instant où l'on entra chez Madame et l'instant où la cachette de la cheminée fut découverte.

La préoccupation de trouver la princesse était beaucoup trop grande pour qu'on s'inquiétât fort de savoir ce qu'étaient devenus nos héros.

Franchissons donc un espace de trois jours.

La jetée de Saint-Nazaire, où venait de s'embarquer Madame, était couverte de monde. On regardait la Capricieuse, que les vents contraires empêchaient de prendre le large et qui tirait des bordées de la pointe sud à la pointe nord.

Dans cette foule, trois hommes avaient le désespoir au cœur, la rage dans l'âme. C'étaient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen.

Ainsi, tant de dévouement, tant d'énergie, tout cela était perdu, parce qu'il s'était rencontré un homme qui avait vendu sa reine pour un sac d'écus!

Ceux qui étaient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchés dans les sillons de la Bretagne, ceux-là avaient fait un sacrifice vain!

La nuit avançait; Aubin Ploguen était celui des trois qui semblait avoir le mieux résisté au désespoir commun. Et pourtant il fallait que la force d'âme de ce héros fût grande, pour qu'il pût résister à l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir.

À dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de
Saint-Nazaire, quand Aubin les arrêta:

—Non, nous irons ailleurs, dit-il.

Jean releva la tête.

—Ailleurs?

—Oui, monsieur le marquis.

—Où veux-tu nous mener?

—Veuillez me suivre, messieurs.

Ils rebroussèrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient derrière lui. En vérité, il est de ces désespoirs qu'on ne peut pas consoler. Quelle odyssée lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis trois ans qu'il était entré dans la vie! Son père mort, son frère séparé de lui, sa fiancée perdue… Il lui restait une croyance dans l'âme, un amour sincère et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de ceux qui étaient les représentants de cette croyance, et il fallait qu'il eût cette douleur amère de voir la régente de France, la mère de son roi, prisonnière!

Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Océan mugissait, le vent soufflait. On eût dit que la nature prenait sa part au deuil qui assombrissait leur cœur. Sur les vagues vertes et noires, tour à tour, au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des grèves,—partout,—on croyait entendre une plainte lugubre et désolée.

Le Breton franchissait avec rapidité les anfractuosités de rochers, se retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons arriver jusqu'à lui.

Enfin, ils parvinrent dans un creux large, formé au milieu du rocher. La vue était admirable. L'Océan déroulait devant eux les horizons changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonçait dans la nuit pour en ressortir encore.

C'était la Capricieuse.

—Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela, monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.

Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry:

—Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consultés, dit-il. Mais mon avis sera partagé par lui. Je lui propose de partir pour l'Angleterre où est notre roi, et de nous mettre à ses ordres.

Henry serra la main de son ami.

—Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose à faire? reprit Aubin.

—Non.

—Il ira, mon maître, il ira, le héros de la Pénissière, de Château-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner à une vie oiseuse et inutile?

—Aubin!

—Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon franc-parler. J'en use! Non, mon maître ne fera pas cela. Tant qu'il lui restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardigân ne désertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont morts ses aïeux, sous lequel il a grandi lui-même la gloire qu'il avait reçue d'eux. Cette gloire n'est pas à lui. Elle est un héritage, un dépôt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il avait, après tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de découragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais bien le sauver de lui-même et l'empêcher de se déshonorer.

Pour la première fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et
Henry restaient confondus…

Le chouan était admirable à voir, au milieu de cette nuit sombre, en face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par cela même, les paroles qu'il venait de prononcer.

Il se mit à genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une attitude de désespoir.

Le chouan l'entoura de ses deux bras.

—Mon maître, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de respect; pardonnez-moi si, pour la première fois, depuis que votre père mourant vous a confié à moi, je me suis permis de parler comme il l'aurait fait. J'ai oublié la distance qui nous séparait, et que je devais…

—Tu devais parler comme tu as parlé, Aubin! s'écria Jean.

Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il éclata en sanglots.

—Ah! je suis trop malheureux! dit-il.

Le chouan se redressa.

—Pensez, mon maître, qu'il est de plus grandes douleurs que les vôtres… Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces côtes… Il contient une martyre: elle a vu crouler l'édifice si péniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous? Et si telle est la volonté de Dieu, de nous imposer cette souffrance, croyez-vous donc avoir le droit de vous révolter? Haut la tête, haut le cœur, mon maître! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris à ne pas douter de Dieu, parce que je sais que sa miséricorde est infinie, comme sa justice.

Jean se leva à son tour:

—Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappelé à moi-même. J'ai encore deux devoirs à remplir: dire adieu à la régente de France, et…

—Et la venger ensuite! s'écria Henry.

Ces trois hommes se regardèrent. Ils s'étaient compris.

Dire adieu à la régente de France!

Il fallait que ce fût eux, pour qu'une pareille idée parût naturelle.
Quant à la venger…

Une pensée commune réunit leurs mains dans une triple étreinte.

—Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le misérable qui a vendu la mère de notre roi, sera châtié par nous, et je fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le désapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe où il ira poser sa tête maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons! Quelles que soient les prières par lesquelles il tenterait d'adoucir notre justice, nous le tuerons! Et que la colère du ciel tombe sur celui d'entre nous qui manquerait à ce serment, prêté en face de ce vaisseau qui emporte notre espoir suprême, en présence de Dieu qui nous entend, nous bénit et nous approuve.

Il y eut un silence qui ne fut troublé que par la plainte éternelle du vent et de la vague.

Jean ajouta:

—Maintenant, allons saluer la reine de France!

Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-là?

Une barque de pêcheur, ancrée au bas du rocher, attendait son maître descendu à terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre à son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames à eux trois, et piquèrent droit sur la Capricieuse.

La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il était impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'eût pas tardé à capoter. Elle avançait: Jean, Henry et Aubin ramaient vigoureusement, malgré les sauts énormes que faisait leur esquif soulevé à des hauteurs inouïes par la lame.

Cependant la Capricieuse grossissait à l'œil. En deux heures ils franchirent une distance de cinq kilomètres; une demi-lieue les séparait encore de la frégate.

Mais là n'était pas la difficulté. Comment pourraient-ils accoster assez près?

Quand ils ne furent plus qu'à cinq cents mètres de la frégate, la barque s'arrêta.

—Maître, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez près de la Capricieuse, pour être vus par Son Altesse, sans être vus en même temps par les hommes de l'équipage.

—Que faire, alors?

—Il y a deux partis à prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux, ni moi, ne consentirons à l'accepter, ce serait de retourner en arrière.

—Non! dit Henry.

—Non, dit Jean.

Le second, c'est d'ancrer la barque à la place même où nous sommes, de nous jeter à la nage et de nous approcher de la frégate le plus près possible.

Les deux jeunes gens ne répondirent même pas. Ils s'étaient levés en même temps et commençaient à ôter leurs habits, de manière à ce que l'entournure des bras ne pût être gênée par l'étoffe.

Et pourtant, se jeter à la mer par une pareille nuit, c'était risquer volontairement la mort. Le ciel était noir et sombre.

Pas une étoile! La mer reflétait le ciel: elle paraissait couverte d'un immense linceul noir. «O terrible Océan! qui couvrez tant de morts,» s'écrie le poëte indou.

Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des montagnes.

Ils n'hésitèrent pas cependant.

Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau devait être glacée, au mois de novembre, sur les côtes de Bretagne!

Ils nageaient sur le même rang tous les trois. Quand une vague se présentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'équipage de la Capricieuse se serait-il méfié? Comment eût-il pu croire qu'un homme dans son bon sens, se serait risqué en pleine mer, au mois de novembre, à la nage au milieu de la nuit?

Ils arrivèrent bientôt bord à bord avec la frégate. Les bordées avaient cessé; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie.

Sur le pont du navire, une femme était assise, regardant du côté de la côte.

Cette femme c'était Madame.

Pauvre reine! Elle restait, plongée dans son rêve intérieur, l'œil fixé sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir disparaître. Blaye, ce n'était plus la France, mais la prison.

Il se passa une chose extraordinaire.

Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu'à la moitié du corps:

—Vive le Roi! cria-t-il.

Le cri suprême arriva-t-il jusqu'à la prisonnière? ou bien se perdit-il dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent?

La Capricieuse avait passé, laissant derrière elle un sillon blanc, seul point lumineux qui existât dans cette nuit sombre.

Les trois nageurs regagnèrent leur barque, qui tantôt s'enfonçait dans des profondeurs inouïes, tantôt semblait monter jusqu'au ciel.

Il était temps, car l'eau avait commencé à geler leurs membres. Mais le travail des rames ne tarda pas à faire de nouveau circuler le sang de leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la côte, le double du temps qui avait été nécessaire pour venir. Enfin ils abordèrent.

Aubin tira la barque à sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les déposait sous l'un des bancs de la barque.

Que dut penser le pêcheur quand il trouva cette aubaine inespérée le lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi à aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie, à aller saluer une vaincue, une captive, une reine.

Le jour commençait à paraître, quand ils entrèrent à Saint-Nazaire. Ils se dirigèrent vers une auberge où un grand feu de bois, un repas solide et un lit blanc, les reposèrent des fatigues de cette nuit aventureuse.

Ils ne s'éveillèrent que tard le lendemain.

Leur départ pour Paris fut arrêté séance tenante. Aubin fut chargé de trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais Saint-Nazaire n'était pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos héros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire.

Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise, aucun empêchement ne les avait gênés dans leur voyage. Nul gendarme indiscret n'avait glissé sa tête à la portière de leur voiture, afin d'examiner leurs visages de son air méfiant.

Ils eurent, en arrivant à Paris, l'explication de ce mystère. Un numéro du Moniteur Universel renfermait la radiation d'un certain nombre de légitimistes condamnés au bannissement pour participation à l'insurrection vendéenne; or, les noms du marquis de Kardigân et d'Henry de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radiés.

Ils pouvaient donc reprendre leur existence à ciel ouvert; c'était une facilité de plus qui leur était donnée pour l'accomplissement de leurs projets. Car, sans qu'ils en eussent reparlé entre eux, ils n'avaient pas cessé un seul instant de penser à cet homme qui, par son infâme trahison, avait perdu la cause royaliste.

Qu'était-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom était connu. M. Victor Hugo venait de publier dans le Globe une admirable pièce de vers intitulée:

A l'homme qui a vendu une femme.

Pièce de vers que chacun récitait par cœur.

On racontait que «ce nommé Deutz», ainsi qu'on disait, avait été chassé du ministère au milieu des huées.

Eux ne s'occupèrent pas des racontars qui émouvaient l'opinion publique. Ils se mirent à l'œuvre pour joindre le traître, le prendre et le châtier…

Ils ignoraient que ce châtiment avait déjà commencé, et que Dieu avait fait tomber sur son front l'irrémédiable poids de l'infamie…