XII
LES TRENTE DENIERS
Une heure après la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il arrivait à Paris. La fatale nouvelle était déjà connue et passionnait l'opinion publique. Judas entrait au ministère de l'intérieur, au moment même où en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnière.
On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reçut, aussitôt le misérable, afin, sans doute, de s'en débarrasser le plus vite possible.
Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines personnalités encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalités ont joué un aussi grand rôle politique que le ministre dont nous parlons, et qui, naguère, occupait une position si élevée dans notre pays. La politique est l'éternel levain des crimes et des colères. Mais à quelque opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du talent, et l'âge. Aussi, nous n'aurions pas osé raconter d'une manière fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'État et Deutz, si nous ne l'avions connue par le récit même qu'en a fait ce ministre.
Il était assis à sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse enveloppe était placée sous un fort presse-papier. Si l'homme d'État ressentait du mépris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le marché, c'était du dégoût qu'il lui inspirait, à l'heure où le juif venait cyniquement réclamer le prix.
—Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi…
L'homme d'État leva les yeux. Il l'a avoué depuis, il aurait pu jeter à la face de cet homme l'argent qu'il avait ramassé dans la boue, et le chasser, comme on chasse celui dont la seule présence est une souillure: mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avançait hautement et venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-même, lui paraissait un sujet d'études digne d'attirer un philosophe.
Un sujet d'études!
Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui déshonorent presque autant celui qui en profite que celui qui les commet.
—Vous venez réclamer votre argent?
—Oui, cinq cent mille francs.
—Alors, vous croyez l'avoir bien gagné?
—Si je crois!…
—Après tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la mienne.
Un rayon passa sur le visage blafard du traître.
—Que ferez-vous, maintenant, puisque vous êtes devenu riche?
—Je me marierai, d'abord.
—Ah!
—J'ai assez longtemps envié les autres. J'épouserai une femme belle, très-belle, je donnerai des fêtes; je veux éblouir de mon luxe tout Paris.
—Avec cinq cent mille francs?
—Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la première pierre, ils bâtissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai bien gagné. Il faudra que rien ne me manque. Je m'étais toujours promis que je ne laisserais pas échapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai cette occasion, il faut que j'en profite!
Une nausée de dégoût saisit le ministre. Il faut une rude force pour supporter de pareilles audaces.
Il avait voulu d'abord étudier cet homme, comme un philosophe d'autrefois eût cherché peut-être à analyser Judas. Mais le cœur lui manqua.
Il se leva, et alla à la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu.
Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes enfoncé dans ses rêveries. Un monde de pensées dut s'agiter dans son cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute dans cette Bretagne, dont la traîtrise seule avait pu avoir raison. Il songea à cette noble femme tombée dans un piège ignoble, tendu par son filleul! Par celui qu'elle avait daigné offrir aux eaux saintes du baptême!
Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqué de la tache originelle, elle ne put effacer l'âme!
L'âme? s'il en avait une.
Il quitta le fauteuil où il s'était placé, et prit la paire de pincettes qui était posée dans le foyer. Puis, il revint lentement à sa table de travail, et après avoir écarté le presse-papiers, avec l'extrémité des pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de l'instrument.
—Comptez! dit-il sèchement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz.
Judas n'avait même pas senti le mépris profond caché sous l'action du ministre.
Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle était pleine de billets de banque…
Les scènes infâmes ont leur cachet de grandeur.
Dans ce vaste salon du ministère de l'intérieur, il y avait deux hommes. L'un, debout, les bras croisés, regardait l'autre… Il était un des douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions et tant d'espérances. Quant à l'autre…
Il s'était assis et comptait les billets de banque. Dès que sa main eut touché le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta à son visage.
Il prit un premier paquet:
—Un… deux… trois… quatre…
Il compta jusqu'à vingt-cinq billets de mille francs. La somme était partagée en vingt paquets égaux.
Quand il fut arrivé au vingt-cinquième billet de ce premier paquet, il le rattacha méthodiquement avec des épingles, et passa au second…
—Un… deux… trois… quatre…
L'œil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles ignominies!
Il rattacha le second paquet et prit le troisième.
—Un… deux… trois… quatre…
Il en fut de même pour le quatrième. Cela faisait cent mille francs! Cent mille francs! Il prononçait tout bas ce chiffre, et son cœur battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien.
Il compta deux fois le cinquième paquet, car il croyait n'en avoir trouvé que 24. Mais le chiffre y était.
Les paquets s'accumulaient à côté de lui. Et à mesure que montait le tas de papiers précieux, l'œil du bandit s'injectait de sang. Des frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fièvre latente s'était emparée de lui. Des éblouissements le prenaient.
—Trois cent mille francs! murmura-t-il.
Il eut sans doute la vision de ce que cela représentait pour lui, cette somme de trois cent mille francs! Le sang battait à coups pressés dans les artères de son front.
Il répéta trois fois:
—Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille francs.
Sa main tremblait comme la feuille, quand il ôta les épingles du treizième paquet:
—Un… deux… trois… quatre…
Il ne repliait même plus les billets de banque de manière à les mettre dans un même tas. Dans son ivresse il les laissait tomber à mesure sur le canapé où il était assis.
—Un… deux… trois… quatre!…
—Quatre cent mille francs!
Sa main ne tremblait plus. Elle s'était déjà habituée au toucher de la fortune. Enfin il compta le reste de la somme…
Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en était trop pour le ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il avait commis.
Il sonna; un huissier parut.
—Chassez cet homme! s'écria-t-il avec emportement.
Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il le serra sur son cœur, prêt à le défendre avec autant d'ardeur qu'une mère en mettrait à défendre son enfant.
Mais quand il vit qu'il n'en était rien, et qu'il ne s'agissait pour lui que de quitter le ministère, il saisit les billets de banque à pleines mains, et les enfonça dans ses poches, au hasard.
—Chassez cet homme! répéta le ministre.
Alors Deutz releva la tête:
—Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il.
Puis, haussant les épaules, il sortit.
* * * * *
Il passa cette nuit-là tout entière à compter, à recompter, à tout compter son trésor. Il les jetait au vol à travers la chambre, ces billets de banque, qui représentaient pour lui la somme de bonheur qu'un homme peut goûter sur terre.
Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupté horrible, se complaisant à se rappeler tous les détails de l'acte qui lui avait procuré cette fortune, et s'applaudissant en lui-même de son habileté.
La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couché sur ce lit de billets de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses joues, ses yeux…
C'était ignoble!
Noblesse, grandeur, héroïsme, tout ce qui peut élever une femme dans l'admiration des hommes, amour maternel, dévouement à son pays; tout ce qui était Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry, belle-sœur, femme et mère de rois… tout cela était dans un plateau de la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'âme d'un juif…
L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jésus, trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays!
Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'éveilla, le lendemain, l'agitation de la rue était déjà dans tout son plein. Il ouvrit sa fenêtre et se mit à respirer avec une âpre jouissance l'air violent de novembre, qui lui arrivait à larges doses. Puis il songea à sortir.
M. Abraham Simons, le père de cette Rébecca que le juif voulait épouser, demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple.
Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tête haute, le sourire aux lèvres, déjà orgueilleux. Il regardait avec triomphe les hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs se tenaient appuyés aux maisons, dévorant les journaux du matin:
—On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il.
Et le misérable eut un sourire de fierté ignoble, en se disant que c'était lui qui était la cause de cette surexcitation de tout un peuple. La nature de cet homme était entière dans le mal.
Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto.
Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, disait
Térence.
On eût pu dire de même, que rien de ce qui était vil n'était étranger à celui que nous étudions.
Deutz franchit en une heure la distance qui le séparait de la demeure de
M. Abraham Simons.
Cette demeure était aussi vieille que la rue. Une haute et large maison, comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers tranquilles.
Il sonna. Un vieux domestique semblable à la maison et à la rue vint lui ouvrir:
—M. Simons? demanda-t-il.
—Il est chez lui, monsieur.
Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour, et l'introduisit dans un des appartements situés au rez-de-chaussée. On reconnaissait aussitôt une de ces anciennes banques dont la clientèle assurée ne cherche pas à recruter de nouveaux correspondants. Bien que M. Simons fût colossalement riche, les mots bureaux et caisse étaient tracés à l'encre sur une pancarte.
Deutz écrivit son nom sur un carré de papier et le fit porter au banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint lui répondre que M. Simons le recevrait à son tour.
Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait écrit à M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc savoir qu'il venait chercher une réponse. Mais Deutz s'était posé en homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'étonna donc pas qu'on le traitât en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue. Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste pièce confortable mais simple.
M. Simons était un vieillard de soixante-cinq ans. Il était père d'un grand nombre d'enfants, qui tous s'étaient mariés depuis de longues années. Sur le tard, une fille avait vu le jour, à la suite d'un second mariage: Rébecca.
—Vous avez reçu ma lettre, monsieur? demanda Deutz.
—Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous connaître, elle n'a pas laissé de m'étonner. Vous êtes amoureux de ma fille?
—Mon souhait le plus ardent serait de l'épouser.
—J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces renseignements sont bons. Vous appartenez à une famille honorable; mais on a paru fort étonné, lorsque j'ai annoncé que vous veniez de faire un héritage considérable.
Deutz ne se déconcerta pas.
—J'ai hérité de cinq cent mille francs, dit-il.
—On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonné votre religion pour embrasser le culte catholique. Ce pourrait être une objection pour d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche n'a rien qui puisse me déplaire. Cependant, je dois vous prévenir de deux choses: d'abord, je désire vous connaître, vous étudier; ensuite, c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus contrarier sa volonté que celle de mes autres enfants.
Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas à le rassurer:
—Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interrogée: elle n'a encore distingué personne. Nous passerons maintenant à la question affaire. Je donne à ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais j'exige que sa dot et la vôtre soient placées dans ma banque. En quelles valeurs est votre héritage?
—Comptant.
—Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes propositions vous conviennent-elles?
—Parfaitement, monsieur.
—Très-bien.
M. Simons agita une sonnette. Un commis entra.
—Priez mademoiselle Rébecca de descendre, dit-il.
Il reprit, s'adressant à Deutz:
—Je vais vous présenter à ma fille, et, dès demain, vous pourrez commencer votre cour.
On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans celle-là il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le goût de sa fille.
La porte s'ouvrit et Rébecca entra.
Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rébecca était admirable. Une tête fine, brune, éclairée par des yeux énormes et que relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque. Des lèvres rouges découvraient des dents blanches comme du lait.
Elle tenait à la main un journal déplié: sans même voir l'étranger qui était entré, elle vint se jeter au cou de son père:
—Tu m'as fait demander? dit-elle.
—Oui, chère enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main. Je lui ai répondu que c'était à toi de choisir. Tu choisiras. A partir d'aujourd'hui, je l'ai autorisé à te faire sa cour.
Rébecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en pareille occasion? Elle jeta un regard à la dérobée sur le jeune homme.
Nous avons dit que Deutz était plutôt «mieux que mal», pour nous servir d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier examen devait donc lui être favorable.
—Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le père; vous pourrez…
Au mot «Deutz», Rébecca avait jeté un cri comme si elle eût été mordue par une bête venimeuse.
—Deutz!… Deutz!… balbutia-t-elle, en étendant la main vers le traître.
—Oui… Pourquoi te troubles-tu?…
Elle pâlit, et s'appuya sur un siège. Deutz voulut la soutenir.
—Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de dégoût.
—Qu'as-tu? s'écria M. Simons stupéfait.
—Lui!… c'est lui…
—Mais parle…
—Lis…, murmura-t-elle, en laissant tomber le numéro du journal qu'elle n'avait pas cessé de tenir à la main.
M. Simons se hâta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut à voix haute:
«Hier, le sieur Deutz a reçu les cinq cent mille francs, prix qu'il avait mis à sa trahison. Nous sommes républicains; mais nous maudissons l'homme assez abject pour…»
Il continua encore deux lignes et comprit tout.
Alors il se redressa de toute sa hauteur.
—Sortez!… sortez! dit-il.
Depuis le commencement de cette scène, Deutz avait tout compris. Mais, s'il n'avait pas bougé, c'est que la rage et le désespoir le tenaient cloué au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait caché, et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramassée dans la boue.
Puis tout à coup, il s'apercevait que son nom était voué à l'exécration et au mépris; que son nom était imprimé tout vif… Il s'enfuit… traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison… et ne s'arrêta que dans la rue. Là, il chercha à rassembler ses idées, mais le désordre de ses pensées ne le lui permit pas. Il se mit à courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard:
—Eh bien! j'en épouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voilà ce qu'il y avait de plus important. Celle-là n'a pas voulu de moi… j'en épouserai une autre!… Ces gens-là savent que c'est moi… mais tout s'oublie… dans quinze jours, on aura cessé de penser à cette aventure…
Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction du Château-d'Eau.
Comme il passait dans ce qu'on a appelé depuis le boulevard du Crime, il vit un grand chantier où travaillaient une vingtaine d'ouvriers.
Sa course folle l'avait épuisé. Il s'appuya contre le chantier pour respirer un peu.
En le voyant si pâle, un des ouvriers crut qu'il était malade. Or, mettez dans une foule un blessé, un bourgeois en redingote et un ouvrier en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse le malheureux.
Un grand gaillard, à la figure avenante et loyale, s'avança vers lui:
—Est-ce que vous êtes souffrant, l'ami? lui dit-il.
—Oui…
—D'où souffrez-vous?
Deutz entendit un second qui disait:
—Pauvre diable!
—Oui, ajouta un troisième, il a l'air d'être très-bas… N'importe! j'aimerais encore mieux être dans sa peau que dans celle de ce c… de Deutz!
—Oh! que je le tienne jamais celui-là! grommela le premier, je l'écrase!…
Le traître poussa un rugissement et recommença à fuir…
Pendant trois jours Deutz resta enfermé chez lui. Il n'osait plus sortir: car il lui semblait qu'à chaque coin de rue il rencontrait un ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le méprisaient!
Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail latent, mais énergique. Le mariage était entré autrefois dans ses projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y voyait une revanche. N'était-ce pas ce sentiment vil qui l'avait poussé au crime?
Pour une nature complète comme celle-là, l'obstacle accroît le désir. Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien! il en épouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus belle peut-être!
Il était riche.
Pour lui, l'or, c'était la grande clef humaine qui ouvre toutes les portes, celle du cœur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le mal ne pût jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a là une loi physiologique, rigoureusement vraie, éternelle, par conséquent, comme tout ce qui est vrai.
Le premier jour de cette retraite, que fit le traître, seul à seul avec lui-même, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le père et la fille qui l'avaient chassé; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais sincère, lui avait montré à quel degré de mépris il était descendu.
Cette rage fut violente, exaspérée, accompagnée d'imprécations.
La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus froidement.
Ce raisonnement ne fit qu'accroître encore son âpre besoin de vengeance.
Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-même. Au fond c'était une vengeance contre tout le monde.
Le troisième jour ce fut la révolte qui gonfla cette âme! Ah! on le méprisait, et il était riche! Ah! on le refusait comme mari, et il était riche! Ah! on l'insultait, et il était riche! Cela ne serait pas.
Comme il était riche, il achèterait l'estime, il achèterait une femme, il achèterait le respect!
M. Simons et sa fille l'avaient dédaigné, il leur montrerait que l'on trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent à échanger la misère contre l'aisance.
Il sortit, hautain, déterminé à tout braver. Sa première visite devait être pour une de ses parentes éloignées, très-pauvre, laquelle avait trois filles.
Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui faisait la caisse de secours israélite.
Où demeurait-elle?
Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre partit..
Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait les avoir connues,—sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur!
À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration.
Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison. Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par an,—même en mourant de faim,—la juive avait imaginé de s'improviser diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un quine à la loterie.
Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille. Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans.
—Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle l'eût quittée la veille.
Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante ans ou un siècle. L'œil était vif, mais chassieux; la peau absolument parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le menton. Elle était hideuse.
—Tu sais que je vais gagner le quine?
—Mais, tante Reynac…
—Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garçon?
—Peut-être…
—Eh! eh!
Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux à son aise. Puis elle posa ses deux mains sur ses genoux, et se mit à tourner ses pouces en dedans:
—Eh!… eh! répéta-t-elle. Allons, parle.
—Mais je ne vois pas vos filles?
—Mes filles?
Une expression de rage se peignit sur les traits de la mégère:
—La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Lia, la seconde, a mal tourné. Elle est sage.
—Sarah, c'était l'aînée?
—Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle m'oublie un peu par ci par là, cependant elle m'aide à nourrir mon quine… Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre.
Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz l'écoutait patiemment.
Il voulait en arriver à ses fins.
—Alors vous dites que Lia a mal tourné?
—Oui… elle travaille! Belle comme elle l'est!… Tu connais les grands magasins de la Ville de Marseille?
—Oui.
—C'est là qu'elle est employée. Je la vois rarement.
—Elle ne vient donc jamais vous voir?
—Non. Elle prétend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme si une mère pouvait donner de mauvais conseils à sa fille! C'est l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son intérêt!
Deutz avait noté dans sa mémoire cette adresse: la Ville de Marseille.
—Eh bien, qu'est-ce que tu avais à me dire? reprit-elle en mêlant ses cartes.
—Voilà. J'ai à parler à Sarah.
—A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir?
—Cela me regarde.
Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index, le fit miroiter aux yeux de la vieille.
—Où demeure-t-elle? demanda-t-il.
Les yeux de la juive s'étaient allumés.
—Un louis!… murmura-t-elle, un beau louis tout neuf.
Certes elle aurait donné l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intérêt était là.
—J'en veux deux.
Il fit rentrer la pièce d'or dans sa poche.
—Alors, adieu.
La mégère grommela une phrase de colère en le voyant se diriger vers la porte.
—Comme tu es pressé!
—L'adresse, ou je pars.
—Donne-moi l'argent.
—Non, après.
—Non, avant.
—Après!
—Ah! mon garçon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue Corneille, en face le théâtre de l'Odéon.
—Merci, tante Reynac, tenez!
Il jeta le louis à la volée; il alla rouler sur la planchette de bois: la vieille le happa au passage.
—Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler à Sarah?
—Non.
—Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as payé son adresse vingt francs!
—Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt francs; celle de Lia et l'autre.
—Ah! tu feras ton chemin, répéta-t-elle avec une nuance de regret.
—Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientôt.
—Je vais faire une réussite!
—Adieu, tante Reynac!
—Adieu, mon garçon.
Il redescendit les cinq étages encore plus rapidement qu'il ne les avait montés.
—Aux magasins de la Ville de Marseille, cria-t-il au cocher.
Le fiacre redescendit dans l'intérieur de Paris, et traversa les ponts.
Puis il suivit le quai, jusqu'à la hauteur de la rue de la Ferronnerie.
Là s'élevaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie déjà avec le goût du temps, c'étaient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient. Ils étaient vides la plupart du temps.
Deutz s'arrêta, et jeta un coup d'œil à l'intérieur. Il aperçut cinq ou six ouvrières qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives. L'une de celles-là, penchée sur sa broderie releva tout à coup la tête, montrant une ravissante figure, fine et douce en même temps.
—Je suis sûr que c'est elle, pensa-t-il.
Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une sentine. Lia habitait un carré entre quatre murs, qui recevait à peine un rayon de soleil par une étroite fenêtre en tabatière. Et cependant on devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvreté par le travail.
Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le fût guère. Quand l'ouvrière eut fini sa journée, elle sortit du magasin. Alors il suivit Lia jusqu'à la maison où elle demeurait. Puis, quand elle eut disparu derrière la porte cochère, il entra dans la loge de la concierge et demanda:
—Mademoiselle Reynac?
—Au sixième étage, la troisième porte à gauche.
Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-même, et resta assez décontenancée en sa trouvant en face d'un inconnu.
Lui, remarqua aussitôt cette différence entre la demeure de la mère et celle de la fille que nous venons d'indiquer.
—Bonjour, Lia, dit-il tranquillement.
—Monsieur…
—Vous ne me reconnaissez pas?
—En effet, et…
Ils étaient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'être embarrassée: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune fille aurait pu éprouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu n'est pas craintive.
C'est qu'elle était charmante, cette enfant, qui commençait la vie en faisant le rude apprentissage du labeur acharné et de la misère silencieuse.
—Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif.
Vous étiez à peine haute comme cela… Un bébé!
—Je ne me souviens pas…
—Ah! nous étions bons amis. Vous ne vous rappelez même pas mon nom. A quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien oublié. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia?
La jeune fille croyait rêver. Qu'était donc cet homme qui l'appelait par son prénom, se présentait chez elle, à l'improviste, et enfin lui adressait une pareille question?
—Chère enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous sommes quittés, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait le petit mari et la petite femme… Vous ne vous rappelez pas?
Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il racontait n'avait jamais existé. Mais il était bien sûr de ne pas être démenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son cœur, des souvenirs cachés, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a les oubliés, de voir se retracer devant lui?
—Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent à ma petite Lia. Hier, je suis arrivé à Paris. J'ai songé à vous retrouver. Votre mère m'a donné votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail était la vôtre, et je me suis senti heureux, à l'idée que je pouvais faire quelque chose pour la compagne d'autrefois qui m'était aussi chère que jamais… Je suis riche, Lia… Voulez-vous que nous reprenions le rêve du temps passé pour en faire une réalité?
Deutz avait parlé doucement. Il était jeune, sa voix douce; l'ombre naissante du soir empêchait Lia de voir que son visage restait immobile, pendant que sa lèvre prononçait ces paroles tendres: elle fut émue.
—Ne vous troublez pas, chère enfant, reprit-il en lui prenant les mains. Vous êtes une vaillante et honnête créature. Quelle meilleure compagne que vous un honnête homme peut-il choisir?
—Vraiment, je reste confondue, répétait-elle.
—Acceptez-vous?
—Monsieur…
—Nous ferons, ou plutôt nous renouvellerons connaissance.
Il s'arrêta un moment, puis:
—Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz?
—Hyacinthe Deutz?
—Nous sommes cousins.
Lia était restée tranquille, comme si elle ne savait pas l'épouvantable signification de ce nom-là. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux, mais l'ouvrière ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore pénétré dans le magasin bourgeois de la Ville de Marseille. Ce n'est pas un fait étonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation, restent inconnues pendant des semaines, à ces obscurs travailleurs qui composent la toute petite bourgeoisie?
—Laissez-moi vous dire mon projet, chère Lia, dit-il. Je ne veux plus que vous retourniez à votre magasin. Dans un mois nous serons mariés.
Elle hocha doucement la tête:
—Non, mon cousin… puisque nous sommes cousins, reprit-elle en souriant, il faut d'abord nous connaître. Vous êtes riche: je suis pauvre. C'est donc à moi à faire la difficile… pour vous. Peut-être cédez-vous à un mouvement généreux.
Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'après. Je continuerai ma vie habituelle jusqu'à ce que… Et tenez! pour commencer, je vous permets, pour la première fois, de rester dans ma chambre. J'attends une ouvrière de magasin qui a, comme moi, un travail à finir. Nous nous réunissons tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, pour économiser le feu et la lumière. C'est mon tour ce soir.
Elle lui tendit la main, comme une honnête femme qui ne se méfie pas du mal.
—Avez-vous dîné?
—Non.
—Voulez-vous dîner avec moi?
—Volontiers.
Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la cheminée, et la petite lampe éclaira bientôt la mansarde de sa douce et pâle lueur.
—Oh! vous dînerez mal, je vous préviens.
Ce que Lia appelait «dîner» composerait à peine une collation. Elle ne mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'était le potage. L'entrée c'était de la charcuterie, et le dessert des confitures. Encore c'était le grand repas. A midi, elle ne mangeait qu'un morceau de pain.
Tout cela, les assiettes de faïence brune, les verres sans pieds, la cruche d'eau, reluisait à l'œil. En dix minutes, ils eurent dîné.
—C'est la première fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant. Mais vous m'avez inspiré confiance tout de suite. Puis j'ai été émue de vos paroles… Je pense si souvent à mon enfance! Comme toutes les autres, j'ai été en butte à ces mots qui sont des insultes et une lâcheté, quand on les adresse à une pauvre fille comme moi… Vous, mon ami, vous êtes le seul qui ayez été loyal et honnête.
Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite à rire.
—Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'épouser… Votre famille n'y consentira peut-être pas!
—Je n'ai pas de famille.
—Si vous alliez regretter de m'avoir engagé votre parole?
—Regretter?… Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompée. Ce n'est pas hier que je suis arrivé à Paris, c'est il y a un mois. Je vous aimais de loin… je vous savais belle et honnête; je sais maintenant que nous serons heureux!
Une voix fraîche et gaie résonna sur le palier, et presqu'aussitôt la porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage à une jeune fille de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrêta court en voyant son amie attablée avec un jeune homme.
—Tu es étonnée? dit celle-ci.
—Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modèle…
—Je te présente mon mari, ma chère Louise.
—Ton mari?
—Mon Dieu, oui.
—Depuis quand?
—Depuis…
—Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz.
—Ah! tu attendais quelqu'un!… Je comprends maintenant pourquoi tu étais sage et travailleuse, au lieu d'être un peu folle, comme nous!…
Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au feu.
—Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout à coup. On vient de me l'apprendre tout à l'heure. Tu sais bien… Madame… qui nous passionnait tant… parce qu'elle se battait en Vendée… Est-ce en Vendée?…
Deutz pâlit.
—Eh bien! il paraît qu'on l'a fait prisonnière.
—Pauvre femme! murmura Lia.
—Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a été vendue par un homme qui se disait son ami… Vendue, Lia!
—Le misérable!
—Je cherche à me rappeler son nom… Je ne peux pas y arriver… Et pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez cette histoire-là, vous, monsieur?
—Oui… oui.
—Alors, aidez-moi donc… Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton fiancé?
—Hyacinthe Deutz.
Louise se leva toute droite:
—Hyacinthe Deutz…
Elle se jeta sur Lia, et, l'entraînant vers la porte avec épouvante:
—Viens… viens… C'est lui! lui!
—Qui?…
—Le traître! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse!
Lia jeta un cri de désespoir.
—Et il venait… Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misère!…
Ma mansarde est souillée par vous… Allez-vous-en!
—Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le froid, la fatigue, la faim… Avec moi, tu n'auras rien à craindre… Quand tu seras ma femme…
—Votre femme!
Elle recula encore.
—Partez… Je vous méprise!… partez!…
Elle ne put rien ajouter. Elle était évanouie.
Deutz se précipita au dehors et s'enfuit.
Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait dans la première rue qui s'offrait à ses regards, comme huit heures du soir sonnaient à l'horloge de l'Institut.
Alors seulement il s'arrêta. Sa colère était devenue de la rage.
—Cette femme, cette misérable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre pourtant! Et elle préfère sa pauvreté… Non, ce n'est pas possible. Il y a autre chose. Depuis quand a-t-on refusé un mari riche? Elle en aimait un autre… Alors, pourquoi m'avait-elle accepté d'abord, pour me refuser ensuite? Ce serait donc réellement parce que…
Son sang bouillonna à la pensée de la nouvelle insulte qu'il venait de supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de fureur:
—Il y a un être désintéressé au monde, un être qui méprise l'argent, et il faut que je le rencontre!
Il prononça cette phrase sans se douter qu'il blasphémait.
Relevant la tête, il porta autour de lui son regard haineux. Il contempla la rue où il se trouvait, une vieille rue encaissée, muette, où les passants étaient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se dressaient à droite et à gauche.
—Ainsi, pensa-t-il, je suis exécré, méprisé dans chacune de ces maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant, des êtres pour qui je suis un objet d'exécration! Non. C'est impossible!… Ces Simons… Ils sont riches: sans cela ils ne m'auraient pas chassé! Cette fille… Oh! cette fille… Des ouvriers m'ont injurié… Mais si j'avais voulu leur jeter une poignée d'or, ils auraient crié: vive Deutz!… Cette fille!… Eh bien, soit, elle est honnête et désintéressée… Une par hasard… il faut bien qu'on en rencontre quelquefois!… C'est qu'elle aussi m'a chassé… Et après? Ce n'est qu'une aventure à oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oublié tant de choses, pour ne plus penser qu'à ma fortune, à mon argent…
Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms changent, mais les mœurs sont les mêmes.
On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la Vie de Bohème, ce livre qui a perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page jusqu'à la dernière.
Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le cœur secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de demander au grand air un peu de fraîcheur.
Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient «éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où le traître avait passé pour venir.
Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non.
Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on appelle une généreuse pensée.
La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau, car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le bord.
Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres.
Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna violemment.
—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.
—Vous vouliez mourir?
—Oui, je veux mourir.
—Pourquoi?
Elle éclata de rire.
—Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera, personne ne me pleurera! La vie me pèse… me dégoûte! Je n'ai trouvé ni appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mère… oh! ma mère… Mais je ne vous en parle pas… bien qu'elle aura un jour un terrible compte à rendre à Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir… Laissez-moi!
—Non!
Elle se débattit un moment. Puis, dans un paroxysme de désespoir, elle tenta d'entraîner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'étreignait à l'épaule.
De guerre lasse elle céda.
—Eh bien, quand vous m'aurez empêchée de mourir aujourd'hui… que m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu'à me faire davantage souffrir. Je m'étais décidée à me tuer. Il faudra que je me décide encore… J'aurai deux agonies au lieu d'une!
—Pourquoi vouliez-vous mourir?
—Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dégoûte… j'ai honte de moi-même, quand je pense à la jeune fille que j'étais, et quand je vois jusqu'où je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir après… Ah! si elles me voyaient, celles qui prêtent l'oreille aux paroles menteuses… aux lâches complaisances, elles reculeraient d'effroi!…
Tout autre homme aurait parlé à cette infortunée des devoirs de la créature envers le Créateur; du respect qu'elle doit avoir pour elle-même. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le misérable qui venait de sauver cette autre misérable ne pensait pas à cela. Il la regardait. Elle était splendidement belle. Les cheveux dénoués tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux, énormes, brillaient d'un éclat étrange.
—Vous craignez la misère, n'est-ce pas?
—Oui, dit-elle à voix basse…
—Vous avez honte de votre vie?…
—Oui.
—Eh bien, si quelqu'un… moi, par exemple, vous proposait de vous faire sortir de cette vie que vous menez… accepteriez-vous?
Une lueur d'espérance brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt.
—Vous… pourquoi… vous?
—Je vous le dirai plus tard.
Elle regarda à son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre. Elle vit que le visage de cet homme était bouleversé, comme si une rage intérieure y était peinte. Ses paroles froides et sèches semblaient prononcées comme une leçon apprise et qu'on récite par cœur.
—Pourquoi vous?… répéta-t-elle.
—Je vous ai dit que vous le sauriez.
—Vous ne me connaissez pas.
—Peu m'importe.
—Vous ne savez qui je suis…
—Peu m'importe, vous dis-je.
—Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant être descendue trop bas…
Il avait pris son bras et l'entraînait.
Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme elle était faible et chancelait, il la soutint.
Toujours la soutenant, Deutz héla un fiacre qui attendait à une station de voitures. Mais elle lui dit:
—Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher.
—Où demeurez-vous?
—Je vais vous conduire.
Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne fut échangée.
Qu'auraient-ils eu à se dire? Elle attendait.
On lui avait promis de la retirer du gouffre où elle se débattait. Lui, ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme eût la moindre anxiété de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu'à réussir dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions sinistres, elle avec sa démarche hésitante, ses cheveux épars, lui avec son visage livide, marbré çà et là de rouge, comme si les insultes morales qu'il avait reçues avaient été autant de soufflets.
Ils arrivèrent au carrefour Bucy, de même que Deutz une heure auparavant.
Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odéon.
Parvenus à la grande place qui entoure le théâtre, ils la traversèrent.
—Voilà où je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une des deux qui bordent le théâtre.
—Rue Corneille!
—Oui.
—Vous demeurez rue Corneille?
—Mais… oui.
Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel étonnement.
—Qu'avez-vous?
Il la contempla longuement:
—Elle lui ressemble, dit-il tout bas, j'aurais dû la reconnaître.
—Je vous connais, reprit-il à voix haute. Vous vous appelez Sarah
Reynac!…
C'était bien Sarah, en effet, la fille aînée de la juive, la sœur de Lia. Elle n'en était plus à être surprise. L'aventure où elle se trouvait jetée ressemblait tellement à un roman! Quelle est la femme de ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu, à toutes ces légendes en cours parmi ces créatures? Elle se laissa faire et monta la première; elle s'arrêta devant une porte, au second étage, de cette maison de la rue Corneille.
L'appartement était simple et fastueux en même temps: on y reconnaissait les traces du luxe de la veille qui sera la misère le lendemain. Pas un seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-être çà et là un roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixérécourt. L'ameublement est un mélange disparate où la table de bois commun coudoie l'étagère en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson, mais tâché, sali, usé jusqu'à la corde.
Il faisait froid, elle jeta une bûche dans la cheminée du salon. Quelle différence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrière!
Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'était assis dans un fauteuil et la contemplait.
—Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher à mon enfer: le pouvez-vous, seulement? Je ne sais même pas s'il est encore temps!
Elle ajouta, après une pause:
—Comment me connaissez-vous?
Puis, baissant la voix, courbant la tête, avec une navrante expression de honte:
—Est-ce que tout le monde ne me connaît pas, moi? balbutia-t-elle.
Elle devait croire à un bon sentiment de la part de cet homme qui entrait si brusquement, et d'une manière imprévue dans son existence.
—Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève; j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma sœur les a eus comme moi, et cependant… Ne me demandez pas tout ce que j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé, de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis maintenant… Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes importuns qui me parlaient de devoir!… Depuis six mois, j'étais lasse! un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me représentais ce que j'aurais pu être comme ma sœur Lia,… trouver un honnête homme qui m'eût honnêtement aimée… Je n'avais pas voulu. Le mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans un coin.
La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie… Elle est revenue. Si je vous disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans, je suis seule, j'avais devant moi l'avenir… mais quel avenir! Un matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a repoussée… A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien! Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez maudit!
Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux.
—Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue, c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour moi? Rien!
Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait.
—Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée, et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous. Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années devant vous: au bout de ces dix ans… c'est la misère noire, sordide. Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves, usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors… vous connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre!
Sarah frissonna:
—Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être encore regrettée…
—Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un… jeune homme riche, qui vous épousera.
—M'épouser… moi!
—Oui!
—Cet homme m'aime?
—Peut-être.
—Son nom?
Il se tut; puis lentement:
—C'est moi.
—Vous!… vous!…
Elle prit son front dans ses mains:
—Vous… Mais vous ne pouvez pas m'aimer.
—Je vous ai dit: Peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose un marché. Il y a des imbéciles qui me reprochent la façon dont j'ai fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous épouse, nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie nouvelle.
Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit:
—Vous ne pouvez donc pas en épouser une autre, que vous me proposez cela, à moi?
—Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vendée?
—Oui.
—Elle perdait la France. Je l'ai sauvée en la livrant au gouvernement.
—Ah!
—On m'en a récompensé…
Sarah s'était croisé les bras. Elle le regardait de son œil fixe.
—Je vous connais: vous êtes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille francs.
Toute énergie semblait l'avoir abandonnée.
Elle remit sur ses épaules la mante qu'elle avait quittée en rentrant et se dirigea vers la porte du salon.
—Où allez-vous?
—Où vous m'avez prise! Vous épouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes, je suis bien infâme et bien misérable; certes, je n'ai jamais rien fait de bon dans ma vie, mais votre or me brûlerait les doigts, si je le partageais avec vous… Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue, mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en colère… Je n'ai le droit en ce monde de ne mépriser qu'une personne.. vous! Vous m'avez fait du bien.
Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle éclata en larmes:
—Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection… Oui, je suis une femme perdue, un être sans foi, sans honneur, sans dignité; oui, j'ai pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir par la misère, l'hôpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que de devenir votre femme.
Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspéré, produisit l'effet de l'étincelle sur un baril de poudre. Il bondit jusqu'à Sarah, et lui saisit violemment les poignets:
—Ah! tu te crois aussi le droit de me mépriser! Ah! tu m'outrages… Tu payeras pour les deux autres, pour ta sœur et Rébecca.
Il l'avait jetée par terre et cherchait à l'étrangler. Instinctivement elle se défendait.
—Je vais te tuer!…
—Au secours!… appela-t-elle.
—Je vais te tuer!
Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche.
Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.
—Impuissant! Je ne peux… pas… je n'ose pas me venger… Que faire? où aller? Si je brûlais Paris… La fille riche, la fille honnête, la fille perdue… je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû t'étrangler!… Adieu! sois maudite, toi et les autres!
Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.