SCÈNE II
BONCHAMP, puis DANIEL.
BONCHAMP.
Pauvre garçon! Il est innocent de ces fautes, pourtant!
Daniel entre très pâle. Bonchamp va vers lui et lui tend la main.
DANIEL.
Vous voyez que je tiens ma promesse, monsieur.
BONCHAMP.
Avez-vous réfléchi à ce que je vous ai demandé ce matin?
DANIEL.
Oui.
BONCHAMP.
Et vous consentez?
DANIEL.
Je consens.
BONCHAMP.
Merci.
DANIEL.
Je ferai croire à Édith que la rupture vient de moi, puisque vous espérez qu'elle souffrira moins longtemps si elle peut m'accuser d'oubli.
BONCHAMP.
Je l'espère en effet. Elle vous aime. Quelle raison lui donnerait-on pour expliquer la vérité?
DANIEL.
Oui, mieux vaut qu'elle m'accuse, qu'elle me maudisse. Ainsi je vais travailler à détruire moi-même l'amour qu'elle a pour moi. Savez-vous pourquoi j'ai consenti à ce que vous vouliez? Je souffre tant de la perdre, que je la plains de souffrir autant que moi.
BONCHAMP.
Mon pauvre enfant, me pardonnerez-vous d'être la cause de ce désastre?
DANIEL.
Je n'ai rien à vous pardonner: vous avez rempli votre devoir. J'aurais agi de même à votre place. Bien que vous ayez porté le coup qui me tue, j'ai pour vous une estime singulière. Aussi, voudrais-je vous demander un avis.
BONCHAMP.
Lequel?
DANIEL.
Suis-je un honnête homme?
BONCHAMP.
L'un des plus honnêtes que je connaisse. Votre question m'étonne, je l'avoue.
DANIEL.
Ah! Monsieur, c'est que je n'y vois plus clair! Hier je me suis enfermé dans ma chambre, j'ai pris ma tête entre mes mains et je me suis dit: «Je suis le fils de Coralie, que dois-je faire?» J'ai la fièvre! Pensez donc que j'ai grandi portant au front la tache originelle de l'argent infâme. C'est cet argent qui a payé mes études, cette science dont j'étais si fier; qui a payé mes plaisirs d'enfant, mes plaisirs d'homme fait. Pensez que j'ai vécu dans le luxe relatif d'un officier presque millionnaire, que je m'accuse d'avoir été trop crédule. Comment! Je me savais bâtard, et je me suis étonné de me trouver si riche! Je ne me suis pas dit que les fortunes d'un million ne courent pas les rues! Lorsque je témoignais ma surprise de n'avoir ni parents, ni cousins, on me répondait, en alléguant la tache de ma naissance, que les miens ne me pardonnaient pas. Et je n'ai jamais douté! j'ai cru tout ce qu'on a voulu me faire croire. Alors je me demande si ma crédulité n'était pas intéressée... La fièvre me gagne, et je me dis: «Suis-je un honnête homme?»
BONCHAMP.
Ce n'est pas de la fièvre, c'est de la folie.
DANIEL.
De la folie!
BONCHAMP.
Eh oui! vous croyez à l'hérédité morale, à l'hérédité physique, un tas de billevesées qui rabaissent l'humanité, et vous vous dites: «De qui suis-je le fils? De Coralie. Donc je suis un malhonnête homme.» Vous êtes vous-même la condamnation vivante de vos idées philosophiques. Vous souffrez de ce que la fortune de votre mère ait payé vos études? La science n'est pas acquise par l'argent, mais par l'intelligence. Enfant, vous avez travaillé; homme, vous avez été un héros; aujourd'hui encore vous brisez votre vie pour ne pas briser le cœur de votre mère. Et vous demandez si vous êtes un honnête homme!
DANIEL.
Ah! vous me faites du bien!
BONCHAMP.
Je me reproche maintenant le conseil que j'ai donné à Godefroy. Revoir Édith... feindre une rupture... cela va vous faire encore souffrir.
DANIEL.
Je m'habitue.
BONCHAMP.
Brave cœur!