II

—C'est admirâble! admirâble!

—Vraiment, Merson?

—Vous verrez!

—Qu'est-ce que dit M. de Merson? demanda Nelly. Une nouvelle? Il doit être bien informé.

C'était la spécialité de ce mondain aimable, très potinier mais pas du tout méchant; spirituel, quoiqu'il cherchât son esprit; alerte, quoiqu'il fût un peu gras. A Paris, chacun porte une étiquette, et quand une fois le monde a collé cette étiquette sur le dos d'un homme, personne n'oserait plus l'enlever. M. de Merson connaissait toutes les nouvelles, tous les potins; ce qui est vrai, et même ce qui ne l'est pas; les jours de grande séance, il entrait le premier à la Chambre; et les soirs de grande première, il sortait le dernier de l'Opéra. Mlle X... avait-elle rompu avec le duc? On demandait à Merson. La première du Gymnase serait-elle retardée? On demandait encore à Merson. Le favori pour la course de demain, l'étoile inconnue de l'Opéra-Comique, le poète qu'on répétait à l'Odéon, le peintre qui serait célèbre la semaine prochaine: tout ce monde-là appartenait à Merson. On achevait le dîner dans l'hôtel de l'avenue Kléber: un de ces dîners parisiens où l'esprit va, vient, vif et brillant, effleurant tous les sujets sans en creuser un seul, le scandale d'hier et l'aventure de demain, l'anecdote finement contée et le livre à la mode. Naturellement, Merson, apportait une primeur; et il répétait, légèrement renversé sur sa chaise, en appuyant sur l'a:

—C'est admirâble!

—Quoi donc? demanda M. de Guessaint.

—L'envoi de Jacques Rosny au Salon. Je l'ai vu ce matin, dans son atelier.

En entendant parler de Jacques Rosny, le docteur Grandier, placé à la droite de Faustine, tourna vivement la tête.

—N'est-ce pas que c'est beau? s'écria-t-il; j'en suis bien heureux. Jacques est un des êtres que j'aime le plus au monde.

—Vous le connaissez donc beaucoup, mon cher docteur? lui demanda Mme de Guessaint.

—Depuis dix ans: Jacques en avait seize. Je l'ai soigné quand il a été blessé pendant la guerre.

—A seize ans! dit Faustine.

—A seize ans. Blessé et médaillé militaire. Savez-vous ce qu'il m'a répondu, quand je le grondais de s'être engagé si jeune? «Le jeune Bara avait quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.»

—Mais c'est superbe! reprit Mme de Guessaint, les yeux brillants.

Cette fille de soldat tressaillait au récit d'un jeune héroïsme.

On arrivait à ce moment d'un bon dîner où, volontiers, on se donne le plaisir égoïste d'écouter les autres; et le docteur parlait bien, avec une chaleur pittoresque: son scepticisme de savant la tiédissait un peu, mais pas plus qu'il ne convenait. Il continua, au milieu de l'attention générale:

—Il a peiné dur, allez! Prix de Rome à vingt et un ans, célèbre à vingt-trois, par l'envoi au Salon de sa fameuse Dalila; décoré à vingt-quatre pour sa Statue de Bayard, il travaillait depuis deux ans à cette œuvre nouvelle dont parle Merson. Vous verrez, vous verrez! Son Vercingétorix vaincu aura un succès fou! Avec Paul Dubois, Chapu, Antonin Mercié et deux ou trois autres, Jacques sera l'un des maîtres de la sculpture contemporaine. J'en suis bien heureux, car je l'aime de tout mon cœur.

Mme de Guessaint fit un léger signe à son mari; on se leva pour passer au salon.

—Alors, c'est vraiment un grand artiste? dit-elle en prenant le bras de M. Grandier. Vous savez, j'ai voyagé pendant longtemps. Je ne connais aucune des œuvres de Jacques Rosny.

—Un grand artiste, oui. Et quel homme charmant! Un mélange de gaieté et d'enthousiasme, une exaltation de poète, avec les paradoxes amusants d'un gamin de Paris!

Faustine écoutait, intéressée comme toujours par l'art et par les artistes.

—Vous partagez l'avis de M. de Merson sur son envoi du Salon de cette année?

—Absolument.

—Vous devriez aller voir cela, chère madame, dit Merson en s'approchant. Un grand peintre comme vous ne doit pas rester indifférente aux chefs-d'œuvre.

—Taisez-vous. Je n'aime pas les banalités.

—Merson dit vrai, reprit le docteur Grandier. Une idée: venez avec moi visiter l'atelier de Jacques Rosny. Vous ne serez pas la seule. C'est une faveur très recherchée.

—N'est-ce pas un peu indiscret? Je ne le connais pas du tout.

—Je vous répète que je suis l'un de ses meilleurs amis, chère madame. Il sera enchanté d'avoir l'honneur de vous recevoir.

—Je t'en prie, Faustine, accepte l'offre gracieuse de M. Grandier! s'écria Nelly. Je t'accompagnerai; et cela me fera tant de plaisir!

—Eh bien, c'est convenu, ma chérie. Je vous remercie, mon bon docteur: vous êtes aimable et charmant comme toujours. Mais je ne veux pas que vous vous dérangiez. Mme Percier et moi nous passerons vous prendre après demain, à trois heures. Cela vous convient-il?

—Parfaitement.

—Est-ce que vous accompagnez votre femme, Guessaint?

Le maître de maison tourna la tête en s'entendant appeler.

—Non; je ne suis pas libre. Une séance à la Société de géographie.

—Naturellement! Vous êtes préoccupé depuis quelque temps. Est-ce que vous songeriez à quelque beau voyage?

—Peut-être.

Pendant que le whist s'organisait, Faustine s'approcha de M. Percier, très muet jusque-là, et qui causait dans un coin, à voix basse.

—Je vous enlève, dit-elle en souriant.

—Madame...

Elle prit son bras et l'emmena dans son boudoir. Là, le faisant asseoir à côté d'elle:

—Vous le voyez, cher monsieur, je vous accorde un tête-à-tête.

L'infidèle époux de Nelly ne semblait pas tenir beaucoup à cette faveur. Félix Percier, à trente ans, en paraissait vingt-cinq. Ses cheveux châtains, ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint rosé, lui donnaient l'air d'un tout jeune homme. De taille moyenne, assez élégant de manières, il ne lui manquait que du courage pour avoir de l'esprit. Mais pour être spirituel, il faut parler, et Félix n'osait pas. Une timidité nerveuse le paralysait. D'une famille bourgeoise, honorable et riche, il avait succédé de bonne heure à son père, agent de change fort estimé. Habile en affaires, très travailleur, d'une probité rigoureuse, il avait augmenté bien vite sa fortune première. Un jour, il s'était épris de Nelly Forestier; et, transporté d'amour, il avait triomphé de sa timidité pour enlever cette jolie fille d'assaut, comme une place forte. Depuis quelques mois, on s'étonnait de voir ce garçon honnête et laborieux changer brusquement d'existence. Il délaissait sa maison et s'affichait presque avec une maîtresse avouée. Pourquoi? On ne le savait pas: et c'est ce que Faustine voulait savoir. Elle devinait dans ce drame intime bien des petits secrets que n'osait pas lui confier Nelly. Quand elle arriva dans le boudoir, au bras de l'agent de change, la jeune femme eut un sourire. M. Percier semblait affreusement gêné.

—Maintenant, causons, reprit-elle. Votre femme vous a dit que je vous ordonnais de venir ce soir? Sans cela, vous l'auriez abandonnée, n'est-ce pas?

—Madame...

—Ne mentez pas. Je vous connais bien. Vous êtes un excellent garçon, et je sais que vous aimez Nelly. Aussi je ne comprends pas votre conduite. Monsieur Percier, pourquoi trompez-vous votre femme?

A cette question imprévue et un peu comique, le visage de l'agent de change trahit un embarras excessif. Il se levait déjà, ne sachant que dire; Mme de Guessaint le contraignit à s'asseoir de nouveau.

—Non, non, vous me répondrez. Je veux en avoir le cœur net. D'abord, aux premiers bruits vagues de votre... trahison, j'ai hoché la tête. Je n'y croyais pas. Nelly était toujours aussi gaie; rien ne m'autorisait à m'occuper de son existence intime. Aujourd'hui, c'est différent. Je sens bien que, sous sa gaieté, votre femme souffre. Or, on ne m'ôtera pas de l'idée que vous l'aimez.

Félix, très rouge, courbait la tête comme un coupable.

—Oui, c'est ma conviction, reprit-elle. Alors, pourquoi la trompez-vous? Je veux que Nelly soit heureuse. Vous êtes un honnête homme; elle est une honnête femme. Vous tenez tous les deux votre bonheur à portée de la main. D'où vient que vous désertez votre maison, et qu'on vous voit dans une baignoire, au Vaudeville, avec Mlle Aur...

—Madame! je vous en supplie!...

—Est-ce que je ne suis pas votre amie? Je vous demande une confidence complète. Je ne vous cache pas que Nelly ne m'a point fait la sienne. Les femmes, même lorsqu'elles sont intimement liées, ont la pudeur craintive de certains aveux. Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je parle. Vous êtes intimidé? Sachez qu'on ne doit jamais être timide avec les gens qui vous témoignent de la sympathie. Vous ne pouvez rien me raconter ce soir, je le pense bien. Mais venez me voir... Ah! vous êtes pris toute la journée, c'est vrai. Eh bien, venez me voir dimanche prochain, après votre déjeuner. C'est une amie qui vous parle: Vous me répondrez comme à une amie... voulez-vous?

Faustine parlait avec sa gravité douce qui séduisait tout le monde. L'embarras de M. Percier se fondait peu à peu. Il eut un élan de gratitude envers cette charmante femme, et lui tendit la main.

—Merci, Madame. Vous êtes bonne comme la bonté. Je viendrai, et je vous raconterai tout; seulement, c'est... c'est assez difficile à dire.

—Voilà que vous vous troublez à l'avance! Vous verrez que tout est facile à dire, quand on dit tout franchement. Maintenant, redonnez-moi votre bras et reconduisez-moi au salon.

Nelly s'approcha curieusement de Faustine.

—Tu viens de causer avec mon mari?

—Oui.

—Est-ce qu'il t'a fait ses confidences?

Les yeux de la jeune femme brillaient de malice et de curiosité. Elle devait savoir à quoi s'en tenir. Peut-être comprenait-elle vaguement la cause du succès remporté par Mlle Aurélie sur le cœur de son mari. Il se cachait là-dessous un petit mystère sur lequel elle ne s'expliquait pas volontiers. Faustine la regardait avec une tendresse infinie; et ses yeux voulaient dire: «Si moi je ne suis pas heureuse, toi, du moins, je veux que tu le sois.»

On se retira de bonne heure. Chacun savait que Faustine aimait la solitude. De coutume, elle échangeait un salut assez froid avec Henri; puis le mari et la femme se séparaient. Ce soir-là, au lieu de souhaiter le bonsoir à Faustine, M. de Guessaint resta.

—Je voudrais causer quelques minutes avec vous, ma chère amie, dit-il.

—Je suis à vos ordres, répliqua-t-elle froidement.

Elle s'assit au coin du feu, la joue appuyée sur sa main, dans l'attitude d'une femme qui écoute.

—Ma chère amie, continua M. de Guessaint, je suis sur le point de faire un grand voyage. Voilà plusieurs semaines déjà que je caresse cette idée. J'aurais pu vous en parler. Mais je sais que mes projets ne vous intéressent guère. Puis, maintenant que votre amie Nelly est mariée, j'ai supposé qu'il ne vous conviendrait pas de m'accompagner.

—En effet. Mais vous êtes absolument libre, mon cher Henry. Je vous prie de ne pas vous occuper de moi. Vous avez le désir de voyager à nouveau: faites.

—D'autant que j'aurais craint la fatigue pour vous. Ce sera plutôt une expédition scientifique qu'un voyage. Le ministre de la marine organise une mission dans le Sud-Oranais, sur la demande de la Société de géographie. Cette mission est commandée par un officier de très grand mérite, le colonel Maubert, de l'infanterie de marine. Nous partirons, je crois, dans une dizaine de jours. Encore une fois, je vous prie de m'excuser si je ne vous en ai point parlé plus tôt. Mais je n'ai pris une décision que cet après-midi.

—Je vous répète encore, mon cher Henry, que vous êtes parfaitement libre. Ma vie continuera en votre absence comme si vous étiez présent. C'est tout ce que vous aviez à me dire? Alors, bonsoir.

—Bonsoir.

Mme de Guessaint remontait chez elle, seule comme toujours. Que lui importait que son mari fût à Paris ou en voyage? Elle était une de ces femmes si nombreuses dans la société contemporaine, qui, n'ayant pas d'enfants, sont veuves avant le veuvage. Elles n'ont le choix qu'entre les vulgaires dégoûts de l'adultère, et les incurables tristesses d'une vie manquée.