III
Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis dix ans. Ses magnifiques cheveux blonds étaient devenus gris. Son visage pâle et aminci semblait rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient toutes les souffrances subies. Le corps seul gardait la svelte jeunesse d'autrefois. Les gestes brusques, l'allure résolue, révélaient une créature qui a beaucoup lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle habitait avec son fils un petit appartement rue Lambert. L'atelier de l'artiste se trouvait à dix minutes de là, bien éclairé, en plein soleil, au milieu du square des Batignolles. A huit heures du matin, Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le poêle et mettait tout en ordre. Quand son fils venait, elle se retirait discrètement, pour ne plus le revoir qu'après la journée finie. Il ne lui restait au monde que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un amour maternel passionné, jaloux, farouche. Bien rudes, les premières années après la mort de Pierre. Françoise était revenue dans son atelier de couture; elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant ses jours et ses nuits dans un labeur acharné. Inflexible, elle marchait à son but. Elle ne voulait pas que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste brillait dans le cœur et le cerveau de cet enfant: elle se révoltait à l'idée que la dureté de la vie matérielle l'éteindrait. Il lui fallait une revanche, à cette femme: une revanche contre les riches et les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques; elle le poussait au travail, comme le capitaine pousse un jeune soldat à l'assaut. Jacques, passionné pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans l'atelier d'Antonin Mercié, ensuite à l'École des beaux-arts; et l'estime de ses maîtres, l'admiration de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable qui triomphe de tout. Le soir, quand il se retrouvait avec sa mère, elle lui forgeait lentement une cuirasse bien trempée pour le combat de la vie.
Pendant les cinq années qui précédèrent son prix de Rome, Jacques ne quitta pas Françoise, redevenue ouvrière. La mère coulait toutes ses pensées dans l'âme de son fils. Elle lui disait d'abord la mort tragique de son père. Cette mort, elle l'avait apprise par hasard, en lisant un entrefilet de journal. Quelques lignes d'une concision brutale, entrées dans le cerveau de Françoise comme des pointes rougies: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de chasseurs à pied, a ramassé, sur la route de Chavry, un communard nommé Pierre Rosny. Cet homme avait trempé dans l'assassinat d'un capitaine de l'armée. Les soldats, exaspérés, l'ont fusillé sur place.» Pendant cinq ans, tous les jours, Mme Rosny racontait à son fils sa haine toujours vivante. Ah! les bourgeois, les riches, les aristocrates! Jacques adorait sa mère; et de son père fusillé il gardait un souvenir tendre, où entraient un grand respect et une profonde pitié. On ne subit pas impunément l'influence d'une mère qu'on adore. Lentement, les idées de Françoise devenaient celles de l'artiste. Mais elle lui recommandait toujours de les tenir enfermées dans son cœur.
—A quoi bon crier tout haut ce que tu penses? disait-elle. Les vaincus de la Semaine Sanglante agonisent à Nouméa ou pourrissent dans la terre glacée. On nous redoute et on nous hait. La société ignore que ton père est une de ses victimes. On ne doit pas le savoir avant le jour de ton triomphe. On te forcerait peut-être à quitter l'École. Les membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empêcheraient d'avoir le grand prix. Tais-toi, mais souviens-toi.
Quand Jacques partit pour Rome, elle eut le courage de se séparer de lui. Pendant deux ans, elle ne lui permit pas de rentrer à Paris. Le succès vint tout de suite, comme le racontait M. Grandier. Dès ses premiers envois, Jacques s'était trouvé célèbre. Il gagnait de l'argent; et un peu d'aisance égayait la maison; bien peu, car les sculpteurs restent toujours pauvres. Alors seulement, Françoise avait quitté son atelier de couture. Elle ne voulait pas qu'on rabaissât le fils par le métier de la mère. Mais elle s'était faite la surveillante, la femme de charge, la servante de son enfant. Elle seule s'occupait de sa vie, elle seule dirigeait ses actes. Et lorsque, sorti de la Villa Médicis, Jacques se retrouva à Paris, ils avaient repris ensemble la vie d'autrefois, ayant les mêmes goûts, les mêmes plaisirs, les mêmes pensées.
Le jeune homme rappelait l'enfant par son visage énergique et beau, par sa gaieté spirituelle et enthousiaste. Il travaillait dur, mais il s'amusait ferme. Personne ne savait comme lui animer une promenade dans les bois, ou une course à Bougival, un souper chez le père Lathuile, ou un déjeuner dans une guinguette des environs de Paris. Le jeune artiste n'a guère l'occasion d'adresser d'amoureuses déclarations aux princesses et aux marquises. D'ailleurs Jacques s'en souciait peu. Il ne demandait à celles qu'il honorait de ses caprices que d'être de jolies créatures, gaies et bien portantes. Françoise désirait que son fils eût des plaisirs. Elle savait qu'à vingt-six ans, plus un artiste s'amuse et mieux il travaille. Avant tout, elle ne voulait pas que l'amour, l'amour vrai, vînt distraire sa vie. Qu'importait à Mme Rosny que son fils choisît pour maîtresse un modèle, une modiste sans ambition ou une petite actrice du théâtre des Batignolles? Ce qu'elle redoutait, c'était la maîtresse, celle qui s'implanterait dans le cœur de Jacques, et lui prendrait sa place, à elle.
Elle l'empêchait d'aller dans le monde, elle le détournait d'accepter ces invitations qu'on adresse toujours aux gens célèbres. Qu'est-ce qu'il ferait au milieu de ces gens-là? Comme tous ceux qui travaillent, Jacques ne tenait pas à sortir. Il suivait aisément des conseils qui s'accordaient avec son humeur. La mère et le fils conservaient cependant quelques amis de leur existence d'autrefois. M. Grandier, d'abord, devenu le protecteur de Jacques lors de ses débuts; puis Aurélie Brigaut, leur voisine de la rue Jean-Baussire. Celle-ci avait fait comme bien d'autres. Entrée au Conservatoire, elle en était sortie avec un premier prix; le Gymnase l'avait engagée; et, pour elle aussi, la vie s'annonçait plus clémente. Quant au docteur Borel, il était mort en 1874. Tous les deux gardaient discrètement le secret de Mme Rosny. Nul ne savait que, dix ans plus tôt, son mari était tombé sous les balles des soldats, fusillé comme insurgé.
Ce matin-là, comme d'habitude, Jacques, en arrivant, trouva son atelier en ordre; un atelier énorme, qui s'ouvrait au rez-de-chaussée sur une large cour. La terre glaise, le plâtre, ne permettent pas aux statuaires ces élégances raffinées qui séduisent chez le peintre. Pas un seul bibelot; quelques toiles rapportées de Rome; un grand mannequin, tordant ses membres disloqués, grimaçait contre le mur; à côté, l'original de la Dalila, se dressant contre un immense paravent en reps vert. Deux vieilles tapisseries masquaient la nudité des murs. Le jour venait d'en haut, par de larges vitres que séparaient des arceaux en ogive; une longue galerie en bois vert, où l'on arrivait par un petit escalier, touchait presque à la voûte. Le sculpteur s'y plaçait pour juger l'ensemble d'une œuvre; il y campait ses modèles quand il voulait obtenir certains effets. Partout dans l'atelier, on voyait les premières ébauches du Vercingétorix. D'abord une esquisse peinte:—Jacques tenait ce procédé de son illustre maître, Antonin Mercié, qui l'avait emprunté lui-même aux statuaires grecs;—puis une quinzaine d'esquisses en terre glaise et deux ou trois autres en cire. Le sculpteur travaille incessamment. C'est après des mois, et des mois de labeur, quand il est arrivé à la forme définitive, qu'il monte en grand l'esquisse modelée par son génie.
Sous les linges humides, se dressait le Vercingétorix vaincu, caché sous une immense cage en caoutchouc blanc. Un garçonnet de seize ans, un élève de Jacques, grimpait sur la galerie, surveillé par Françoise. Il tournait soigneusement une petite poulie; la cage de caoutchouc blanc s'enlevait lentement au plafond, et le Vercingétorix apparaissait comme dans une gloire, éclairé par les rayons du soleil. L'élève aspirait de l'eau avec une petite pompe dans un seau italien en cuivre rouge ciselé, et inondait la terre glaise du groupe énorme. Quinze jours seulement avant le Salon, le mouleur viendrait, quand l'original serait bien fini, pour traduire la terre glaise en plâtre.
Françoise contemplait l'œuvre de son fils. C'était bien toujours la femme énergique et passionnée d'autrefois. L'amour de l'épouse se continuait dans l'amour de la mère. Ces deux sentiments se ressemblaient par un même égoïsme de tendresse, par une égale jalousie. Françoise rêvait une existence absolument commune. Jacques aurait toutes les gloires, elle aurait toutes les fatigues; nul ne saurait que derrière l'artiste brillant se cachait une femme obscure. Qu'il se mariât? Cette pensée ne lui entrait même point dans le cerveau. Son fils lui appartenait, comme elle appartenait à son fils. Dans sa pensée, rien ne dénouerait ces liens toujours plus forts. Elle ne trouvait même pas que ces projets fussent égoïstes. Ils lui semblaient tout simples, d'un ordre naturel, et comme la conséquence des épreuves subies en commun.
Elle admirait ce Vercingétorix avec toute l'exaltation de son orgueil. Sa finesse de femme intelligente percevait vaguement les beautés de cette œuvre robuste. Plusieurs fois, depuis quelques jours, des équipages s'arrêtaient devant le rez-de-chaussée. De belles dames descendaient, ayant obtenu la faveur de connaître, avant le public, le succès futur du Salon. Françoise jouissait à l'avance de ce triomphe qui dépasserait tous ceux que Jacques avait remportés jusque-là. Sa revanche commençait; elle l'aurait complète, le jour où elle pourrait crier la vérité; le jour où son fils, comblé d'honneurs officiels, écraserait de sa gloire cette société qui avait fusillé son père.
—Tu es vaillante, maman, s'écria Jacques en entrant. Tu es partie de bonne heure, ce matin. Moi, j'ai fait le paresseux, je ne me suis pas levé.
—Tu peux te reposer. Ton labeur est fini. Récolte!
Jacques sourit.
—Oui, je crois que le succès se présente bien. Moi, je suis assez content de Vercingétorix. Va, maman, nous irons respirer à la campagne, cet été. Je te conduirai en bateau; nous ferons des parties sur l'herbe, à nous deux. Si tu savais comme j'ai envie de quitter Paris, de rester deux mois sans rien faire, de courir les bois comme une bête échappée. Oh! les bêtes! je les envie. Ça ne pense pas. Mais sois donc un peu gaie!
—Je suis gaie, mon enfant... ou plutôt, je suis heureuse. Si tu ne vois pas mon bonheur, c'est qu'il est en dedans.
Jacques s'installa devant un buste presque terminé. Celui d'une princesse romaine, Mme V..., qui lui montrait jadis beaucoup de sympathie pendant son séjour à la Villa Médicis. Lors d'un voyage à Paris, elle lui avait demandé la faveur de poser dans son atelier. Elle savait que Jacques disait toujours: «Faire un buste, c'est perdre son temps!» Mais l'artiste gardait trop bon souvenir de l'accueil ancien, pour ne pas satisfaire au désir de la jeune femme. Françoise jeta les yeux autour d'elle. Rien ne manquait; tout se trouvait à sa place; elle pouvait partir. Elle embrassa Jacques et sortit.
Le sculpteur travaillait depuis une heure, quand il entendit frapper trois coups au dehors. Presque aussitôt, la porte s'ouvrit bruyamment, et une jolie femme entra. Il n'aimait pas être ennuyé pendant les heures de besogne. Il allait se fâcher, quand il reconnut Aurélie. La comédienne et le sculpteur se voyaient peu. Sans doute, Jacques aimait beaucoup sa petite amie, l'ancienne brunisseuse, et Aurélie eût volontiers éprouvé un violent caprice pour ce beau garçon si séduisant, auquel la rattachaient les souvenirs de leur adolescence. Mais, jusqu'à ce moment, Jacques n'avait pas semblé s'apercevoir qu'elle fût une femme, et même ravissante.
—Eh! mon Dieu, qu'est-ce qui vous amène de si bonne heure? dit-il.
—Je ne veux pas vous déranger. Continuez à travailler. Je vais m'asseoir à côté de vous, et je vous dirai ce que j'ai à vous dire. Qu'est-ce que vous faites ce soir?
—Ce soir? Je dîne avec ma mère.
—Et après?
—Après? Je ne sais pas.
Vous n'irez pas voir mam'zelle... mam'zelle? J'ai oublié son nom. Cette jolie fille, avec qui je vous ai vu au théâtre, l'autre jour?
Jacques éclata de rire.
—Oh! elle m'a planté là, ma chère; et d'une manière si gentille que ça m'égaie quand j'y pense. Moi, je la trouvais charmante. Nous étions ensemble depuis cinq ou six mois: je ne pensais pas à la quitter. Si amusante, cette petite Alice! Il y a trois jours, elle arrive ici un matin, comme vous, ma chère. Son air grave m'étonne. Je l'interroge; elle fond en larmes. Je m'étonne bien plus encore; elle s'écrie: «Je suis amoureuse de toi!» J'essaie de lui prouver que c'est un bonheur, puisque je suis son amant. Elle me répond: «Mon patron veut me meubler un appartement!» Je ne comprenais plus du tout. Enfin, ses larmes tarissent. Elle me raconte que son patron, un gros rouge, lui a fait des propositions déshonnêtes, mais avantageuses. Il exigeait en retour une absolue fidélité. Aussi se voyait-elle forcée de choisir entre son amour et son intérêt. Alors elle venait me demander conseil! Je trouvai cela si drôle que je fus pris d'un fou rire. En voyant ma gaieté, la sienne revint; elle se mit à rire aussi. Je lui dis: «Alice, jamais un tailleur de pierres ne vaudra un appartement richement meublé. Exauce les vœux de ton patron, et sois fidèle à cet homme, puisqu'il a la faiblesse de tenir à ces choses-là.» Elle n'a pas trop résisté. Ce n'est pas très flatteur pour mon amour-propre, mais je suis forcé d'en faire l'aveu. Le soir, je l'ai menée chez le père Lathuile, et ne l'ai quittée que le lendemain matin. Voilà comment une modiste est devenue patronne, et comment un sculpteur est devenu... veuf.
Aurélie riait à son tour.
—Si vous n'avez pas plus de chagrin que ça, Jacques, c'est que vous n'étiez pas bien amoureux!
Le jeune homme alluma une cigarette:
—Voulez-vous une confidence, Aurélie? Je n'ai jamais été amoureux. Toute jolie fille me plaît, mais toute jolie fille en vaut une autre. Celle-ci ou celle-là, que m'importe? Pour être amoureux, il faut n'avoir rien à faire. Moi, je n'ai pas le temps!
Aurélie semblait un peu dépitée. Les femmes n'aiment pas entendre nier leur pouvoir. Elle regardait Jacques avec un peu de tendresse et beaucoup de malice.
—Je ne vous connais pas d'hier, reprit-elle: vous êtes très gai, mais très ardent. Le jour où vous serez pris, vous...
Il haussait les épaules.
—Ah! je suis bien tranquille, allez. Mais pourquoi me demandiez-vous si j'étais libre ce soir?
—Voilà: je ne joue pas; je n'ai rien à faire. Vous seriez bien gentil de m'emmener dîner. Le directeur de la Renaissance m'a envoyé une loge pour son théâtre. Ça nous ferait une bonne soirée. Qu'en dites-vous?
—Je dis que cela me va.
—Alors, c'est convenu. Vous passerez me prendre?
—A sept heures.
—Merci, Jacques. Vous êtes gentil comme les amours. A ce soir. Je ne veux pas vous importuner davantage. Nous avons tous les deux à travailler. Moi, je répète jusqu'à cinq heures.
Elle s'en allait, avec un sourire malicieux, comme si elle caressait une arrière-pensée. Ah! il était... veuf, le beau Jacques? La rupture tombait à merveille. Le jeune homme l'intimidait un peu. Jusqu'à ce jour, il se trouvait toujours engagé dans un un lien quelconque. Il redevenait libre? tant mieux. L'artiste ne cherchait pas si loin. Il aimait Aurélie d'une bonne amitié bien franche, et jamais il ne lui serait entré dans l'idée de lui faire la cour. Elle évoquait pour lui tous les souvenirs tristes et doux de son enfance; mais elle n'éveillait ni son désir ni sa curiosité. Il travailla toute la journée, n'interrompant sa besogne que pour recevoir quatre ou cinq personnes, auxquelles il avait permis de voir le Vercingétorix. Vers le soir, son élève lui remit un mot du docteur Grandier, l'avertissant qu'il viendrait le lendemain avec deux dames de ses amies. La lettre lui fit plaisir. Il adorait l'illustre savant. A six heures, content de sa journée, il s'en alla d'un pas léger rue Lambert dire à sa mère qu'il ne dînerait pas avec elle. Il savait qu'elle se réjouissait toujours, quand il prenait une distraction.
—C'est gentil, une partie fine à nous deux, s'écria Aurélie, en entrant dans le cabinet particulier où Jacques la conduisait.
Elle portait une toilette délicieuse: jamais elle n'avait été plus jolie. Ses cheveux roux, superbement tordus sur la nuque, jetaient des tons ambrés sur son visage pâle, éclairé par ses yeux gris, spirituels et vifs. Au théâtre, elle jouait les coquettes avec une verve mordante. L'habitude aidant, elle continuait le rôle dans la vie réelle. Ses reparties vives, quelquefois impertinentes et acérées, lui avaient acquis très vite la réputation d'une femme d'esprit. Ce soir-là, plus en verve que jamais, elle désirait que son esprit brillât sous toutes ses facettes, comme un diamant bien taillé. Jacques s'amusait franchement. Jeunes et bien portants tous les deux, ils s'égayaient ainsi que des gamins faisant l'école buissonnière. Le dîner fini, assis l'un près de l'autre, sur le banal canapé de velours rouge, ils se sentaient bercés par la jouissance d'une digestion agréable. Tout à coup, Aurélie se leva.
—Et le théâtre? Nous allions l'oublier!
Il est probable que, malgré son succès, l'opérette à la mode n'amusait pas Aurélie; peut-être aussi voulait-elle en jouer une autre dans l'intimité, une opérette à deux avec couplets alternés. Au bout d'une demi-heure, elle dit tout bas à son ami:
—Cette pièce est insipide. Nous gâtons notre soirée. Venez-vous prendre une tasse de thé chez moi?
—Volontiers.
La comédienne habitait rue des Pyramides. Avec beaucoup de goût et un peu d'argent, il est facile de s'organiser un nid délicieux.
—C'est bien joli chez vous, dit Jacques; j'y viens toujours avec plaisir.
—Vous êtes un impertinent, répliqua-t-elle. Vous venez pour le logis, et non pour la locataire. Bon! voilà que Rosalie n'a pas allumé le feu dans le salon. Passons dans mon boudoir: là, au moins, nous pourrons nous chauffer. Je vous laisse une minute. Vous m'excusez?
Aurélie connaissait les hommes; elle estimait que pour être un grand artiste, Jacques n'en ressemblait pas moins à ses confrères en bêtise. Un quart d'heure après, elle apparaissait, troublante et capiteuse, comme une jolie fille qui veut damner un saint. La chasteté du sculpteur ne lui méritant pas encore son inscription au calendrier, elle espérait bien lui tourner complètement la tête. Il jeta un cri en l'apercevant.
—Vous êtes adorable ainsi, dit-il.
Elle avait quitté sa robe, et vêtu un peignoir blanc garni de dentelles qui dessinait gracieusement la taille souple.
—Vous voyez, je m'assieds là, à côté de vous, reprit-elle.
Et elle se rapprochait de Jacques, grisé lentement par le parfum pénétrant de cette exquise créature.
—Rien ne vaut une bonne tasse de thé au coin du feu. Ah! mon ami, quelles charmantes soirées nous avons perdues! C'est dommage que deux anciens camarades comme nous ne se voient pas plus souvent.
—Mais je ne demande qu'à vous voir davantage!
—Vraiment?
Elle secouait gracieusement la tête d'un air coquet: brusquement, son peigne d'écaille roula, et les cheveux roux coulèrent à flots sur son visage et sur son corps. Elle eut un petit cri d'effroi.
—Jacques, sauvez-moi, je vais me noyer!
Elle se tenait debout, superbe sous les flots de cette magnifique chevelure qui l'enveloppait d'un vêtement doux aux reflets ambrés et soyeux.
—Dieu! que vous êtes belle! dit-il.
—Ramassez le peigne, et relevez mes cheveux...
Elle s'agenouillait sur le fauteuil, penchant en arrière sa tête fine. Jacques baignait ses mains avec délice dans ces flots dorés qui dégageaient une odeur troublante. Aurélie, la taille bien cambrée, faisait saillir, dans son mouvement léonin, les splendeurs de sa gorge. Jacques se penchait vers elle. La jeune femme le regardait, les lèvres entr'ouvertes. Il tendit les siennes dans un sourire.
—Ah! j'ai une envie folle de toi! murmura-t-elle en se laissant glisser dans ses bras...
Il était bien étonné, le lendemain matin, quand, léger et fredonnant, il retournait aux Batignolles. Sa maîtresse! Aurélie, sa camarade d'autrefois! Il emportait de cette nuit d'amour un souvenir aigu. Tour à tour rieuse et passionnée, la comédienne avait tout fait pour séduire et fixer ce beau garçon volage. Elle lui confiait un de ces aveux délicats qui charment toujours un homme, lui disant qu'elle croyait bien l'aimer depuis longtemps. Et elle ne mentait pas, la coquette! Lui, songeait que cela était possible, après tout. Pour la première fois, il gardait une pensée émue en sortant des bras d'une femme. Elle ressemblait si peu à toutes celles qu'il avait rencontrées jusque-là! On n'a guère le temps d'aimer, à la Villa Médicis, quand on travaille beaucoup et qu'on ne va pas dans le monde. Les Transtévérines massives, avec leurs allures de bêtes paisibles, n'avaient jamais été pour lui que des machines à plaisir. De retour à Paris, ses caprices changeants ne pouvaient guère l'attacher aux maîtresses qu'il prenait pour quelques semaines. Voilà que, maintenant, il connaissait une vraie femme, sensuelle et gaie, avec des goûts délicats et un cœur dévoué. Pourquoi ne l'aimerait-il pas, après tout? L'amour! un bien grand mot et qui lui faisait peur. Que ce dût être de l'amour ou un caprice plus sérieux que les autres, il n'en était pas moins secrètement attendri. Il se disait pourtant, avec cet impérieux besoin de psychologie qu'éprouve tout homme intelligent quand il possède une femme nouvelle, que l'amour vrai ne commence pas ainsi par un caprice des sens subitement éveillés. Il lui semblait que, même après cette nuit d'amour, Aurélie restait pour lui la camarade d'autrefois. Sans doute, des liens plus intimes se nouaient entre eux. Mais le sentiment de son cœur demeurait le même... Bah! pourquoi discuter avec son plaisir? Il se rappelait, non sans de secrètes voluptés, la fine tête d'Aurélie, ses yeux brillants, son corps souple et bien fait. Il lui devait des heures délicieuses et qu'il n'oublierait pas de sitôt.
Sa mère l'attendait dans l'atelier. Elle feignait de ne jamais s'apercevoir de son absence lorsqu'il disparaissait pendant une nuit. Cette tolérance peu morale entrait dans les calculs de Françoise. Jacques ne s'expliquait point, en pareil cas. Leurs vies communes se liaient trop étroitement pour qu'il pût lui cacher ce qu'elle aurait dû ne point savoir; du moins, l'un et l'autre ne faisaient aucune allusion à des sujets qu'il ne leur convenait pas d'aborder. Françoise tenait un journal à la main:
—Lis, mon enfant.
Jacques dépliait rapidement la feuille. Un critique d'art célèbre parlait du Vercingétorix en termes enthousiastes. Il n'hésitait pas à placer Jacques Rosny au même rang que les plus grands sculpteurs. Puis, il parlait du courage du jeune homme, de sa belle conduite pendant la guerre, de l'âpre énergie qu'il mettait au travail.
—Tu es content, dit-elle, les yeux remplis de joie.
—Si je suis content! C'est plus que je ne mérite.
—Ne dis pas cela. Je veux que tu sois le premier... tu entends? le premier!
En prononçant ces deux mots, elle se transfigurait. Oui, il serait le premier dans son art, le fils du fusillé, le descendant des ouvriers misérables. Il serait le premier, et le monde s'inclinerait devant la force de son génie, et il serait illustre, riche, envié, et les plus belles, les plus puissants lui souriraient, et ce serait sa revanche, à elle, qui en jouirait toute seule, dans son silence et son obscurité.
—Est-ce que tu attends du monde aujourd'hui, mon enfant?
—Oui. Notre ami, le docteur Grandier. Il doit venir me voir avec deux dames de ses amies.
—Tu dînes avec moi, ce soir?
—Certainement. Mais je t'en prie, ne restons pas à la maison. Les murs m'étoufferaient. Il me semble que j'ai un trop-plein de vie qui déborde. Veux-tu que je te mène au théâtre?
—Du moment que je passe ma soirée avec toi, je suis contente. Allons, embrasse-moi, et à ce soir.
Elle le serrait dans ses bras, ravie, heureuse, triomphante. Jacques se remit à la tâche quotidienne. Il travaillait avec ardeur, entièrement possédé par son œuvre, sans être distrait une minute par le souvenir d'Aurélie. Le joli visage de l'actrice ne venait pas même danser devant ses yeux. Toute la matinée s'écoula ainsi. Après un déjeuner rapide, il reprit sa besogne un instant interrompue, ne se rendant pas compte de la fuite des heures. Seule, l'arrivée de M. Grandier le rappela à la réalité. Nelly en toilette tapageuse, montrant son joli visage, et Mme de Guessaint en toilette sombre, la figure un peu voilée, accompagnaient l'illustre savant.
—Chère madame, dit le docteur, en se tournant vers Faustine, permettez-moi de vous présenter Jacques Rosny. Je vous ai dit que je l'aimais comme un enfant.
Faustine eut un mouvement brusque, et se sentit vaguement troublée. Elle reconnaissait le sculpteur rencontré par elle deux ans plus tôt, dans le promenoir de San Onofrio, à Rome. Elle se ressaisit bien vite, et leva son voile, afin que l'artiste pût commodément la voir. Se souviendrait-il aussi de cette causerie d'une demi-heure? Elle le regardait de ses beaux yeux fiers et tranquilles. Jacques rougit légèrement, et, s'inclinant devant elle.
—Je suis heureux de vous être présenté, Madame. Vous m'avez oublié, sans doute. C'est tout naturel.
Faustine interrompit le jeune homme pour s'approcher du Vercingétorix. Elle contemplait le chef-d'œuvre avec une profonde émotion d'artiste. Le Gaulois, chargé de chaînes, les membres tordus sous les âpres morsures du fer, relevait la tête en un mouvement d'orgueil hautain. Dans ses yeux on lisait une pensée immuable. Derrière Rome triomphante, il voyait la Gaule future, victorieuse à son tour, et prenant sa revanche des hontes passées. Autour de lui, gisaient un guerrier mort, un enfant massacré; une femme, les seins nus, le cœur percé d'un poignard, se renversait entourant de ses bras les genoux du patriote enchaîné. Faustine admirait. La pensée du sculpteur jaillissait, lumineuse et sublime. La jeune femme éprouvait ce frisson du Beau qui est la plus grande jouissance de l'artiste. Dans un élan d'enthousiasme, elle tendit la main à Jacques.
—C'est beau, dit-elle.
De coutume, on l'accablait de compliments, et de flatteries banales dont il se sentait gêné plutôt que réjoui. Ces deux mots, prononcés d'une voix émue, lui allèrent droit au cœur. Il retrouvait, devant Mme de Guessaint, cette espèce d'embarras qu'il avait éprouvé jadis dans le promenoir du couvent. Cette belle créature, au visage pâle et fier, aux yeux éclatants, qui marchait avec l'aisance calme et superbe d'une déesse, lui inspirait une crainte vague.
—Oh! le beau buste! s'écria tout à coup Nelly.
Et elle appelait l'attention de Mme de Guessaint sur le buste de la princesse V..., d'une élégance souple et gracieuse. A son tour, Mme Percier exprima toute son admiration au jeune homme. Elle lui expliqua que son amie se montrait fort réservée, d'habitude, devant les œuvres d'art. Un suffrage comme le sien valait bien des éloges. Elle lui apprit que, malgré sa modestie, Faustine était peintre et capable de le comprendre. Mme de Guessaint causa peinture avec Jacques, et tous deux se sentirent rapprochés par des impressions communes. Jacques l'écoutait parler avec un plaisir dont il ne se rendait pas compte. Les idées de la jeune femme lui plaisaient; mais aussi cette voix harmonieuse qui le charmait d'une façon singulière.
—Maintenant que nous nous connaissons, monsieur, j'espère que vous me ferez le plaisir de venir chez moi. Je serai toujours heureuse de vous recevoir.
D'habitude, le sculpteur laissait tomber ces invitations qu'on lui adressait. Il acceptait celle-ci, avec l'intention réelle d'y donner suite. Pourquoi désirait-il revoir Mme de Guessaint? Il ne s'en rendait pas bien compte. Mais quand elle fut partie, quand il se retrouva seul dans l'atelier, il se promit d'aller chez elle. Chose étrange! il venait de passer une nuit amoureuse, pleine de sensations subtiles, avec une jolie créature qu'il connaissait depuis longtemps, et voilà qu'il pensait obstinément à une autre femme, qu'il n'avait vue que deux fois en deux ans, et pendant quelques minutes. A vingt-six ans, on subit ses sentiments sans les analyser. Jacques songeait à Faustine, sans comprendre l'étrangeté de cette songerie. Quelque chose comme une obsession très douce s'emparait de son esprit. Il se rappelait surtout la manière divine dont elle marchait, ces mouvements d'impératrice romaine, gracieuse et noble.
Deux heures plus tard, on frappait doucement à sa porte; absorbé, moins par son travail que par sa préoccupation intime, il n'entendait pas l'appel du visiteur nouveau, lorsque Mme Percier se trouva tout à coup devant lui.
—Vous êtes étonné de me revoir? dit-elle en riant.
—Mais, Madame...
—Voici ce qui m'amène. Mme de Guessaint, avec qui je suis venue tantôt, est ma sœur plutôt que mon amie. Or je n'ai ni son portrait ni son buste! Oui, oui, je comprends votre mouvement. Je sais que vous n'aimez pas faire de bustes; le docteur me l'a dit. Je vous prie en grâce de consentir à une exception en ma faveur.
—Mais je ne refuse pas, j'accepte.
—Vous acceptez? comme cela, tout de suite, sans vous faire prier? Vous êtes charmant.
En effet, pour toute autre, Jacques eût refusé. Il s'agissait de Faustine; il consentait, et avec un plaisir qui l'étonnait un peu.
—Alors, je vais vous demander une autre faveur, répliqua Nelly. Vous voulez bien?
Jacques la trouvait charmante: elle parlait si gentiment, et tant de gaieté sonnait dans son rire jeune!
—Je vais vous expliquer mon affaire, reprit-elle. Je suis très riche... oh! mais, très riche. Malheureusement, je suis aussi très dépensière. Il y a des mois où j'ai beaucoup d'argent; d'autres où je suis pauvre comme Job. Eh bien, rendez-moi un grand service. Acceptez ceci.
Elle lui tendait un portefeuille, en maroquin du Levant, sans chiffre. Le jeune homme recula la main.
—Oh! Madame!...
—Puisque je vous dis que vous me rendez service! Vous ne voulez pas être mon banquier? Il faudra bien que je le paie, ce buste, que vous consentez si aimablement à faire. Que vous importe si c'est tout de suite?
Elle bavarda pendant une heure; et le jeune homme l'écouta, très attentif, parce qu'elle lui parlait de Mme de Guessaint. Nelly lui dit quelle artiste était Faustine, et pourquoi le monde ignorait la flamme géniale qui brûlait en elle. Peu à peu, l'ombre emplissait l'atelier, et les causeurs ne s'en apercevaient pas. Bientôt, Jacques alluma une lampe, et le bavardage recommença. Le temps coulait si vite que Mme Rosny, inquiète de ne pas voir rentrer son fils, vint le chercher tout à coup.
—Ma mère, Madame, dit Jacques un peu embarrassé.
Françoise, à demi cachée dans l'ombre, dévorait des yeux cette étrangère qu'elle trouvait auprès de son fils, dans une conversation intime, à une heure si avancée de la journée. Nelly s'excusa et prit congé, après avoir remercié le sculpteur et salué Mme Rosny. Dès que Mme Percier fut partie, Françoise interrogea son fils. Quelle était cette inconnue? Une femme du grand monde, sans doute? Du grand monde! Elle disait ces trois mots avec amertume. Sa jalousie ne s'y trompait pas une minute. Jacques aperçut le petit portefeuille, et dit gaiement:
—Je ne sais pas son nom. Elle venait me demander de faire le buste d'une de ses amies. Toutes deux sont fort liées avec M. Grandier. Regarde donc, mère! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise agréable. Cette dame a le tort de payer d'avance, mais elle paie cher.
Joyeusement, il embrassait sa mère, dont la méfiance se dissipait peu à peu. Elle avait cru d'abord à quelque mondaine amoureuse; et les caprices de mondaine lui faisaient peur. Il s'agissait, au contraire, d'un travail, d'un travail bien payé: rien de mieux.
—Je te mène au cabaret, maman. Ce soir, nous faisons une partie fine à nous deux!...