IV

Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna son amie à l'atelier du square des Batignolles. A la troisième, Faustine arriva seule. Il en fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent pour le jeune homme des journées pleines d'enchantement. Faustine se sentait vivement attirée par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome, deux ans auparavant. Mme de Guessaint, trop fière pour craindre le danger et d'ailleurs trop pure pour le connaître, se laissait aller doucement à la sympathie que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles, dévorant des yeux le beau visage qui posait devant lui, elle parlait avec le même abandon que si elle eût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours le même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions s'étaient réunies dans cette jeune femme, pour un homme tel que Jacques. Mme de Guessaint paraissait tout connaître: elle gardait de ses voyages une fraîcheur de souvenirs, une variété d'expressions, une poésie de langage qui emportaient l'artiste dans un monde nouveau. Elle disait les paysages sans fin de la Syrie, les plaines où jaillissent les cactus énormes, et les arbustes gris, secouant la poussière de leurs feuilles fanées; et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien et la sensation subtile de l'artiste; et les terrasses du temple de Salomon, que flanquent des tours crénelées sous le bleu profond du ciel; et l'émotion subite quand, du sommet de la citadelle de Sion, l'œil descend sur la sombre vallée de Josaphat. Brusquement, elle quittait la Syrie pour l'Europe; elle racontait Madrid et ses élégances raffinées; la verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir, couchée au milieu de ses palmiers et de ses aloès. Puis la mosquée de Cordoue, avec ses mille colonnes de porphyre; et la cathédrale de Séville, où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve, cet immense vaisseau de pierre où Notre-Dame de Paris danserait à l'aise; et la Giralda, le jour du samedi saint, quand toutes les cloches partent à la fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel éternellement pur.

Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes seuls savent parler aux artistes. Le jeune homme comprenait toutes les descriptions de Faustine, heureuse elle-même de se sentir comprise. Une irrésistible sympathie les avait d'abord attirés l'un vers l'autre. Maintenant, cet homme de génie et cette femme rare, connaissaient l'union de leurs intelligences, avant l'union de leurs cœurs. Jacques savait peu de chose en dehors de son art. Il ignorait le monde, où il ne mettait jamais les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences; il ne savait pas qu'on ne pardonne jamais aux hommes, même supérieurs, de se passer des autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là fermés.

—Vous me dites que vous n'aimez pas le monde, Monsieur. N'importe: il faut y aller. Si puissant que soit votre esprit, il ne possède, en somme, comme celui de toute créature humaine, qu'un nombre limité d'idées. Nous avons besoin, les uns et les autres, d'échanger nos pensées, de nous renouveler nous-mêmes en renouvelant ceux qui nous entourent. Vous me pardonnez de vous faire un peu de morale?

—Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame. J'ai toujours vécu comme un sauvage, replié sur moi-même, absorbé dans mon travail. Vous m'initiez à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais qu'un artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées de ma mère. Elle se trompait, n'en sachant guère plus que moi. Vous, dont l'esprit est ouvert à tout, vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon Dieu, qu'en un temps où les femmes sont si futiles, il s'en rencontre une telle que vous!

—Prenez garde! votre phrase ressemble à un compliment. N'oubliez jamais en me parlant que je hais la banalité. Alors, je vous ai réconcilié avec le monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi, et j'en serai charmée.

Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand, un après-midi, la causerie effleura la politique. Jacques lui parlait d'un bas-relief dont l'idée le passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution, faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires de 92, et les belles fureurs de ces années sanglantes et guerrières.

—Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut pour qu'on l'abaisse au niveau de la politique.

—Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de l'histoire.

—Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la Commune aussi serait de l'histoire. Cependant, il ne vous viendrait pas à l'idée de couler en bronze les massacreurs et les bandits de cette époque-là.

Jacques dit d'une voix brusque:

—Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs malheureux d'une idée fausse, voilà tout.

Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante.

—Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien de ma vie. Mon père a été tué par une balle des fédérés, et les fédérés ont fusillé mon frère!

—Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles ont fusillé mon père!

Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient en ces deux êtres. Leurs idées contraires se choquaient violemment. Le choc pouvait faire jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés.

—Votre père et votre frère ont été tués, reprit Jacques d'une voix très douce. Comme vous avez dû être malheureuse!

—Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement émue, comme vous avez dû être malheureux!

Et d'instinct, ils se tendirent la main, comme pour abjurer les haines d'autrefois. Ce jour-là, Jacques ne travailla pas davantage. L'un et l'autre parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque au pays, son patriotisme, sa fin sublime de héros; elle évoquait le souvenir d'Étienne, le soldat aventureux, au caractère généreux et fier. Lui, de son côté, racontait les années dures de l'ouvrier, les souffrances de Pierre Rosny, sa mort tragique au coin d'un fossé; si bien que son fils et sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil, ne goûtaient même pas la triste joie de prier sur sa tombe. De nouveau, les deux jeunes gens se sentaient unis par cette communauté de douleurs semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait séparé deux âmes vulgaires rapprochait ces deux âmes supérieures. Oubliant que leurs pères étaient morts dans des rangs opposés, ils abjuraient les fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur qui faisait de pareils orphelins.

Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne parlèrent plus du passé douloureux. La jeune femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son enfance. Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat, pendant la guerre; comment il tombait à Montretout, la poitrine trouée par une balle; l'histoire de cette médaille militaire obtenue par M. Grandier, puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques ne voulut rien cacher. Il dit toute son histoire, avec un abandon plein de gaieté, riant de la misère d'autrefois, lorsque l'argent manquait et que le travail acharné de sa mère suffisait seul à les faire vivre. Mme de Guessaint questionna curieusement Jacques Rosny sur Françoise. Mais celui-ci s'enferma dans une sorte de craintive discrétion. Il sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux femmes! Faustine cependant insista pour que l'artiste donnât suite à son projet de sortir, d'aller dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait sur lui, pour qu'il persistât dans cette claustration. A présent, il cherchait des défaites, il s'efforçait de réfuter ses arguments; mais elle sentait bien qu'elle prenait lentement une influence considérable sur cet esprit.

A la fin de la première semaine, une phrase de Jacques la fit réfléchir. Ils discutaient une question assez importante de l'art contemporain: le modernisme. Mme de Guessaint lui conseillait de suivre le courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité emporte loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au contraire, entraîné par sa nature ardente, voulait allier beaucoup de vérité avec un peu de romantisme. Elle combattait cette opinion qu'elle estimait fausse.

—Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme vous doit trouver la formule nouvelle. Cette formule est la même pour le sculpteur que pour le peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le romantisme échevelé des uns, ni dans le réalisme exagéré des autres. C'est la modernité qui triomphera. Il faut être l'homme de son temps.

On eût bien fait rire Jacques quinze jours auparavant, en lui disant qu'une femme du monde lui donnerait des conseils d'esthétique; bien plus, qu'il les suivrait et en tiendrait compte. Quand Faustine partait, il ne rentrait pas rue Lambert, comme il faisait d'habitude. Il se couchait sur son canapé, et, bercé par un souvenir, il rêvait profondément. L'image de cette femme le hantait. Elle ne parlait plus, qu'il l'écoutait encore. La douceur de sa voix musicale chantait à son oreille des paroles cadencées. De temps en temps, il levait les yeux sur le Vercingétorix et baissait la tête, confus, surpris, presque mécontent. Lui aussi portait des chaînes, comme le guerrier vaincu. Il aimait Faustine. C'est donc cela, l'amour, une possession violente, une conquête de toutes les pensées? Comme c'était venu vite! Alors, il se débattait, cherchant à se prouver qu'il se trompait. L'amour? Allons donc! Un caprice comme les autres, d'une nature différente peut-être, parce que Faustine était une femme d'un ordre supérieur. Pour la première fois, il cherchait à lire dans son cœur, à bien analyser ses propres sentiments. Pourquoi l'aurait-il aimée? Et il se répondait tout bas qu'il l'aimait parce qu'elle ne ressemblait à aucune autre créature. Cette intelligence si haute l'exaltait, cette voix, cette démarche, ce sourire le ravissaient, son œil exercé de sculpteur devinait les splendeurs de ce corps harmonieux et souple; et toutes ces pensées le grisaient, l'affolaient. Chaque soir, à présent, Françoise venait le chercher à l'atelier. Elle le trouvait seul, dans l'ombre, enfoncé en de cruelles songeries. Elle l'emmenait avec elle; et le jeune homme gardait sa mélancolie. Elle l'interrogeait, et il ne répondait que par des mots vagues. Il invoquait son travail, l'inquiétude du prochain Salon. Mme Rosny ne le croyait pas. Son travail? Il était fini. L'inquiétude du prochain Salon? Un triomphe paraissait assuré. Jacques mentait. Il ne lui disait plus la vérité. Alors, que se passait-il? Elle voulait savoir et elle ne trouvait pas. Ce fut Aurélie qui lui fit tout comprendre. La comédienne venait peu chez Mme Rosny. Batignolles est loin de la rue des Pyramides; et une femme austère comme Françoise effarouchait la comédienne coquette. Cependant, une semaine environ après son aventure avec Jacques, elle arriva rue Lambert. Depuis cette nuit délicieuse où, très sincèrement, dans un élan de passion, elle s'était donnée au jeune homme, Aurélie n'avait plus revu son amant de quelques heures. Le lendemain, le surlendemain, elle l'avait attendu vainement, un peu surprise d'abord, très dépitée ensuite. Comment! il ne revenait pas? il ne lui écrivait pas?

Les femmes ont une vanité excessive, mais autant de finesse que de vanité. Dans les choses de l'amour qui lui sont personnelles, la plus sotte sait toujours bien y voir clair. Aurélie n'hésita pas une minute. Une rivale s'emparait brusquement de Jacques, l'arrachait à la séduction tendrement et savamment préparée. Le silence de l'artiste ne s'expliquait pas autrement. Mais quelle rivale? Évidemment, Jacques ne la connaissait pas avant cette soirée où il était tombé dans ses bras. Sans doute une de ces aventures imprévues et soudaines qui bouleversent la vie d'un homme.

—Bonjour, Madame. Comme il y a longtemps que je ne vous ai vue! s'écria-t-elle en entrant chez Mme Rosny. Comment va Jacques?

—Jacques va bien, je vous remercie.

Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait à Aurélie de regarder la mine soucieuse de Françoise. Alors elle bavarda, parla de son théâtre, de ses rôles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint au sculpteur par un détour habile. Que faisait-il? A quoi travaillait-il? Distraitement, Mme Rosny raconta l'histoire des dix mille francs, la visite de cette femme élégante et jolie qui commandait le buste d'une de ses amies. Aurélie était fixée. Jacques aimait l'une ou l'autre; ou la dame au buste, ou celle qui le faisait faire. Elle savait d'avance qu'elle aurait en Mme Rosny une alliée inconsciente.

—Jacques va devenir amoureux d'une de ces élégantes mondaines, dit-elle en riant. Prenez garde, elles vous l'arracheront! Vous ne les connaissez pas. Elles vont bien quand elles s'y mettent! On accuse les comédiennes de coquetterie! Quelle erreur! Les femmes du monde s'entendent bien mieux que nous à enjôler un homme. D'autant plus que, malgré ses vingt-six ans, il est presque aussi naïf en amour qu'un garçonnet de dix-huit. Il a toujours travaillé; il ne connaît pas les roueries et les séductions de ces belles dames, qui gâchent le temps d'un artiste, et le plantent là quand elles ne l'aiment plus.

La comédienne savait exactement la portée de ses paroles. Il n'en fallait pas davantage pour exciter la jalousie de Mme Rosny, pour que celle-ci surveillât son fils. Aurélie prit congé et s'en alla frapper à la porte de l'atelier, très curieuse de savoir quelle réception lui réservait le bel infidèle. Elle le trouva, comme le trouvait toujours sa mère après le départ de Faustine, seul, inactif, sombre.

—C'est moi, dit-elle en entrant. Puisque vous ne veniez pas, je suis venue. Je vous demande à dîner comme l'autre soir: voulez-vous?

Jacques eut un geste violent en l'apercevant.

—Ma foi, je suis absurde! s'écria-t-il, et vous êtes vraiment bien gentille de vous souvenir encore d'un imbécile tel que moi! Vous me demandez à dîner? Bravo! asseyez-vous là; je veux me mettre à vos genoux, implorer mon pardon, vous dire que vous êtes adorable. Nous dînons ensemble; ensuite vous m'emmenez chez vous, et nous passons une bonne soirée... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras une tasse de thé, veux-tu?

Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre; mais sa gaieté et sa tendresse trahissaient une intense nervosité. Ses yeux brillaient d'un feu sombre. Il parlait avec une amertume et une violence qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien, tout à coup, il devenait triste et taciturne. Elle l'étudiait avec son intuition du cœur humain, avec son flair de femme un peu jalouse et très coquette. Elle éveillait les sens de son amant: rien de plus. Le cœur et la pensée n'étaient pas avec elle. Il lui témoignait la passion physique qu'éprouve toujours un jeune homme pour une jolie femme; mais le rêve, l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à une autre. Quelle était cette autre?