VI

Les arbres du parc de Chavry frissonnaient sous la brise d'avril. Un beau soleil clair jetait des lueurs blanches sur les taillis dénudés. Quelques fenêtres ouvertes, dans cette maison déserte si longtemps, donnaient un peu de vie aux grandes murailles tristes. Dans le salon, assises devant le feu, Nelly et Faustine causaient avec la douce intimité d'autrefois.

—Pourquoi m'as-tu enlevée hier soir? Voilà ce que je ne comprends pas. Tu es arrivée: tu m'as fait préparer une petite malle. Je suis partie sans même savoir où j'allais! Tu me recommandes de taire à tout le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi ce mystère qui rappelle ceux de la Sainte-Vehme?

—Curieuse!

—On le serait à moins. D'ailleurs, je ne te reconnais plus depuis quelque temps. Sûrement, il y a dans ta vie quelque chose que j'ignore. Autrefois, tu m'aurais tout dit. Mais aujourd'hui, tu ne m'aimes plus.

Faustine jeta sur son amie un long regard plein de tendresse.

—Je ne t'aime plus? Tu verras tout à l'heure. Il faut que nous soyons très franches l'une et l'autre. Confidence pour confidence!

—Qu'y a-t-il donc? demanda Nelly dont les yeux brillaient.

—Sois patiente. Tu me demandes pourquoi je t'ai enlevée? Te rappelles-tu l'histoire que je t'ai dite un jour? Ma rencontre avec un jeune artiste dans le promenoir de San Onofrio? Je t'avouais que, pendant une demi-heure, il m'avait tenue sous le charme; et toi, méchante, tu me répondais en riant: «Que je serais donc contente si tu le revoyais!»

—Oui, je me rappelle.

—Eh bien, je l'ai revu.

—L'inconnu? le bel artiste? le Pygmalion qui doit animer Galatée? reprenait Nelly en riant; et quel est ce mystérieux personnage? Est-ce que je le connais?

—Oui. C'est Jacques Rosny.

—Celui à qui j'ai commandé ton buste?

—Oui.

—Et tu l'aimes?

—Je l'aime, dit Faustine en la regardant de ses grands yeux tranquilles. Je le lui ai dit. C'est pour cela que je suis partie. Je veux être son inspiratrice, son amie, mais rien de plus. J'ai eu peur de lui et de moi. Je me suis enfuie; et pour ne pas fuir seule, je t'ai enlevée.

Alors elle racontait à son amie l'histoire de la passion soudaine qui, brusquement, s'était emparée de tout son être, cette semaine délicieuse dans l'atelier du sculpteur, et les brûlants aveux de Jacques, et comment elle se sentait profondément troublée par l'invasion de cet amour irrésistible. Elle aimait Jacques, mais elle se méfiait de lui. Elle n'osait pas ajouter qu'elle se méfiait d'elle-même aussi. Nelly écoutait son amie avec une attention sérieuse.

—Oui, c'est bien l'amour. Et tu espères pouvoir dompter sa passion et la tienne, rester maîtresse de ta volonté, endiguer un sentiment d'autant plus vif qu'il naît chez deux créatures qui l'éprouvent pour la première fois? Car, si je comprends bien ce que tu me racontes, Jacques Rosny non plus n'a jamais aimé avant de te connaître.

—Non seulement je l'espère, mais je le veux. Pourquoi ai-je fui, sinon pour m'arracher à la séduction? Je ne le reverrai plus que chez moi. Si ce n'est pas assez, si je me sens trop faible, je recommencerai mes voyages. Je veux aimer, je ne veux pas avilir mon amour.

—Et s'il découvre que tu es à Chavry?

—Excepté toi, personne ne connaît ma retraite. Puis, tu oublies Marius, Marius qui se ferait tuer pour moi. Je lui ai dit que personne ne devait franchir l'enceinte de la grille. Personne ne la franchira.

—Et ton mari?

—M. de Guessaint part après-demain pour Oran. Il s'inquiète bien plus de son voyage que de sa femme.

—Et... et Félix?

Un frisson de gaieté courait sur les lèvres moqueuses de Nelly. Faustine souriait.

—Parlons-en de ton mari! Sais-tu que j'ai causé longuement avec lui?

—Qu'est-ce que t'a dit cet homme coupable?

—Il m'a dit... il m'a prouvé que le plus coupable des deux, c'est peut-être toi. Il y a une certaine histoire de verrou qui ne me paraît pas bien nette. Comment! ton mari est amoureux de toi, et tu fais la coquette avec lui? Tu t'ingénies à le faire souffrir par des raffinements de cruauté! Mais je lui ai promis de te convertir, et comme nous resterons ici au moins un bon mois, j'aurai le temps de te faire de la morale.

Nelly, toute rougissante, cachait sa jolie tête entre ses mains.

—Allons nous promener dans le parc, reprit Mme de Guessaint. Je ne te demande rien aujourd'hui. Revivons pour quelque temps nos charmantes journées d'autrefois.

Faustine savait bien qu'on pouvait compter sur Marius. Personne, même dans le pays, ne connut sa présence au château. Les deux jeunes femmes ne sortaient pas de l'enceinte du parc. Une cuisinière, ramenée de Versailles par le vieux soldat, demeurait également invisible. C'est lui qui renouvelait les provisions, qui faisait les courses, qui s'en allait chercher à la poste restante les lettres de ses maîtresses. Le temps fuyait rapidement. Nelly et Faustine, séparées par le monde, retrouvaient pour la première fois leur existence de sœurs. Mme de Guessaint jouissait de son repos dans toute la plénitude de son esprit. La solitude lui plaisait. Il lui semblait qu'elle venait d'échapper à un grand danger. Certes, elle se disait que Jacques devait souffrir. Mais elle voulait qu'il s'accoutumât à l'aimer seulement avec son cœur. Elle riait, elle rêvait à travers les allées, ravie de ces premières journées de printemps. Peut-être attendait-elle instinctivement une lettre de son ami, lorsque Marius apportait le courrier. Nelly, au contraire, se montrait nerveuse, agacée. Qu'est-ce que faisait son mari? Lui, non plus, n'écrivait pas. Elle disait à Faustine, non sans un dépit très visible: «Si cette Mlle Aurélie allait prendre de l'influence sur lui cependant?» Mme de Guessaint haussait les épaules et se moquait d'elle. Trois semaines s'écoulaient ainsi, trois semaines délicieuses, pendant lesquelles l'ennui ne se glissait pas une minute entre elles. Mais l'amour de Faustine grandissait démesurément. Ne voyant plus Jacques, vivant repliée sur elle-même, la jeune femme se laissait aller sans défense au charme divin qui la pénétrait et, vingt fois le jour, elle se demandait: «Que fait-il? que devient-il?»

Un soir, Nelly qui lisait le journal, se mit à rire gaiement.

—Qu'as-tu donc? demanda Faustine.

—On parle de quelqu'un qui vous intéresse, Madame. Le temps passe si vite que nous ne réfléchissons pas aux dates. C'était hier le 1er mai. Les journaux ne tarissent pas en éloges sur ton sculpteur. Tiens, lis.

Mme de Guessaint prit d'une main un peu tremblante les feuilles que lui tendait son amie. Le Vercingétorix vaincu remportait un triomphe. D'une commune voix, on décernait au jeune artiste la médaille d'honneur de sculpture; tous les critiques se trouvaient d'accord. Faustine jouissait délicieusement des bravos lointains qu'elle entendait au fond de sa paisible solitude. Elle lisait et relisait ces lignes, où l'on célébrait celui qu'elle aimait. Elle trouvait un bonheur infini à se dire qu'elle régnait dans ce cœur neuf et ardent.

—Ton amour pour ce tailleur de pierre éclate sur ton visage, s'écria Nelly avec un éclat de rire. Te rappelles-tu le temps où je t'appelais Vittoria Orsini? Tu es aussi amoureuse que la «Dame à la Bague», ma pauvre chère.

Une ombre glissa sur le front blanc de la jeune femme.

—Elle est morte d'amour, murmura-t-elle.

—Au XVIe siècle! Au XIXe, elle se serait consolée. D'ailleurs, je ne te cacherai pas, que l'amour... platonique, tel que tu le comprends, me paraît impossible. Tu aimes, tu seras vaincue. Mais, laissons ce sujet,» et, en disant ces mots, Nelly reprenait le journal et tournait machinalement la page, quand soudain elle jeta un cri.

—Qu'as-tu donc?

Mme Percier ne répondait pas; elle lisait, immobile, stupéfaite.

—Mais parle-moi donc, Nelly! Donne-moi ce journal.

—Non, non. Je te lirai... j'aime mieux te lire... Ton mari...

—Eh bien, quoi? mon mari?

Le journal contenait ces quelques lignes dans les dépêches de l'Agence Havas. «On télégraphie d'Oran une triste nouvelle. Une mission scientifique, choisie par le ministre de la marine et des colonies, partait, il y a quelques jours, pour le Sud-Oranais. M. de Guessaint, membre fort distingué de la Société de géographie, a soudainement disparu. Tout fait supposer qu'il a été assassiné. Le procureur de la République a ouvert une enquête.» Faustine lisait. Mort, son mari? Impossible! Le journal mentait. S'il disait vrai pourtant?

—Comme tu es pâle, ma pauvre chérie, dit Nelly en lui prenant la main.

—La mort est une terrible chose. Elle efface le mal et ressuscite le bien.

—Vas-tu donc le regretter maintenant, toi qui es malheureuse depuis tant d'années!

—Tais-toi. Quand Dieu frappe, il faut prier pour ceux qu'il touche.

Mme de Guessaint se sentait fort impressionnée. Elle remonta chez elle de bonne heure, laissant Nelly seule dans le salon. Mme Percier ne pratiquait pas si généreusement la charité chrétienne. Sans hésiter, elle appela Marius et lui remit une dépêche, en le priant de la porter le soir même au bureau le plus voisin. Elle demandait au préfet d'Oran de confirmer ou de démentir la nouvelle donnée par l'Agence Havas. Elle ne s'expliquait pas cette fin tragique. M. de Guessaint avait-il été assassiné en effet? Au nom de Faustine, son amie intime, elle priait qu'on envoyât des détails exacts et complets. Lorsque Marius fut parti, elle voulut rejoindre son amie. Mais celle-ci désirait rester seule; seule avec ses pensées et ses réflexions. Certes, Henry avait commis bien des fautes. Il l'avait trompée, il avait avili sa chasteté de jeune fille et sa pudeur de jeune femme. Mais cette brusque fin la troublait étrangement. Elle voyait cet homme tombant assassiné loin de sa famille, loin de ses amis, loin de son pays. Une créature délicate, même en perdant un mari qu'elle n'estime pas, souffre dans ses souvenirs si elle ne souffre pas dans son cœur. C'était le seul être à qui elle eût appartenu; celui à qui elle donnait jadis tous les trésors de sa jeunesse et de sa beauté. Elle portait son nom, et ce château de Chavry où elle se trouvait lui rappelait de chers et cruels souvenirs. C'est Henry qui lui annonçait naguère la mort du général. Pendant la nuit, une très pénible impression l'obséda. Nelly la trouva pâle le lendemain matin, avec les traits tirés et les yeux tristes. Mme Percier frappa du pied avec colère.

—Tu n'es pas raisonnable! Oh! tu peux te fâcher. Je dis toujours ce que je pense.

—Ne parle pas légèrement d'un événement terrible, ma chérie. Ma vie se trouve si brusquement changée que je suis bouleversée.

Nelly paraissait fort énervée. Elles se promenaient toutes les deux dans les allées du parc, vers la grille. Marius apparut derrière la petite porte ouvragée, tenant un papier bleu à la main.

—C'est la réponse que j'attendais, s'écria Mme Percier.

—Quelle réponse?

—Tu vas voir.

Net et concis, le télégramme du préfet d'Oran ne laissait aucun doute. Il disait seulement que le procureur de la République croyait être sur la trace du meurtrier; de plus, il annonçait une lettre contenant des détails plus complets.

—Je puis parler maintenant, s'écria Nelly. Ah! tu plains ton mari, et, avec tes idées chevaleresques, que je trouve absurdes, tu hésites à profiter de ton bonheur! Écoute.

Faustine pâlissait un peu, comme si elle s'effrayait de ce qu'elle allait entendre.

—Je vais te révéler un secret que je t'ai obstinément caché. Tu t'étonnais naguère de mon entêtement étrange à me marier? C'est à cause de M. de Guessaint que j'ai quitté ta maison. Pardonne-moi de te dire tout cela: mais je ne veux pas qu'il reste un seul regret dans ton cœur, un seul! Je ne pouvais plus vivre à côté de ton mari. Incessamment, j'avais à me défendre de ses entreprises amoureuses. Quand il se trouvait seul avec moi, il cherchait à me surprendre, à me saisir dans ses bras... Oui, tu m'as fait jurer naguère qu'il n'entrait pour rien dans ma décision subite... Est-ce que je pouvais t'avouer la vérité? Est-ce que ma tendre affection pour toi ne me commandait pas le silence? Et tu le plains aujourd'hui! Cet homme te manquait de respect jusque dans ta propre maison, en oubliant que j'étais ta sœur; je me suis mariée pour le fuir. Tu t'imagines bien que les charmes et la beauté de Félix ne m'éblouissaient pas. Ce pauvre Félix!... ce n'est pas que je regrette maintenant... surtout maintenant... mais passons. Tu sais tout. Le destin t'a faite libre. A toi de juger si tu voudras user de cette liberté, ou si tu aimeras mieux pleurer un mari indigne!

Faustine sentait une amertume profonde monter à ses lèvres. La veille, sous le coup d'une émotion sincère, elle pardonnait à M. de Guessaint toutes ses trahisons. Mais ce que lui apprenait Nelly la meurtrissait dans la plus chère tendresse de sa vie. Elle plaignait cet homme; elle éprouvait une vague pitié pour lui. Eh bien, non! Désormais il serait deux fois mort pour elle, car il ne laisserait pas une trace dans son souvenir. Elle se révoltait à la pensée qu'il n'avait pas même respecté sa meilleure amie, la compagne de son enfance, sa sœur. Elle prit la jeune femme entre ses bras.

—Tu ne m'as rien dit naguère, ma pauvre Nelly; tu as eu raison et je t'en remercie. Tant que M. de Guessaint vivait, mieux valait que j'ignorasse tout. Sachant ce que tu viens de m'apprendre, je ne serais pas restée une minute de plus dans sa maison. J'ai dit autrefois à mon mari, ici même: «Je jure que je serai pour vous une épouse fidèle.» J'ai tenu mon serment. La mort m'en a déliée...