VII
Depuis la fuite de Faustine, Jacques s'enfermait dans le désespoir et l'inertie. Françoise l'interrogeait; il gardait un silence farouche. Elle voyait dépérir l'être qu'elle adorait. Il ne travaillait plus. Il avait fallu qu'un de ses amis surveillât le Vercingétorix, et s'entendît avec un mouleur pour que le plâtre fut prêt au jour fixé. Un soir, Mme Rosny regardait son fils, étendu sur une chaise longue, dans le petit appartement de la rue Lambert. Les yeux de Jacques se perdaient dans le vide, sa pensée s'envolait au loin, cherchant obstinément une vision adorée. Comment secouer cette torpeur, ce dégoût des autres et de lui-même? Elle eut une inspiration désespérée.
—Jacques, dit-elle, tu touches au triomphe. Tu es célèbre, et l'on te salue à l'égal d'un maître. Les craintes que j'avais pu concevoir autrefois pour ton avenir n'existent plus. Nous sommes libres de parler tout haut, de penser tout haut, libres de nous venger.
—Nous venger!
—De ceux qui ont tué ton père. Te le rappelles-tu?
—Si je me le rappelle! murmura le jeune homme. Je le vois encore dans la vieille maison de la rue Jean-Baussire, quand il est parti, hélas! pour ne plus revenir. Je me remettais lentement de ma blessure. Il m'a embrassé pendant que je dormais...
—Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais le venger?
—Comment? Nous ne savons même pas où il repose. Il a été victime des haineuses fatalités de la guerre civile. Qui puis-je accuser de sa mort, sinon le destin qui nous l'a pris? Tant de victimes sont tombées dans les deux partis! L'oubli s'est fait, ma mère. Bien criminels ceux qui voudraient se souvenir!
Françoise eut un geste violent. Est-ce que son fils abjurerait jusqu'aux farouches rancunes qu'elle avait coulées dans son âme?
—Tu te trompes, reprit-elle, quelqu'un est coupable de la mort de ton père. Celui qui l'a arrêté, celui qui l'a fait passer par les armes. Tu as oublié son nom? Je peux te le rappeler.
Elle ouvrait l'armoire où elle cachait toutes les reliques du passé; et Jacques relisait les lignes sinistres: «Avant-hier le capitaine Maubert, du 3e bataillon de chasseurs à pied...»
—Tu venais d'entrer dans l'atelier d'Antonin Mercié, ton maître. Pendant les longues journées, je tournais et retournais la même idée dans ma tête. Comment retrouver cet officier, le joindre, le punir? Une fois, j'arrivais à me procurer l'Annuaire de l'Armée, et j'y trouvais inscrits trois capitaines du nom de Maubert. Pas un ne servait dans les chasseurs à pied. Je me perdais dans un dédale. Et il fallait être prudente; cacher notre passé, pour ne pas nuire à ton avenir. Aujourd'hui, tu as vingt-six ans; tu es riche, puisque tu as du succès; tu est fort, puisque tu es célèbre. Cherche! cherche cet officier qui a fusillé Pierre Rosny!
Jacques écoutait, en penchant la tête, les paroles ardentes de Françoise. Il songeait; soudain il releva le front après un silence, et dit lentement:
—Ma mère, l'action que tu me conseilles n'est pas digne de moi; et j'ajoute, sans manquer au tendre respect que je te dois, qu'elle n'est pas digne de toi non plus. Les souffrances d'autrefois ont conservé la haine dans ton cœur; elle ne s'est pas fondue avec le temps, qui efface tout et qui répare tout. Moi, quand un peuple entier oublie, je n'ai pas le droit de me souvenir. Ce père que j'ai tant aimé, s'il pouvait me donner un ordre, me défendrait la vengeance. C'est un sentiment fait de violence et de colère, excusable dans l'emportement de la lutte, criminel quand l'apaisement s'est fait. Tu m'en veux de ne pas t'entendre et de méconnaître tes leçons? C'est que j'ai bien réfléchi depuis trois semaines que je souffre cruellement. Une grande douleur vient de me meurtrir et je crois que l'épreuve m'a rendu meilleur. Je n'ai de haine contre personne. Il me semble que je me suis renouvelé et purifié.
—Tu as oublié ton père, murmura-t-elle d'une voix sourde.
—Pourquoi m'accuses-tu? Ma mère chérie, n'es-tu pas bien injuste? Est-ce que je ne me rappelle pas ta bonté, ta tendresse, ton dévouement? Puisque je ne suis pas ingrat envers toi, comment pourrais-je l'être envers une mémoire bien-aimée? Si je me trouvais en face de cet officier dont tu parles, la colère filiale m'emporterait peut-être. Mais le chercher, mais le suivre pas à pas, comme un chasseur qui guette sa proie? Je te le répète: voilà qui serait indigne de nous deux!
—Tu viens de me dire que tu souffrais beaucoup? Eh bien, fais au moins ce que je vais te demander. Secoue cette douleur qui t'obsède, au lieu de rester replié sur toi-même, au lieu de vivre dans la solitude où tu t'enfermes. Je t'en supplie, mon Jacques, accorde-moi ma prière, tâche de te distraire, de t'étourdir, et de te consoler si tu peux!
Il l'embrassa très tendrement.
—Il m'est très doux de t'obéir, dit-il.
Et en effet, à partir de ce jour, il changeait d'existence, autant pour contenter sa mère que pour user l'ardeur de sa nature exubérante. Il revoyait ses amis; il cherchait le plaisir et les distractions; et Aurélie pardonnait de nouveau à ce volage qui lui revenait.
La rusée comédienne avait un but. Elle voulait connaître le nom de cette femme du monde qui lui volait le cœur du beau garçon. Un hasard la servait à souhait. M. Percier prenait assez bien son parti de l'absence de sa femme. Il savait que Faustine enlevait Nelly pour la gronder; et Mme de Guessaint avait promis de lui ramener sa capricieuse compagne corrigée de son indocilité. Se trouvant seul à Paris, s'ennuyant un peu, il honorait très souvent Aurélie de sa présence. C'est ainsi que la jolie fille apprenait le nom de la mystérieuse inconnue. Elle faisait bavarder Félix, naïf comme la plupart des hommes chez qui la bonté est plus forte que la méfiance. Il lui racontait un jour que le grand sculpteur Jacques Rosny exécutait le buste d'une dame de ses amies, Mme de Guessaint. Elle se le rappelait, ce buste. Elle l'avait vu dans l'atelier. Il est vrai que depuis quelques semaines, Jacques n'y travaillait plus. Avec son flair de coquette un peu jalouse, elle rapprochait de ce petit fait la profonde tristesse de l'artiste. Il souffrait, sans doute, de ne plus voir cette belle dame qui venait poser dans son atelier. Pour achever de se convaincre, elle prononça un jour le nom de Faustine devant Jacques. Le jeune homme fit un mouvement violent, la regardant avec des yeux indignés; elle avait deviné juste. Sans doute, il considérait comme une profanation d'entendre parler de son idole par Mlle Aurélie Brigaut, ancienne brunisseuse et simple cabotine. Aurélie, connaissant le nom de Mme de Guessaint, s'empressa de l'apprendre à Françoise. La comédienne savait bien qu'elle n'aurait pas d'alliée plus sûre que cette mère jalouse.
Les hommes ne ressemblent guère aux héros de romans; n'étant pas des créatures idéales, ils subissent toutes les faiblesses de la vie. Jacques, qui aimait profondément Faustine, ne croyait pas avilir cet amour en acceptant les avances de la belle Aurélie. Et puis, décidément, sa mère disait vrai. Il voulait s'étourdir, il voulait oublier. Oublier! Il savait bien que c'était impossible. Le souvenir cruel et délicieux de Faustine le poursuivait partout. Dans ces plaisirs où il se jetait éperdument, le visage hautain et doux de la jeune femme hantait son esprit; au milieu du souper où des amis l'entraînaient, le fantôme de la bien-aimée lui apparaissait tout à coup. Il eût été plus digne d'elle de chercher à se consoler en s'enfermant dans le travail, mais il n'en avait pas la force. Et cependant, ses meilleures heures, il les vivait tout seul, dans l'atelier, à se rappeler les jours exquis d'autrefois. Autrefois! un mois le séparait de ce temps-là. Et depuis, il lui semblait avoir vécu toute une existence. L'ouverture du Salon arriva. Le Vercingétorix vaincu se dressait, superbe, au milieu du grand jardin de la sculpture. Tout de suite, les éloges enthousiastes de la presse, les félicitations des camarades et des amis, apprirent au jeune homme son nouveau triomphe. A peine eut-il un peu de joie de cette gloire qui donnait à son nom un lustre plus grand. A quoi bon la gloire quand on n'a pas l'amour? A quoi bon le succès quand on n'a pas le bonheur?
Un soir, vers cinq heures, il revenait à son atelier. Il n'y entrait jamais sans que l'image très douce de l'absente ne lui apparût. Quelle obsession chérie et redoutée! Il la voyait partout; sur le fauteuil où elle se plaçait, dans la porte où s'encadrait naguère son fin profil de camée. L'atelier semblait énorme, maintenant que le groupe en terre glaise n'était plus là. Jacques s'étendit sur le canapé, rêvant comme toujours à la disparue, et l'appelant comme toujours. Pourquoi ne revenait-elle point? A présent, il lui aurait obéi sans discuter. Pour la revoir, il eût accepté toutes les conditions qu'elle lui imposait jadis. Soudain, il entendit un bruit léger, la porte s'ouvrit, et une forme féminine se dessina entre les deux tentures qui masquaient l'entrée. Il se leva, le cœur battant... Elle! il la reconnaissait! Elle, chez lui, quand il la croyait perdue pour toujours, quand il croyait l'appeler vainement, quand l'espoir même ne le soutenait plus dans ses défaillances! Faustine s'avançait, souriante, calme, heureuse. Il restait immobile, s'imaginant qu'il rêvait, qu'il devenait fou. Elle le regardait avec ses beaux yeux où brillait une tendresse infinie.
—Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je vous ai dit que je vous aimais. Je ne voulais pas être votre maîtresse: voulez-vous de moi pour votre femme?
Il jeta un grand cri.
—Faustine!
Et il tombait à genoux devant cette noble créature, prenant ses mains, les couvrant de baisers, les couvrant de larmes, riant et pleurant à la fois.
—Grand enfant, qui a cru que le bonheur était si loin, et le voilà tout près!
Il l'entraînait vers le canapé; elle s'asseyait; et il se mettait encore à ses genoux; et il la contemplait avec un respect profond et une profonde adoration.
—Moi, votre mari! Mais c'est un rêve! Mais il est impossible qu'un pareil bonheur me soit réservé! Ne pas vous quitter, vivre à côté de vous, auprès de vous, vous entendre toujours et vous voir toujours! Avez-vous bien pensé à cela? Vous êtes donc libre? Que s'est-il passé? Vous me dites que vous serez ma femme. Ma femme! Je m'interroge et je me demande si je suis bien digne de vous!
Cette juvénile explosion de bonheur la ravissait. Alors, elle lui disait tout: le départ de M. de Guessaint, sa fin tragique, et comment elle devenait veuve. A mesure qu'elle parlait, une ombre envahissait le visage de Jacques. Il s'attristait un peu, et elle devinait bien vite les pensées de son ami.
—Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle un peu inquiète.
—Vous ne m'en voudrez pas, ma bien-aimée? Vous ne trouverez pas que je me laisse aller à des pensées bien vulgaires dans le grand bonheur qui m'arrive? Si je vous disais que je regrette... mon Dieu, c'est bien naïf... je regrette que vous soyez riche, que vous soyez une femme enviée et adulée. Je voudrais vous épouser pour vous, rien que pour vous, pour votre beauté qui me ravit, pour votre intelligence que j'admire, pour ce charme divin qui est en vous.
Faustine souriait, heureuse des paroles de Jacques. Elle goûtait le bonheur dans toute sa plénitude.
—Si vous saviez ce que j'ai souffert quand vous êtes partie! Je ne pouvais plus travailler. Il me serait impossible d'être encore un artiste si vous ne m'aimiez pas. J'ai besoin de vous comme on a besoin du soleil. Je vous adore!
Ils faisaient des projets d'avenir, tranquilles et confiants, se jetant à corps perdu dans la sublime espérance qui les berçait. Que leur manquait-il pour être heureux? Il ne voyait pas un nuage dans leur ciel. La main dans la main, ils se parlaient presque à voix basse. Elle voulait savoir ce qu'il avait fait depuis son départ, et il avouait tout, avec sa loyale franchise. Il disait son désespoir, sa colère, sa jalousie; il racontait comment, dans sa rage, il avait détruit ce buste radieux où Faustine revivait, hautaine, et souriante. Il ne cachait même pas ses désordres, les plaisirs qu'il cherchait pour s'étourdir et oublier.
—Ah! les hommes, les hommes! murmura la jeune femme avec un soupir. Ainsi, vous m'aimez, vous m'aimez passionnément, je le crois. Et d'autres femmes pouvaient exister pour vous!
—C'est le passé. Pardonnez-le-moi. Le passé, quel qu'il soit, laisse toujours de l'amertume aux lèvres. Ah! chère, quel radieux bonheur je vous dois!
Et de nouveau, ils reprenaient les projets caressés, arrangeant leur existence, préparant leur avenir. Comme elle serait fière de porter le nom de cet homme célèbre! Comme il serait fier d'être le mari d'une pareille femme! Puis, ils reparlaient de leur amour plutôt comme deux amants que comme deux fiancés. Car c'étaient bien des amants qui s'uniraient par des liens indissolubles. Certains de l'immortelle durée de leur tendresse, ils voulaient se serrer l'un contre l'autre pour traverser la vie. Le jour baissait, et ils échangeaient encore leurs douces confidences.
—Il faut que je parte, dit-elle.
—Déjà!
—Croyez-vous que je ne serais pas heureuse de rester? Venez chez moi, ce soir.
Il voulait la serrer encore entre ses bras. Elle se dégageait, souriante:
—Il faut que je sois en pleine confiance avec vous, Jacques. Une fiancée n'est pas une maîtresse. Ne manquez pas de respect à celle qui sera votre femme.
Elle s'éloignait, heureuse de son bonheur et du bonheur qu'elle laissait derrière elle. Le cœur de Jacques débordait de joie. Jamais son esprit surexcité n'eût osé concevoir un pareil destin. Devenir le mari de Faustine lui semblait de ces espérances auxquelles on a peine à croire. Une seule inquiétude le tenait. Il allait annoncer à sa mère son mariage avec Mme de Guessaint. Que dirait-elle, avec ses idées violentes, avec sa haine contre «les classes riches», comme elle continuait à les appeler? Il ne doutait point qu'elle ne cédât. Mais il y aurait lutte. Et il souffrait toujours de lutter contre une mère qu'il adorait, qui, depuis tant d'années, se montrait dévouée, courageuse, âpre au travail. A qui devait-il ses succès? A celle qui, par son héroïque labeur, lui permettait de les conquérir. La convaincre? il ne l'espérait pas. Elle consentirait, pour ne pas désespérer son fils; mais sa conscience protesterait. Qui sait même si, tout d'abord, la jalousie maternelle ne serait pas la plus forte? Il savait bien quels étaient ses rêves: ne jamais quitter Jacques et remplacer par sa tendresse vigilante toutes les autres tendresses humaines. Il agitait toutes ces pensées en revenant rue Lambert. Avec la netteté de décision des natures franches, il voulait ne pas attendre et avouer tout de suite à sa mère ce qu'elle ne devait pas ignorer. En apercevant Jacques, Françoise demeura stupéfaite. Elle ne reconnaissait plus son fils, sombre et soucieux depuis tant de jours. Ses yeux riaient; une joie profonde illuminait son visage.
—Mère, dit-il, j'aime; je suis aimé. Je te demande la permission d'épouser celle que j'ai choisie, et qui me choisit elle-même entre tous.
Avant même qu'elle pût répondre, rapidement, en quelques mots, il lui racontait ce roman d'amour, jeune et frais comme un poème d'avril. Françoise, immobile, muette, écoutait Jacques, le regardant de ses yeux fixes.
—Alors, tu veux me quitter?
—Tu me quittes, puisque tu te maries! Crois-tu donc que ta femme voudra vivre avec ta mère? Ah! les enfants! Sacrifiez-vous donc pour eux! Donnez-leur tout! Voilà comme ils vous récompensent. Je n'ai plus que toi. Ton père est mort fusillé et dort je ne sais où, comme une bête abandonnée. Je me disais que tu me resterais; je jouissais de ta gloire et mon égoïsme consolait ma douleur. Il te suffit de rencontrer une femme que tu ne connaissais pas il y a trois mois, pour abandonner ta mère qui t'a aimé toute ta vie!
Il se mettait à genoux devant elle; il se faisait humble, tout enfant.
—T'abandonner? tu ne le penses pas. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas. Il y a entre nous deux plus que ces liens de nature qui unissent une mère à son fils; il y a les souffrances endurées en commun, les larmes que nous avons versées, les espérances que nous avons conçues; il y a mon père qu'on a volé à notre tendresse!
De nouveau il l'embrassait, comme s'il voulait lui prouver, à cette heure où elle doutait de lui, que sa tendresse filiale vivait toujours plus ardente et plus respectueuse que jamais.
—Tu me dis que ma femme ne voudra pas vivre avec ma mère? C'est que tu ne connais pas Faustine. Elle t'aimera, puisqu'elle m'aime. Pourquoi donc seriez-vous séparées? Est-ce qu'une affection commune ne vous réunit pas?
Françoise se taisait toujours. Elle ne voulait pas confesser que, sans l'avoir vue, elle haïssait cette étrangère. Sa jalousie grandissait à son insu. Elle ne pardonnait pas à la femme qui venait bouleverser sa vie. Jacques s'effrayait de ce silence obstiné.
—Pourquoi ne me réponds-tu rien? Je me montre tendre et soumis; je ne peux donc pas t'avoir blessée? Il est impossible que tu juges mal Faustine, puisque tu ne la connais pas. Si c'est un mariage en lui-même que tu blâmes, attends au moins quelques jours. Étudie celle que j'aime, observe son caractère: il est impossible que tu ne sois pas séduite par sa franchise et sa loyauté.
Françoise ne pouvait pas refuser. Elle aurait avoué ainsi que, par égoïsme, elle détruisait le bonheur de son fils. Soit, elle la verrait, cette femme, et peut-être alors lui serait-il permis de parler.
—Mme de Guessaint m'attend ce soir, reprit-il. Pourquoi ne m'accompagnerais-tu pas? Je présente ma fiancée à ma mère: rien de plus naturel.
—C'est bien, dit-elle. Je t'accompagnerai.
Faustine attendait dans son atelier avec Nelly.
—Alors ton mari ne sait rien encore de tes résolutions? demandait Mme de Guessaint en riant.
—Rien; je me suis montrée d'une dignité... oh! d'une dignité!... En me voyant arriver, le pauvre homme est devenu tout pâle. Bon Félix! je voulais lui sauter au cou. Mais, heureusement, je suis restée dans une réserve amicale pleine de tenue. Je lui ai dit: «Je crois que nous avons à causer. Je vais dîner avec Faustine, et je rentrerai de bonne heure. Je vous défends de sortir: attendez-moi.»
—Et qu'est-ce que tu feras en... en rentrant de bonne heure?
Nelly rougissait un peu. Elle baissa la tête et dit tout bas:
—J'ôterai le verrou...
Cette fois, Mme de Guessaint riait aux éclats.
—Dame! reprit Nelly, puisque les hommes sont comme ça! Puisque si... puisque... enfin, je m'entends!
Mme Percier détourna la conversation.
—Alors, il va venir, le beau sculpteur? Mon Dieu, que j'ai donc envie de vous voir tous les deux en face l'un de l'autre! Sois tranquille, je ne vous ennuierai pas longtemps. Je m'en irai au bout d'un quart d'heure.
Faustine rougissait à son tour; et, à son tour aussi, Nelly riait, heureuse de sa petite revanche. Presque aussitôt on annonçait à Mme de Guessaint la visite de Jacques Rosny et de sa mère.
—Sa mère? murmura-t-elle étonnée. C'est vrai. Il lui a tout dit, et elle a voulu me voir.
Faustine ne pouvait pas reconnaître Françoise. Tant d'années s'étaient écoulées depuis le jour où elle avait recueilli la pauvre créature! Tant d'événements, terribles ou douloureux, avaient troublé sa vie! Puis, cette femme de quarante-cinq ans, aux cheveux gris, au visage pâle, allongé et durci par la souffrance, ne ressemblait guère à la Françoise d'autrefois, superbe dans l'épanouissement de sa beauté blonde. Au contraire, Mme de Guessaint n'avait pas changé. C'était bien toujours la jeune fille du château de Chavry, mûrie peut-être par l'existence, mais toujours jeune et radieuse. Françoise n'hésita pas une minute. En entrant dans l'atelier, elle fixa ses yeux ardents sur cette rivale, et dès le premier regard elle resta toute saisie. Elle revoyait après tant d'années celle qui, naguère, lui venait en aide; celle qui se montrait bonne et généreuse lorsque le destin la désespérait. Elle ne pouvait pas douter. Dans le fond de la pièce était accroché le tableau, peint par Faustine, ce tableau que Mlle de Bressier esquissait, le jour même où le malheureux Étienne arrivait à Chavry pour la dernière fois. Ce souvenir ancien amollissait les duretés de Françoise. Elle apercevait, dans la pénombre du passé, ce grand salon et ces deux belles jeunes filles si douces et si prévenantes. Sa jalousie maternelle se fondait brusquement à la chaleur de sa gratitude.
—Vous! c'est vous! Oui, vous ne me reconnaissez pas: c'est que je ne suis plus moi-même. Rappelez-vous la pauvre malheureuse qui s'évanouissait, il y a dix ans, à votre porte. Vous l'avez recueillie, vous l'avez sauvée. Comme je vous ai bénie, sans savoir où vous étiez! Et c'est vous qui êtes aimée par mon fils! C'est vous qui l'aimez! Comme je suis heureuse! C'est pour son bonheur et le mien qu'il vous a rencontrée! Il aurait pu s'éprendre d'une coquette, d'une créature légère, incapable de le comprendre. Et c'est vous! Moi qui étais jalouse! Les desseins de Dieu sont infinis. J'aurai le bonheur d'aimer comme ma fille celle qui épousera mon fils!
Jacques écoutait, stupéfait, ne comprenant pas. Il fallut que Faustine et sa mère lui racontassent tout ce qu'il ignorait. Françoise expliquait à Mme de Guessaint quelle terreur lui inspirait le mariage de son fils. Elle avait craint que cette épouse lui arrachât le cœur de son enfant. Maintenant, elle ne redoutait plus rien. Elle ne se lassait pas de regarder Faustine. Oui, Jacques avait bien choisi. Comme la vie se montrait douce et clémente, qui les réunissait ainsi dans une communauté d'amour! Et Mme de Guessaint, à son tour, achevait d'apaiser les dernières jalousies de la mère. Non, ils ne se quitteraient pas, ils vivraient ensemble, toujours, toujours...
Toujours! Un bien grand mot, et que les lèvres humaines ne devraient prononcer jamais.