FEMMES RÊVÉES

A l'idéal ouvre ton âme,

Mets dans ton coeur beaucoup de ciel,

Aime une nue, aime une femme,

Mais aime!—C'est l'essentiel!

THEOPHILE GAUTHIER

L'Inconnue

Cette femme qui passe au lever de la lune,

Voilée et dont le voile est le jouet du vent,

Cette femme qui passe et se deult sur la dune,

Me disais-je rêvant,

Est-elle une beauté brune, blonde ou châtaine,

Cachant, le coeur ému, sous un voile jaloux,

Des épaules de neige ou des tresses d'ébène,

Ou des yeux andalous?

Vient-elle de l'Attique ou de l'Occitanie,

Du Nil ou de l'Indus, de Rome ou de Paris,

Ou se dit-elle enfant de la Lusitanie

Ou d'un autre pays?

Se nomme-t-elle Ea, Bérénice ou Pauline,

Armide ou Madeleine, Eliane ou Ninon,

Isaure, Iole, Ida Nohémie, Jacqueline,

Ou d'un plus joli nom,

Cette femme qui passe au lever de la lune,

Voilée et dont le voile est le jouet du vent

Cette femme qui passe et se deult sur la dune?

Me disais-je en rêvant...

Rêve

Les cheveux flottants et la gorge nue,

Au sein d'un val où j'étais seul,

Une femme est venue

Calme, en traversant l'ombre d'un tilleul,

Elle s'embellit d'un sourire

Quand elle me vit seul,

Et, parfumant l'air d'une odeur de myrrhe,

Elle vint s'asseoir près de moi

Ne cessant de sourire.

Puis elle m'offrit, vibrante d'émoi,

Le baiser de sa lèvre rose,

En s'inclinant sur moi,

Les cheveux flottants, la bouche mi-close.

La Chasseresse

J'aime à fantasier la sereine beauté

De cette virginale et blonde chasseresse

Que, telle qu'aux accents d'un sylvain redouté

Fuyaient dans les roseaux les nymphes en détresse,

En me voyant, furtif, près d'elle, en tapinois,

Oeillader sa démarche altière, s'est enfuie

Adorablement belle, à travers les grands bois,

Un jour que le soleil souriait dans la pluie.

Chant des Pleureuses

Ayons comme les jours de la triste saison

Nos heures de soleil et de mélancolie;

Autant qu'il nous est doux de rire à la folie,

Qu'il nous plaise parfois de pleurer sans raison.

Pleurons, pleurons pleureuses que nous sommes

Pleurons, pleurons, loin du regard des hommes,

Pleurons quand la tristesse enténèbre nos yeux,

Pleurons lorsque le coeur s'énamoure et s'ennuie;

Que nos chagrins, pareils aux nuages des cieux,

Se dissipent en pleurs comme ils tombent en pluie!

Qu'il est plaisant de voir, ainsi que brusquement

S'ensoleille en avril l'azur après l'ondée,

Une pleureuse encor de larmes inondée

S'illuminer soudain d'un sourire charmant!

Pleurons, pleurons pleureuses que nous sommes

Pleurons, pleurons, loin du regard des hommes,

Pleurons quand la tristesse enténèbre nos yeux,

Pleurons lorsque le coeur s'énamoure et s'ennuie;

Que nos chagrins, pareils aux nuages des cieux,

Se dissipent en pleurs comme ils tombent en pluie!

Dolentes et les yeux empreints de nonchaloir

Sachons parfois, ainsi qu'à l'ombre des platanes

Le coeur alangouri soupirent les sultanes,

Même au doux mois des fleurs gémir et nous doloir.

Pleurons, pleurons pleureuses que nous sommes

Pleurons, pleurons, loin du regard des hommes,

Pleurons quand la tristesse enténèbre nos yeux,

Pleurons lorsque le coeur s'énamoure et s'ennuie;

Que nos chagrins, pareils aux nuages des cieux,

Se dissipent en pleurs comme ils tombent en pluie!

Le Bois

Vous souvient-il qu'un jour auprès des flots tranquilles,

Sous le dais de ces bois moussus et parfumés

Ainsi que les pastours des anciennes idylles,

Nous nous sommes aimés?

Vous souvient-il encor des bois où nous allâmes

Alors qu'aux vents de mai neigeaient les églantiers,

Alors que sans retour s'allumait en nos âmes

L'amour que vous chantiez?

Le divin souvenir de ces heures lointaines,

Doux, triste, vous fait-il quelquefois regretter

De n'avoir plus au coeur les espérances vaines

Qui vous faisaient chanter?

Hélas! nos corps ainsi que ces bois séculaires

Par les soleils d'avril ne sont plus rajeunis,

Car, ô femme, à jamais sont mortes nos chimères

Et nos fronts sont ternis!

Les Préceptes de l'Amour

Adolescent ta chair dompteras,

Afin de vivre longuement.

Vierge ton corps tu garderas

Jusqu'à l'hymen jalousement

Honnête point ne marcheras

Devers la tombe isolément.

Nulle femme ne connaîtras

Hors de l'hymen charnellement.

Selon ton coeur tu choisiras

Une femme discrètement.

Chrétien tu te multiplieras

Par le sang et l'enseignement.