II
LES ROMANS ET LES CONTES
Le roman apparaît comme la véritable incarnation du tempérament flamand.
Nous avons indiqué déjà quelle parenté rattachait les romanciers contemporains aux peintres du XVIIe siècle, il faut le répéter encore, car, si tous les écrivains belges peuvent justement se réclamer des artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement que la poésie ou le théâtre, le roman invite aux descriptions: ainsi s'exaspère ce besoin de peindre qui gît au fond de tout auteur belge. Les romanciers belges sont des peintres et, en général, ne sont que des peintres. Cette remarque s'applique particulièrement, sinon exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs œuvres d'études de caractère, de complications sentimentales: leur psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugène Demolder, de Georges Virrès, forment, comme la merveilleuse légende de Charles de Coster, leur maître à tous, une suite de tableaux d'où jaillit, en torrent, la nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse fastueuse, soit l'âpreté rude de la race flamande, sans grand souci d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colorées, tantôt splendides, tantôt ignobles, étalent la vie glorieuse ou tarée; rarement cependant elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur. Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois même grossiers! Sous leur écorce rugueuse, ces gaillards cachent une âme presque enfantine; grâce à leur inaltérable fraîcheur, ils peuvent écrire des pages ordurières, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est que leur dédain de toute affectation, leur insouciance de toute coquetterie vaine, leur probité littéraire parfaite donnent à la plupart d'entre eux une allure de spontanéité franche, de familiarité bienveillante dont le charme exerce un irrésistible attrait.
Le superbe mâle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaillé de mèches rousses, la moustache fièrement dressée, les narines palpitantes et avides, deux yeux, oh! très doux et très bons, mais qui flambent, toute sa personne respire la vigueur et la crânerie.
Né le 24 mars 1844, à Ixelles, près de Bruxelles, Camille Lemonnier n'était plus un débutant en 1880. Encore qu'Un Mâle, sa première œuvre importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que son âge, une incontestable autorité. Aussi, dès les premiers efforts de la Jeune Belgique, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les jeunes écrivains.
«À ce moment, écrit Léon Bazalgette[25], Camille Lemonnier apparaît bien le chef et le père. Il avait été l'éveilleur, l'homme providentiel qui, du rameau de son art, avait touché au front les endormis.»
Esquisser la silhouette de Camille Lemonnier, n'est-ce pas déjà présenter son œuvre? En elle se retrouve la véhémence sanguine et voluptueuse de l'homme, comme la caresse naïve de son regard. Deux douzaines de romans au moins et maints recueils de nouvelles affirment la sève inépuisable, rajeunie sans cesse, de cet écrivain.
Chez Lemonnier, je distingue d'abord, avant tout, un peintre effréné de la nature. Il aime la nature, il aime la terre, le murmure animal et végétal qui l'enchante. Lui-même se grisa, à vingt-cinq ans, de la vie au plein air, et, dans les livres où il l'exalte, on perçoit une émotion plus intime que s'il tente de réduire son fougueux enthousiasme à la mesure des villes ou des salons. Un Mâle est l'hymne à l'existence libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprès, quelle belle bête humaine! D'instinct, il braconne, hait les gardes, aime les filles; il fait vraiment partie de la forêt, comme les arbres, comme les plantes, comme les biches et ne raisonne guère plus qu'eux. Dans ce roman tuméfié, par endroits, de rutilantes kermesses, mais sentant si bon les bois et les fermes, si parfumé de fleurs, si chantant de claires mélodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de colorations rares, rien ne semble artificiel. Voici l'heure où le soleil se lève:
La laiteuse clarté bientôt s'épandit comme une eau après que les vannes sont levées. Elle coulait entre les branches, filtrait dans les feuilles, dévalait les pentes herbues, faisant déborder lentement l'obscurité. Une transparence aérisa les fourrés; les feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs gris ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l'encens des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d'argent neuf.
Il y eut un chuchotement vague, indéfini, dans la rondeur des feuillages. Des appels furent siffles à mi-voix par les verdiers. Les becs s'aiguisaient, grinçaient. Une secouée de plumes se mêla à la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des claquements lents; et tout d'une fois, ce fut un large courant de bruits qui domina le murmure du vent. Les trilles des fauvettes se répondaient à travers les branches; les pinsons tirelirèrent; des palombes roucoulèrent; les arbres furent emplis d'un égosillement de roulades. Les merles s'éveillèrent à leur tour, les pies garrulèrent et le sommet des chênes fut raboté par le cri rauque des corneilles[26].
Aussi peu fardés, aussi éclatants sont les paysages dans Le Mort, bien qu'autrement farouches, dans L'Île Vierge, dans Adam et Ève, dans ce délicieux récit qui s'intitule: Au cœur frais de la forêt.
Mais ailleurs Lemonnier célèbre l'usine dévorante (Happe-Chair), conte les aventures d'une étoile de café-concert (Claudine Lamour), les souffrances de la femme adultère (La Faute de Mme Charvet); il écrit L'Hystérique, Le Possédé, l'Homme en amour, et nous initie à des vices honteux, à des dépravations infâmes… En de tels romans, bien qu'il demeure peintre puissant et prodigieux évocateur, Lemonnier, dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu. Nous le sentons gêné, incommodé par les turpitudes dont il nous entretient. Ce souffle de mysticisme attendri s'évanouit qui, au cours de certains romans, prête aux descriptions tant de grâce prenante sans les dépouiller de leur énergie. Camille Lemonnier est l'homme de la nature sincère et généreuse; il étouffe dans les atmosphères lourdes de compromissions, de mensonges et de vice. Aussi, quand, après tous ces ouvrages à l'âcre relent, paraissent L'Île Vierge, Adam et Ève, surtout Au Cœur frais de la forêt, l'un de ses romans les plus exquis, il semble savourer la joie de fuir un vilain cauchemar. Nous retrouvons alors le Lemonnier d'Un Mâle, mais moins farouche, plus troublé, plus prosterné devant cette Nature qu'il adore religieusement comme une Divinité, que seule il croit capable de régénérer l'humanité. Et sa foi se grandit de l'horreur des dépravations dont ses récents volumes lui avaient imposé le spectacle. Elle est édifiante l'histoire des deux jeunes vagabonds, Petit-Vieux et Frilotte… S'étant enfoncés dans la forêt pour y vivre, insensiblement ils se débarrassent de toutes les tares développées en eux par la ville, se purifient, redeviennent bons et sains au contact de la nature. Le beau chant à la gloire de la Forêt, magicienne qui guérit les mauvaises passions et ennoblit! Il y a dans ce livre tant de séduction douce, tant d'innocence câline, qu'on aime à s'y plonger comme en une source de réconfortante pureté pour oublier les vilenies et les laideurs de l'existence:
Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le mystère, vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité émerveillée d'enfants devant un prodige. C'était si gentil, cette Iule, cueillant la rosée à ses cheveux et l'égouttant en arc-en-ciel dans le matin frais avec des yeux éblouis! Couchée sur le ventre, près de moi, elle regardait glisser à ma peau les filées de soleil comme des scarabées vermeils et elle criait de plaisir. Elle sentait bon le jour qui se lève, l'écorce humide, le brouillard monté de l'eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles d'arômes. Elle avait l'odeur du froment mûr et du pain[27].
Bien des ouvrages de Lemonnier, Un Mâle, Le Mort, Happe-Chair, par exemple, sont, autant que des tableaux, des épopées. Lemonnier considère la Forêt, l'Usine comme des êtres animés qui dominent et inspirent son récit. Il en fait une représentation symbolique de la vie rustique ou de la vie des villes. À cet égard, sa conception rappelle celle d'Émile Zola; chez lui, comme chez Zola, on observe une tendance à grossir le symbole, à le transfigurer, à l'idéaliser, de sorte que les pages les plus réalistes prennent souvent une allure hallucinante et fantastique. Combien de critiques ont proclamé déjà que Happe-Chair, le poème de l'Usine, était une transposition de Germinal, le poème de la Mine! Sans doute, Happe-Chair parut un an après Germinal, mais, à en croire Léon Bazalgette, le roman de Lemonnier devance historiquement celui de Zola. Peu importe d'ailleurs; car, même si Happe-Chair fut composé avant la publication de Germinal, la «manière» de Zola a manifestement influencé Lemonnier dans cette œuvre, et dans d'autres comme Mme Lupar ou La Fin des Bourgeois.
Aussi bien, puisque nous parlons d'influence française, convient-il de noter à quel point Lemonnier s'est souvenu d'Alphonse Daudet, en écrivant la plupart des nouvelles qui illustrèrent maints journaux parisiens, avant de paraître en volumes. Toute cette partie de l'œuvre du romancier n'est pas appelée à de glorieuses destinées. En vérité, Camille Lemonnier dégrade son admirable personnalité, s'il s'égare loin de la vie naturelle et libre.
Toutefois, ce bon géant, dont des sujets si variés ont tenté la verve, ne fit jamais preuve d'une spontanéité plus exquise qu'en composant ses délicats, ses touchants Noëls flamands, ou encore Le Vent dans les moulins, Le Petit Homme de Dieu, deux romans qui chantent la vie intime du pays de Flandre, celui-là, les paysages chéris et les multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles, les âmes simples et croyantes. Ne négligeons pas non plus L'Histoire de huit bêtes et d'une poupée, La Comédie des jouets, Les Joujoux parlants, autant de contes pour les enfants, où Lemonnier se fait grand-papa avec une bonhomie souriante et amusée.
Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante Belgique, où Lemonnier dépense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur de son pays, toute sa force et toute sa foi.
Cet écrivain, qui fréquenta peut-être davantage les peintres que les hommes de lettres, possède, pour évoquer la nature, des trésors de notes tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connaît la propriété de tous les mots, de tous les mots spéciaux à toutes les situations, à tous les métiers, mais il sait l'art de les distribuer dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette, selon les exigences du récit ou les harmonies du décor. Rappelez-vous avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'Un Mâle, le faste d'une aurore printanière. Admirez en quel style sensuel et gras, il projette la folie d'une fête villageoise:
Midi tomba sur la soûlerie. Le grésillement des côtelettes à la poêle chuinta derrière les huis. On entendit remuer les vaisselles dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffés par le soleil passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, après avoir mangé, se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru du jaune d'or de la lumière de midi, avaient des tons de poissons rissolés dans le beurre[28].
Il faut reconnaître que, dans les premières productions de Lemonnier, des expressions de mauvais goût déparent trop souvent l'originalité de la langue. Elles sont devenues de moins en moins fréquentes, à mesure que Lemonnier s'affinait à notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles pas un peu comme la rançon inévitable de ce tempérament toujours en tumulte?
L'œuvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honnêtes, des plus franches, des plus émues, des plus vaillantes qu'on ait données. Il ne semble guère possible de la mieux caractériser qu'en laissant la parole au Maître lui-même, dont la solidité et la fraîcheur permettent d'espérer de beaux livres encore:
Je ne me suis jamais séparé des choses et des hommes qui m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon être et me valut des joies infinies. Peut-être avec un goût mieux calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts, plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai vécu surtout avec ténacité la vie des gens de mon pays[29].
Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'écrivains veuillent les méditer!
La renommée de Georges Eekhoud ne s'étend pas aussi loin que celle de son illustre aîné. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage révolté. Sa passion de la nature égale, en ardeur, celle de Camille Lemonnier, mais elle reste âpre: jamais un sourire, jamais un abandon. Ou entend mordre, sous cet amour féroce et jaloux, la haine de tant d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse développa chez Georges Eekhoud des instincts de bête traquée et défiante. Il ne s'est jamais apprivoisé depuis. La société lui inspire une sainte horreur; pour trouver grâce auprès de ce réfractaire, il faut exhiber des titres de misère; les vagabonds, les dévoyés, tous les parias de l'humanité qui grouillent dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intéresser à leur sort que l'homme honnête ou heureux. En eux seuls il sent des amis, pour eux seuls il réserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue sur Mes Communions:
Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce monde, étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je pense à eux, à tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance.
Remarquer à quel point Georges Eekhoud possède peu les dons qui rendent un écrivain séduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu? Tenacement attaché à sa terre, à sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre et ingrate et que les habitants des pays riches la méprisent et qu'elle fait figure de déclassée, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces malheureux dont le visage émacié rebute. Et il peint son pays avec un acharnement rageur, féroce, pour le venger; dans presque tous ses livres il le célèbre, lui, et ses villages, et ses paysans opiniâtres, têtus, courbés sur la glèbe aride. Les descriptions sont d'un réalisme brutal et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces «gaillards massifs, râblés comme des bœufs du terroir» s'abandonnent à d'excessives folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excités par la bière, les salaisons, les victuailles fumées, la chair des filles, ils se livrent aux plus grossières débauches. À ces récits, mais à ceux-là seulement, Eekhoud prête une physionomie moins rébarbative, plus plaisante et comme un petit air «sans façon», qui ne messied point. Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire Kees Doorik, Les Kermesses, Les Fusillés de Malines, Cycle patibulaire, Mes Communions, Escal Vigor; Kees Doorik est l'histoire d'un valet de ferme bâtard, qui devient amoureux de sa patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries épouse Jurgen, le beau villageois. Kees, déjà fort agité par d'exagérées libations, apprend la nouvelle en revenant d'une fête, de la bouche même de son rival. En proie à un désespoir furieux, il le tue. Ce scénario banal donne à Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que bâtard, parce que méprisé et injurié, provoque sa sympathie. Dans La Nouvelle Carthage, Eekhoud exalte la vie de la cité anversoise, du moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les coquins, tous ceux que la société poursuit de ses lois haineuses, lui les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les bourgeois, mais les commerçants, mais les boursiers, mais tous ceux qui doivent leur sécurité au triomphe de conventions scélérates, tous ceux-là, le romancier les écrase sous son mépris. N'importe, le livre nous vaut des peintures d'une énergie fauve vraiment saisissante et les pages consacrées au monde des débardeurs comme celles qui évoquent une séance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges Eekhoud ait écrites.
Cet insurgé intrépide compromet cependant la richesse de son œuvre par des passages d'un caractère révoltant. Son exaspération l'entraîne parfois hors des frontières du bon goût. Témoin, l'assassinat de Jurgen par Kees Doorik:
Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écarter les vêtements du malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrât pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Pitié! Ah Maie!…
Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau. D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant: Harré! Et vlan, et encore!
Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lierrois dans la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un flot de sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent, rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30].
En vérité, la bestialité de cette scène écœure: nous ne sommes point à la boucherie. Trop d'abcès analogues gangrènent malheureusement les romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de pitié attendrie, si fréquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne désinfecte jamais. Quant à la langue, elle manque essentiellement de distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privés d'huile… Georges Eekhoud est, je crois, le seul écrivain belge d'expression française, qui se défende de notre culture[31]; on s'en aperçoit. Estimons les nobles parties de son œuvre, respectons l'intransigeance irréductible de son tempérament. Quant à l'aimer!…
Eugène Demolder, quel gai compagnon! Celui-là va nous ragaillardir! Son œuvre éclate d'orgies joyeuses; elle est l'apothéose de toutes les passions du Flamand matérialiste et jouisseur. À côté d'Eugène Demolder, Lemonnier semble un timide; même chez de Coster, on ne trouve point une sève aussi effervescente ni une telle désinvolture dans l'étalage des indécences. Et puis, circulant par toute cette grossière débauche, un courant clair de mysticisme rafraîchissant… En Demolder se confondent merveilleusement la nature sensuelle et le caractère religieux de la race flamande:
Ainsi, écrit Désiré Horrent[32], Demolder, par ce mélange de piété et de jovialité, montre qu'il appartient à la race des Flamands du littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent aux folies et aux saouleries des kermesses, à la race de ces marins et de ces pêcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer reflètent leur songe d'infini.
Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres écrivains de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les musées dans ses livres. Seul, peut-être, parmi les auteurs belges, il demeure aussi indifférent à la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaçant les tableaux d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint, dirait-on, avec sa plume sur son papier. La légende d'Yperdamme? Une toile de Breughel. Voici, dans le même décor de la contrée natale, la même cité imaginaire, la même foule bariolée et burlesque, les mêmes tonalités somptueuses, la même puissance enveloppante de l'âme patriarcale. Les Récits de Nazareth, Le Royaume authentique du grand Saint-Nicolas, Les Patins de la Reine de Hollande, autant de légendes dans lesquelles Demolder accorde son goût des descriptions sanguines à un sens mystique délicieux. Une œuvre imagée et enflammée s'il en fut, la Route d'émeraude, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe siècle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'époque. Devant nos yeux défilent les tableaux réalistes les plus osés. Nez empourprés, trognes échauffées, silhouettes titubantes, buveurs en ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait, comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Téniers et de Jordaens se détacher de la toile, gesticuler, hurler… Ah! le beau tapage, et que voilà de grasses agapes dont se fût régalé notre Gargantua! Mais nous assistons aussi à la visite édifiante de Rembrandt dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons révéler devant Kobus illuminé le mystère de son art et confier, avec quelle émotion! comment il conçut les Pèlerins d'Emmaüs. Voici, d'autre part, la vie grouillante et bigarrée d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le malheureux Kobus, ensorcelé par Siska, se dégrade et oublie son art. C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis, à Harlem, inspiré la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son relèvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperçoit des tableaux et gravures du Maître.
Kobus penché sur les œuvres se releva frémissant. Alors, au milieu de cette exhibition après faillite, de ce bazar qu'attendaient les enchères, au sein de cette foule qui suait le désir du lucre, une rédemption s'opéra d'un coup. L'appel mystérieux qui avait sonné dans les trompettes des anges de Lucas, à Leyde, chanta à nouveau dans l'âme de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle énervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase frissonnante naguère incompréhensible pour lui, cette ivresse dans laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie des forces secrètes de sa nature et qui ne s'était pas tarie[33].
Et le peintre ressuscité regagne le vieux moulin du père Barent où il illustrera sur ses toiles le décor réconfortant du pays et les mœurs de ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute puissance de la nature.
Après cette reconstitution enthousiaste du XVIIe siècle hollandais, Demolder, que décidément le présent séduit peu, tenta celle, plus inattendue, du XVIIIe siècle français, dans Le Jardinier de la Pompadour. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en Île de France: la région de Melun, Bellevue, les méandres de la Seine formeront le cadre de ces peintures nouvelles. Un pareil roman paraît singulièrement propre à exciter notre curiosité, puisqu'il met en lumière l'empreinte de notre culture sur Demolder. Jamais l'auteur de La Route d'émeraude n'aurait écrit le Jardinier de la Pompadour, s'il n'avait vécu dans les environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude jovialité aux minauderies de notre XVIIIe siècle? Ne risquait-il point d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de là-bas? N'allait-il point prêter aux dames d'honneur de la «Belle Jardinière» les allures débraillées des gouges dans les kermesses? Telle est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture presque autant de mesure élégante que, jusqu'alors, de verve outrée. Je dis «presque autant», car, malgré tout, et Dieu merci, il ne bâillonne pas constamment sa virulence; certain repas de noce du Jardinier de la Pompadour et le genre de plaisanteries qui s'y échangent font plutôt songer aux tableaux de Brower qu'à ceux de Lancret. Toutefois, quelques pages exceptées, Demolder devient le confrère de Watteau et de Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la grâce, de la joliesse caressante.
Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se pailleta d'argent. Ébloui, Jasmin regarda les spirales opalines que le vent poussait contre les buissons[34].
Ou bien:
Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches, sur leurs longues tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des nouvelles venues[35].
Voici d'autres tableaux où Demolder ne ménage aucune des touches tenues et mignardes, des harmonies maniérées et précieuses, si recherchées au XVIIIe siècle:
Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand plaisir à la voir célébrer par les seigneurs orgueilleux dont les habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts résédas et de violettes fournis d'argent et d'or[36].
Plus loin:
Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!) par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers à gondole ou à guéridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait:
Nous n'irons plus au bois
Les lauriers sont coupés![37]
N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau?
Dans cet aimable roman où le jardinier, qui répond au nom parfumé de Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a des héroïnes, les fleurs; elles répandent leur arôme par tout le livre. Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugène Demolder s'imprègnent toujours d'une émotion religieuse, ceux-là pénétrés de mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idéal, et voilà bien le secret de leur vivifiante joie.
On a fréquemment rapproché Georges Virrès de Georges Eekhoud, parce que lui aussi célèbre la Campine. Si Les Gens du Tiest illustrent l'existence d'une petite ville de province, En pleine terre, La Bruyère ardente, L'Inconnu tragique sont des hymnes brûlants à ces landes désolées, à ces hommes qu'une destinée invincible rive à leur sol. Mais Virrès ressemble bien peu à Eekhoud! Ce châtelain, d'allure élégante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent. La vieille âme religieuse des Flandres se perpétue en lui. Comme les autres romanciers, Virrès se préoccupe fort de la plastique, il peint, il peint même des scènes violentes de débauche ou de sang, mais jamais il ne s'y complaît, et je ne m'étonnerais point qu'il y vît un moyen de rendre plus édifiante la partie mystique de son œuvre. Dans La Bruyère ardente, Rœk, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent haineusement: «Au fond des années, au delà des mémoires des plus anciens, avait germé l'antipathie du village et du hameau. Ceux de Rœk et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimitié dans toutes les veines; c'était le plus sûr héritage des parents[39].» Cette rivalité développe chez les uns et les autres des sentiments détestables, excite tous leurs sens, les pousse au meurtre: de là, le lugubre et le tragique du livre. Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu prolixe, qu'elle «synthétise, idéalement et sans aucune invraisemblance, parmi les crudités d'un réalisme aigu, la mysticité médiévale, ataviquement perpétuée en cette terre campinoise avec l'héroïcité calme et la vertu sublime des vertus primitives[40]».
Georges Virrès accorde à son style le plus grand soin. La distinction naturelle s'accommode mal de formules banales. Il écrit avec infiniment de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que de sensibilité souple et de déférente émotion.
Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires d'anges. Le paysan avait mis la tête à la fenêtre, et la grâce balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondément. La saveur de la Campine automnale flottait dans les premières lueurs de la journée. Un parfum de feuilles jaunies et l'arôme des pins s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientôt les terres arables dégagèrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y eut l'envahissement des bouffées chaudes qui venaient de la cour de la ferme[41].
Nous devons à un jeune écrivain, Prosper-Henri Devos, le livre remarquable qu'est Monna Lisa. Pour la première fois, sans doute, un romancier belge compose son œuvre non point seulement pour peindre ou crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de développer une idée. Voici la pensée de Devos: la femme revient fatalement à l'homme qui modela son âme vierge; de même l'artiste a toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idéalistes du roman, trop touffu peut-être, mais singulièrement ardent et musclé, peuvent se résumer en ces quelques lignes:
… Ce n'est pas impunément que deux âmes se mêlent à l'heure où un grand rêve vient en elles de s'allumer. Il les fond au même creuset et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance première. Chacun a laissé dans l'autre la moitié d'elle-même. Ainsi leur amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils peuvent bien, éloignés l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet amour reste immense et sacré[44].
Il convient aussi de rendre hommage au talent sincère et généreux d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie à la vie lamentable des forçats militaires ou décrit avec crudité les maisons mal famées d'Anvers. Voilà une nature robuste et pleine de souffle, très pitoyable en même temps aux déshérités, mais en hostilité manifeste avec toute forme d'expression un peu étudiée.
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À côté de ces écrivains au tempérament bouillant, dont le coloris brutal éblouit souvent, la Belgique possède des romanciers ou conteurs, d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractère autrement paisible, qui peignent avec des tonalités moins sanguines les paysages plus aimables, les mœurs plus douces de leur contrée. Les descriptions n'ont ni l'envergure, ni l'héroïsme de celles des auteurs flamands. N'étant point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligés de s'expatrier pour chercher la culture française, puisque en leurs veines circule du sang latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province, regardent autour d'eux, pas très loin, puis nous offrent des décors discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement fanatiques, avec un souci persistant de notations précises ou de subtilités psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au matérialisme épais et au mysticisme se substituent la grâce et l'émotion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs écrits, beaucoup plus largement que leurs confrères flamands, une bonhomie fort touchante. Aussitôt nous devenons amis avec eux; même nous oublions un peu que nous lisons un livre à la disposition de tout le monde. L'histoire n'est-elle pas contée pour nous seuls dans la bonne intimité d'une soirée d'hiver?
Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales «qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le cœur gros en lisant l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»… Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman La Loi de péché, et de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. Les Contes de mon village, Une Rose à la bouche, Les Carnets d'un médecin de village, Les Contes d'avant l'amour sont des recueils savoureux, trop peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, Le Parfum des Buis «avec six autres histoires pour exalter la radieuse misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement des récits comme La Bablutte, Le Réveillon de M. Piquet, La Chalée Maclotte, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons:
C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et ratatinée, sous les replis de son châle de laine.
Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à
la petite église voisine.
Son nez goutte… Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de
bronze…
Chauds, chauds, les marrons!
Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule, mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme sur une joyeuse cymbale… Voilà! Elle fait son pauvre métier ainsi qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur: et c'est la joie[45].
Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre. Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. Les Amours rustiques sont un beau livre, mais Le Pain noir en est un très beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune faisait partie naturelle de certaines existences… On a vite compris que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde souffrance des hommes.
Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant d'Edmond Glesener, Le Cœur de François Remy. Le pauvre cœur de François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit; après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par lâcheté…, par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux! Cependant, l'atmosphère du Cœur de François Remy semble plus lumineuse que celle du Pain noir. Le roman vibre davantage; bien des scènes divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies descriptions le fleurissent:
Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46].
Ailleurs:
C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au loin, mélancolique comme un appel d'amour[47].
Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, Les Chrysalides, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48].
Le Prestige, L'Impossible liberté, Vieilles amours de Paul André témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes. La littérature belge ne se montre point prodigue de romans psychologiques, mais des œuvres telles que celles d'Edmond Glesener et de Paul André, autorisent toutes les espérances.
Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du Joyau de la Mitre, de Guidon d'Anderlecht, des Farces de Sambre-et-Meuse, la tête vous résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le Joyau de la Mitre. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans Le Maugré où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal.
Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir délicieusement!
Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges, mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention. Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique.
L'Aïeule et Les Contes de la Hulotte de Georges Rency, Les Contes à
Marjolaine de Georges Garnir, Les Nouvelles de Wallonie d'Arthur
Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de
Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du
Brabant.
André Fontainas dans L'Indécis, Blanche Rousseau, Henri Maubel surtout, dont les Âmes de couleur attestent la sensibilité intuitive, aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le dédale des complications de l'âme.
Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les Contes pour les enfants d'hier.
Les Escales galantes permettent de goûter l'art probe et l'élégance libertine d'André Ruyters.
D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font revivre l'antiquité par des ouvrages comme Leuconoë ou le Peplos vert, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà loin de la vallée mosane!
Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique, La Cité ardente, étincelante épopée à la gloire de Liège.
Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de La Famille Kaekebrouck avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute…
En face de tant d'œuvres variées, inégales, mais généralement bien en chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands, chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes, honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis, Bruges-la-Morte, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie, son charme malsain insinue un poison funeste… Oublions-le, pour garder intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée le roman belge.