III
LA POÉSIE
Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée, plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne?
Si l'on excepte certaines parties de l'œuvre d'Émile Verhaeren, le romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder du romantisme.
Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se laissaient hanter par le parfum troublant des Fleurs du Mal. Une tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les remous bouillonnèrent longuement… Ne nous flattons pas: l'aveugle soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le tempérament d'une autre race, non point de le paralyser.
Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren, rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique», les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe, ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le rythme.
J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?» L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse introduction à l'Attitude du lyrisme contemporain[51], Tancrède de Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «… de recherches objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan, nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen, pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur cœur autant qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à propos de sa Chanson d'Ève, poème symboliste par excellence:
Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des tableaux. Ma Chanson d'Ève est peinte autant que chantée. C'est très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures d'adoration ravie, devant telle œuvre comme La Naissance de Vénus de Botticelli, ou l'Annonciation de Léonard, et je rentrais dans mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet éblouissement[52].
Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est plus décrit que chanté. Et sans doute convient-il d'expliquer par cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu entraîner.
* * * * *
Si les Rimes de Joie de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme, même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même atmosphère de découragement, de rancœur… En lisant les Rimes de Joie, on ne peut s'empêcher de les comparer aux Fleurs du Mal, tant, malgré la différence des titres, les inspirations morbides se ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents luxurieux.
Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi:
Sachant mon dégoût libertin
Pour ce que le sang jeune éclaire
De son hématine,—un matin
Tu te maquillas pour me plaire.
Tu connais le bizarre aimant
Et les attirances damnées
Qu'ont pour moi les choses fanées
Troublantes désespérément:
Boutons d'un soir morts sur la tige,
Larmes des aubes sans lueurs,
Parfums éventés et tueurs
Sur lesquels mon âme voltige[54].
Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif La Nuit, des poèmes imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens.
Je suis un médecin qui dissèque les âmes
Penchant mon front fiévreux sur les corruptions,
Les vices, les péchés et les perversions
De l'instinct primitif en appétits infâmes.
Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité.
Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose
Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal,
Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose,
Découpe en grimaçant un profil d'animal.
La brute qui végète au fond de l'âme impose
Au galbe lentement son rictus bestial;
L'être humain se dissout et se métamorphose
En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal.
L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure,
Sous le faux vernis des civilisations
Trahissent lâchement notre ignoble nature;
Les muscles vigoureux et les carnations
Superbes font aux os d'inutiles toilettes
Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55]
Le sonnet intitulé Fémina flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante:
Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate,
Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux,
Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate.
Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
La chevelure sombre et houleuse, où je veux
Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes vœux
En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,
Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
Avec un bercement lent et lourd de frégates,
Comme avant le combat arborent leurs couleurs.
Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates
Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour
Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56].
Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire!
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé!
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57]
Au satanisme de La Nuit, Gilkin peut opposer, il est vrai, la philosophie plus réconfortante de son poème dramatique Prométhée, surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous cette enseigne gracieuse Le Cerisier fleuri.
Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux.
Chantons la joie!
Il pleut des roses dans mon cœur, et dans les cieux,
L'azur flamboie[58].
L'auteur de La Nuit a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel!
Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son œuvre, toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de Hors du siècle ferait excellemment le pendant de tel autre des Trophées. Souvenez-vous des Conquérants:
Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental,
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59].
En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier:
Ta gloire évoque en moi ces navires houleux
Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques
Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques,
Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.
Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux
Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques
Verse royalement ses richesses mystiques
Dans le cœur dilaté des marins orgueilleux.
Et les hommes du port, demeurés sur les grèves,
Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,
Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil;
Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,
Se rappelaient encore le splendide mirage
De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60].
La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie dans les siècles passés:
Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques,
Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui,
Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques
Et mon cœur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.
C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance! Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, les Tribuns de Giraud, sans songer aussitôt aux Chevaliers errants de Victor Hugo. Qu'on en juge:
Le peuple a vu passer des hommes énergiques,
Au masque impérieux, chargé de volonté,
Parlant haut dans leur force et dans leur majesté
Pour tirer du sommeil les races léthargiques.
Jetant au vent du ciel des syllabes magiques,
Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité,
S'emplissait, pour venger l'idéal insulté,
De glaives menaçants et de buccins tragiques,
La foule a retenu leur nom mystérieux
Et le lance parfois en échos glorieux
Dans l'acclamation d'une ardente victoire.
Le marbre légendaire où vit leur souvenir
S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire,
Et leur geste indigné traverse l'avenir[61].
Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu court, à la frémissante chevauchée de la Légende des Siècles; tout de même, c'est un arrière-petit-cousin…
Hors du siècle, le chef-d'œuvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin:
Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse
Plie adorablement sous l'orgueil de sa race,
Comme sous un tragique et trop pesant cimier…
Au palais des Borgia,
Siègent dans l'écarlate et les appels de cor
Les cardinaux romains rouges comme des laves.
Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or… Certains tableaux des Dernières Fêtes sont aussi flambants:
Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte
Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil,
Sous les plis féminins de sa robe de honte,
Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil
Parmi les longs reflets des lourdes draperies,
Au souffle d'éventails de pourpre, regardé
Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé,
Et dans ce fier décor de rubis et de laves
Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor,
Écoute loin, là-bas, aux bouches des esclaves,
Sangloter et saigner des fanfares de cor[62].
Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, La
Guirlande des Dieux (1910) et La Frise empourprée (1912).
La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques.
La multitude abjecte est par moi détestée.
Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil;
Et pour m'ensevelir loin de la foule athée,
Je saurai me construire un monument d'orgueil.
Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente des leurs, une parente pauvre d'ailleurs… Le Château des Merveilles, La Cithare, Le Collier d'opales, Le Coffret d'ébène renferment des vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace:
Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud
À mes chers amis
En souvenir
De notre campagne littéraire
Pour le triomphe
De la tradition française
En Belgique.
Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna La Cithare, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre «de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de Lisle[64]».
Cet échantillon des produits Valère Gille:
Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs.
Allant et revenant, de nombreux laboureurs
À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue.
La terre nourricière, en tous sens parcourue,
Montrait son limon gras dans le creux du sillon;
Les bœufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon.
Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage.
Les laboureurs faisaient retourner l'attelage,
Un serviteur placé sur un tertre voisin
Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65]
Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont, depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.
* * * * *
Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut guère… Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un Te Deum. Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette jouissance mystique.
Dans Les Tristesses, La Jeunesse Blanche, Le Règne du Silence, Le Miroir du ciel natal, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents. L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère, mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous alanguit, nous désempare, nous prend de force!
Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des chambres:
Les chambres vraiment sont de vieilles gens
Sachant des secrets, sachant des histoires,
—Ah! quels confidents toujours indulgents!
Qu'elles ont cachés dans les vitres noires,
Qu'elles ont cachés au fond des miroirs
Où leur chute lente est encore en fuite
Et se continue à travers les soirs,
Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66]
Ils chantent encore la tendre société des lampes:
La lampe est une calme amie
Qui nous console et nous conseille
Chaque soir de la vie;
La lampe est une sœur
Qui nous montre son cœur
Comme un soleil[67]
Et puis, passent les femmes en mantes:
Les Mantes! Les Mantes!
De leur obscurité, l'obscurité s'augmente!
Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre.
Et puis, viennent les communiantes:
Les premières communiantes toutes blanches
Et puis, sonnent les cloches:
Les cloches ont de vastes hymnes
Si légères dans l'aube,
Qu'on les croirait en robes
De mousseline.
Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie lourde et oppressante des dimanches!
Dimanche, c'était jour de lentes promenades
Par des quais endormis, de vastes esplanades,
Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort
Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe…
Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe
À tout ce petit vent acidulé du nord!
Silence du dimanche autour du Séminaire
Et silence partout Place de l'Évêché
Où divaguait parfois le bruit endimanché
D'une cloche très vieille et valétudinaire[68].
La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme.
Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand, trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge. Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de publier leurs tout premiers vers à Paris dans La Pléiade de Rodolphe Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de la Jeune Belgique. Le talent de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près datent les Serres chaudes[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'œuvre dramatique prochaine.
Mon âme est malade aujourd'hui,
Mon âme est malade d'absence,
Mon âme a le mal des silences
Et mes yeux l'éclairent d'ennui.
J'entrevois d'immobiles chasses,
Sous les fouets bleus des souvenirs,
Et les chiens secrets des désirs
Passent le long des pistes lasses.
À travers de tièdes forêts
Je vois les meutes de mes songes,
Et vers les cerfs blancs des mensonges
Les jaunes flèches des regrets.
Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine,
Les tièdes désirs de mes yeux,
Ont voilé de souffles trop bleus
La lune dont mon âme est pleine[70].
Mon Cœur pleure d'autrefois, La Chanson du pauvre, tels sont les titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy. Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit, simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une résignation douce.
Dans la misère de mon cœur
Dans ma solitude et ma peine
Dans l'immémoriale plaine
De mon passé tout en douceur,
Sous un peu de lune d'amour,
Par une pâle fin de jour,
Trois blanches filles taciturnes
Plus ténébreuses, plus nocturnes
Que la polaire et vaine plaine,
Trois blanches filles ont passé
Sur un peu de lune d'amour…
Et c'est cela tout mon passé[71].
Mais:
Écoutez le joueur d'orgue
Qui traîne sa pauvre romance
À travers les heures mornes
De cet après-midi de dimanche.
Écoutez sa musique… et votre âme,
Il fait renaître le passé!
La chanson qui grince et qui pleure
Et qui n'est plus la vraie chanson,
C'est dans votre enfance meilleure,
Une heure, rien qu'une heure,
Mais là-bas, dans la bonne maison,
Écoutez l'orgue des chimères,
Voyez en vous tous les mystères
De cette musique alanguie[72].
J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de La
Couronne des soirs et du dernier livre Le Rouet et la Besace.
Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont l'émotion chante en notes chaudes et troublantes.
Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa.
Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste, Les Flaireurs, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant neuf ans, il se tut. En 1898, parurent les Entrevisions. Petits poèmes suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges, vous êtes des poèmes blancs!
Dans une barque d'Orient
S'en revenaient trois jeunes filles;
Trois jeunes filles d'Orient
S'en revenaient en barque d'or!
Une qui était noire,
Et qui tenait le gouvernail
Sur ses lèvres, aux roses essences,
Nous rapportait d'étranges histoires
Dans le silence!
Une qui était brune,
Et qui tenait la voile en main,
Et dont les pieds étaient ailés,
Nous rapportait des gestes d'ange
En son immobilité!
Mais une qui était blonde,
Qui dormait à l'avant,
Dont les cheveux tombaient dans l'onde,
Comme du soleil levant,
Nous rapportait, sous ses paupières,
La Lumière[74].
Ou encore:
À quoi dans ce matin d'avril,
Si douce et d'ombre enveloppée,
La chère enfant au cœur subtil
Est-elle ainsi tout occupée?
La trace blonde de ses pas
Se perd parmi les grilles closes…
Je ne sais pas, je ne sais pas!
Ce sont d'impénétrables choses.
Pensivement, d'un geste lent,
En longue robe, en robe à queue,
Sur le soleil au rouet blanc
À filer de la laine bleue;
À sourire à son rêve encor
Avec ses yeux de fiancée,
À tresser des feuillages d'or
Parmi les lys de sa pensée[75].
Après les Entrevisions, Van Lerberghe commença de visiter le monde. Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce poème assez long pour former tout un livre, La Chanson d'Ève.
Bien des fragments de la Chanson d'Ève furent écrits à Florence. Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de l'atmosphère florentine:
… La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à
Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous.
Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble
à Rome, tout le printemps précédent.
C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76].
* * * * *
Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une œuvre d'une pure beauté, elle aussi:
La Chanson d'Ève, écrit Albert Mockel, au cours de la très remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir.
Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une tremblante clarté.
Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs, des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines, éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous continuera de chanter La Chanson d'Ève… Van Lerberghe s'évade délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre.
Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle admire tout et ne sait rien:
Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi,
Ô choses que de mes doigts
Je touche, et de la lumière
De mes yeux éblouis?
Fleurs où je respire, soleil où je luis,
Âme qui penses
Qui peut me dire où je finis,
Où je commence?
Ah que mon cœur infiniment
Partout se retrouve! Que votre sève
C'est mon sang!
Comme un beau fleuve,
En toutes choses la même vie coule
Et nous rêvons le même rêve[78].
Cette première partie de La Chanson d'Ève est d'une limpidité cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa gracilité mystérieuse oblige au recueillement.
Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations nouvelles…
Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses.
Et je lui dis: ô reine
Comme ce nom dont mes lèvres apprennent
Le murmure ébloui,
Suavement sonne dans le silence,
Et comme ta présence,
A parfumé la nuit!
Devant toi, mes anges s'inclinent.
Et je t'adore, et je cherche en mon cœur
Des paroles qui soient,
Comme ta grâce et ta beauté divines.
Mais hélas! Nos âmes humaines
N'ont, pour dire leurs bonheurs,
Comme leurs peines,
Qu'un murmure ineffable, et des pleurs…
Et tout à coup, dans le son de ma voix,
À travers l'air plein de chants et de roses,
Celle qui, de son souffle, anime toutes choses,
Doucement vint vers moi…
Et je sentis sur mon cœur embrasé.
Comme des lèvres se poser[80].
Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes plus invitant…
Ô Sirènes, sirènes!…
Que vous chantez bien,
Au rythme gai des flots,
Cette chanson des eaux,
Dont vos âmes sont faites,
Et qu'elle est belle,
Sur vos lèvres,
Sa vérité nouvelle!
Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme?
Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]
Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison:
….. Parfois, les nuits de lune,
Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une
Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots,
Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux,
Et dont le cri voilé lointainement appelle.
Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent,
Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent,
Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.
Comme sous un baiser, les vagues à l'entour
S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève;
La vivante lumière a dissipé le rêve,
Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars,
La clarté de ses eaux s'est faite leur regard.
On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre,
On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre.
Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond,
Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.
On se sent une chose immense et qui respire,
Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire
Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs.
On est on ne sait quoi qui est toute la mer.
Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82].
La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent…
Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or:
Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté,
Le beau fruit qui enivre
D'orgueil et je vis!
Je l'ai goûté de mes lèvres
Le fruit délicieux de vertige infini,
Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent
Je suis égale à Dieu[83]!
Ève a cessé de croire en Dieu:
Mon âme sois joyeuse!
Il n'existe pas; Il n'existe plus.
Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,
Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,
Je le sais du soleil, des étoiles, des roses,
De toutes les choses qui l'ont vaincu.
Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!
Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue, sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante…
Et je danse et je chante et danse encore
Je danse nue éblouie et superbe
Comme un serpent dans les hautes herbes.
Je rampe et rampe dans les airs
Comme une flamme de l'enfer.
Je danse ailée, frémissante et sonore,
Au fond du tourbillon vivant,
Du tourbillon qui me dévore,
Du tourbillon où je descends.
Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse,
L'âme enivrée et chancelante
Du vin de la danse,
Et du vin de mon sang[85].
Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!
Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient:
Il souffle la flamme, éteint le bruit,
Met le silence de sa bouche
Sur la bouche qui sourit,
Et pose doucement, sur le cœur qui s'apaise
Sa main qui ne pèse
Pas plus qu'une fleur[86].
Telle est la Chanson d'Ève. «Poète de l'ineffable», écrit Albert Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui, tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du cœur! Il faut lire sa Chanson d'Ève et la sentir, non point la commenter. Elle ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis ses désillusions, ses lassitudes… Mais le paganisme de van Lerberghe est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés terrestres comme spiritualisées… À l'admirable Chanson d'Ève je dois d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance de la grâce».
Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu.
Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus qu'il ne peint[88]. Chantefable un peu naïve et Clartés évoquent des cahiers de lieder.
Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède de Visan, en état «d'aspiration lyrique».
Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés, s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration subjective du poète sur les manifestations extérieures de la réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.
Chantefable un peu naïve et Clartés illustrent cette conception. D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole essentiel.
Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec soin; parfois la simplicité de l'œuvre en souffre, mais peu de poètes possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste guère:
De loin, de loin, on ne sait d'où
Un homme arriva qui portait une lyre,
Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou,
Et il chantait, et il chantait,
Aux cordes brèves de la lyre,
L'amour des femmes, le vain languir,
Sur sa lyre[90].
Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai
Juvénile»[91];
Vois, disait-il.—Écoute, disais-je,
Écoute la mélodie immense!…
Des voix s'élèvent, en longues haleines,
Et l'aube en rumeur est pleine de conseils;
Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre,
Et là-bas, saluant l'aurore non pareille,
Le bois harmonieux se dédie au soleil.
L'air ondule aux lointains sonores de l'azur,
Sur les rayons comme sur des lyres,
Naissent et glissent des cantilènes,
Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes.
Écoute le désir dont frémit la ramure:
Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre
Et parmi les tumultes aériens d'ailes
En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92].
Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne donne jamais l'impression de la monotonie tant son cœur déborde de candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour traduire ses extases ou ses rêveries:
Mon cœur est éperdu des étangs et des bois
Comme s'il les voyait pour la première fois[93]!
Ou bien:
En quel jardin fermé me suis-je réveillé?
Ah! rien que les sanglots d'un cœur émerveillé,
Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire!
Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois?
Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix:
Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire.
Mon cœur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas?
Mon cœur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras.
Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94].
Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois:
C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde!
Ô bois mélodieux que fait chanter le vent,
Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde
Sans qu'un trouble sacré saisît mon cœur fervent[95]!
L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer:
Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus,
Devant les bois, les monts et la plaine fleurie;
Et, le regard au loin, dans une rêverie
Qui franchit à son gré la distance et le temps,
Tu revis en esprit les lumineux distants…
Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute!
Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route
Avec un cœur si pur, si jeune, si fervent,
Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant…[96]
À travers Le Don d'enfance, Un Chant dans l'ombre, Les Matins angéliques, La Solitude heureuse, passe le bon frémissement consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce, à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs, innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale.
Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans tragédie[97].»
En mon âme d'ennui jamais ne s'élève
Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve,
Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir,
Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir,
Loin des appels de femmes ou de futiles gloires,
Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires,
En dépit de l'exil aux mirages d'espoir,
Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir,
Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève,
Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2].
Les Vergers illusoires, Nuits d'épiphanies, Les Estuaires d'ombre, Le Jardin des îles claires, La Nef désemparée témoignent d'un art extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on aimerait trouver dans l'œuvre de Fontainas moins de recherche et plus de vie.
Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré parmi nous. La Louange de la Vie[99] célèbre les petites gens de Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las. Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à La Louange de la Vie un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de pauvre homme.
Un pauvre homme est entré chez moi
Pour des chansons qu'il venait vendre;
Comme Pâques chantait en Flandre
Et mille oiseaux doux à entendre,
Un pauvre homme est entré chez moi.
Si humblement que c'était moi
Pour les refrains et les paroles
À tous et toutes bénévoles,
Si humblement que c'était moi
Selon mon cœur comme ma foi.
Or, pour ces chansons, les voici,
Comme mon âme, la voilà,
Sainte Cécile, entre vos bras;
Or, ces chansons bien les voici,
Comme voilà bien mon pays,
Où les cloches chantent aussi
Entre les arbres qui s'embrassent
Devant les gens heureux qui passent,
Où les cloches chantent aussi
Des dimanches aux samedis;
Et c'est pour toute une semaine
Qu'ici mon cœur, sur tous les tons,
Chante les joies de la saison,
Et c'est dans toute une semaine
Où chaque jour a sa chanson[100].
Malheureusement, dans La Louange de la Vie, bien des vers restent obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion. Les petits tableaux des Enluminures me semblent plus clairs, plus allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes.
Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments, des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit, pleure et vit, avec une foi profonde et un cœur simple. Œuvre très personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité chrétienne, Le Livre des Bénédictions est aussi le livre des consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés. Je le préfère au volume plus récent Fumée d'Ardenne, d'où s'exhale moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun.
Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie,
Sans doute au saut des sapinières
Où je chassais l'année dernière.
Un douze cors auguste et dont les bois étaient
Épanouis comme une lyre.
Je songe à ton émoi
Quand tu vis luire
Un crucifix entre ses bois.
Et je te vois à deux genoux,
Timide
Et fou,
Dans les myrtilles et la mousse,
Priant la bête rousse
Au mufle humide
Qui pardonne, de ses yeux doux
À des mâtins épouvantés
Et au coursier qui t'a porté,
Dans le ravin, par les bouleaux heurtés
À la poursuite
De sa fuite…[101]
Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se serait épris de la littérature du dernier bateau». Le Chant des trois règnes, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par sa forme audacieuse.
Victor Kinon lui-même dans L'Âme des saisons nous décrit une nature animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée et sûre de petit enfant:
L'Ave Maria dans les bois
On le récite à demi-voix
On le récite à l'heure brune
L'Ave Maria dans les bois.
C'est un pays avec des bois.
Et de grands espaces de lune
Et des oiseaux dont l'un parfois
Risque une note de hautbois…
Que si dans la clairière on voit
Fuir les bonshommes de la lune
Ah! vite alors, haussant la voix,
L'Ave Maria dans les bois…
Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu.
L'Heure de l'âme laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués de la renaissance catholique.
Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres talents!
Comme j'aime les Voyages vers mon pays de Paul Spaak! Ô le livre souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak, ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont les dernières strophes sont d'une magnifique envolée:
Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie
De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil
Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil!
Il faut avoir l'émotion de sa patrie!
Il est bon pour son âme de communier
Avec le paysage intime et coutumier;
Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace
Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race,
Et de sentir combien leur étreinte fervente
Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante!
S'augmentant de leur vie en y participant,
L'on peut comprendre et savourer comme on dépend
D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même,
À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime!
Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux
À la réalité du monde spacieux,
Et pour mieux te garder à ton pays fidèle,
Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile!
Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie,
Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol,
Le cercle trop étroit qui limite ton sol,
Car le monde est plus beau que toutes les patries!
Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste!
Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle
Exaltent le pouvoir du cœur enthousiaste,
Capable d'absorber la vie universelle!
Ah! regarde ce chêne aux ramures royales,
Éternel et puissant comme un pilier de marbre,
Et qui dresse, dans notre forêt patriale
Son front large au-dessus de la cime des arbres!
Ses racines, épaisses comme des cordages,
Le retiennent au sol dont nous le nourrissons,
Mais sa tête a monté si haut dans les nuages,
Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103].
L'Anémone des Mers, L'Aile mouillée de Jean Dominique (ce pseudonyme cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à force de subtilité.
Isi Collin nous mène vers La Vallée Heureuse où nous retiennent les accords invitants de ses strophes:
C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs
Balancent leurs parfums que la brise éparpille,
Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent
Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs.
C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104].
Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des Roseaux:
Oh! c'est un lied bien monotone
Pleurant toujours les mêmes pleurs,
Chantant toujours les mêmes fleurs
Le lied que mon âme chantonne.
La Route enchantée d'Adolphe Hardy, Les Poèmes Pacifiques de Prosper Roidot, L'Arc en Ciel de Pierre Nothomb, L'Isolement de Paulin Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays natal avec une aménité persuasive.
Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'Âme en exil de
Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel.
Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule Fleurs de soie, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les Basiliques de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes qu'affectionne Verhaeren.
Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency, les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage, les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du Bois Sacré.
On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes… Depuis vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent avec Apollon.
* * * * *
Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française. Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même. D'ailleurs, une telle œuvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les manifestations de la vie sollicitent? Déjà, le caractère de ce livre ne permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions mesurées, qu'une étude fort incomplète[106].
Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux, avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et morale. Il crée de la joie autour de lui.
En lisant l'œuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui… L'homme qui écrivit Les Moines et Les Villages illusoires fit aussi Les Villes tentaculaires et Les Rythmes souverains; Les Heures claires, La Multiple Splendeur, Les Blés mouvants sont dus à l'auteur des Débâcles et des Flambeaux noirs…
Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit, au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain: il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement prometteuses du Parnasse.
Les Flamandes paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament. Trois ans plus tard, Les Moines exaltaient l'autre caractère de la nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières œuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme essentiellement représentatives de sa race.
À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie, provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux titres sinistres, Les Soirs (1887), Les Débâcles (1887), Les Flambeaux noirs (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:
Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage,
Avec des dents, brutal, de folie et de feu,
Je mords en moi mon propre cœur et je l'outrage
Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].
Ou bien:
… Sois ton bourreau toi-même;
N'abandonne l'amour de te martyriser,
À personne, jamais. Donne ton seul baiser
Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]
Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports l'impressionne au point que son imagination malade transforme les spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien, il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la traduction libre de ses sensations désordonnées.
Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de
Se replier, s'appesantir et se tasser
Et se toujours, en angles noirs et mats, casser
succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici Les apparus dans mes chemins (1891), puis Les Campagnes hallucinées (1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines là-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des crocs.
Ils s'avancent, par l'âpreté
Et la stérilité du paysage,
Qu'ils reflètent, au fond des yeux
Tristes de leur visage;
Avec leurs bardes et leurs loques
Et leur marche qui les disloque,
L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux;
Et maintenant que décembre sur les bruyères
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières
Du cimetière,
Les morts,
Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix[109].
Les Villages illusoires (1895) sont un livre très symboliste. Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe.
Par Les Villes tentaculaires, parues également en 1895, se déchaînent les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines:
Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques
la Bourse s'affole:
Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages,
Comme des tours, sur l'étagère des mirages,
L'or énorme! Comme des tours là-bas,
Avec des millions de bras vers lui,
Et des gestes et des appels la nuit
Et la prière unanime qui gronde,
De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]!
Ailleurs:
C'est un bazar tout en vertiges
Que bat, continûment, la foule, avec ses houles
Et ses vagues d'argent et d'or;
C'est un bazar tout en décors,
Avec des tours de feux et des lumières,
Si large et haut que, dans la nuit,
Il apparaît la bête éclatante de bruit
Qui monte épouvanter le silence stellaire[111].
Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où:
Des commères, blocs de viande tassée et lasse,
Interpellent, du seuil des portes basses,
Les gens qui passent[112];
Voici la Révolte:
La rue, en un remous de pas,
De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras
Sauvagement ramifiés vers la folie,
Semble passer volante,
Et ses fureurs, au même instant, s'allient
À des haines, à des appels, à des espoirs;
La rue en or,
La rue en rouge, au fond des soirs[113].
Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un œil confiant, d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les Visages de la Vie[114] grandit dans Les Forces tumultueuses[115], où s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion est née, celle des hommes et de l'univers:
Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir;
Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie
S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.
J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs
Le sang dont vit mon cœur, le cœur dont vit mon torse;
J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force
Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]!
La Multiple splendeur[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il aime la vie!
Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
Je suis ivre du monde et je me multiplie
Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
Que mon cœur en défaille et se délivre en cris[118]!
La Multiple splendeur pourrait bien demeurer l'œuvre essentielle de Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son panthéisme délirant, sa ferveur acharnée.
Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes,
Des cœurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers.
Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème;
Notre force est en nous et nous avons souffert[119].
Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren.
Elle reparaît dans le livre suivant, Les Rythmes souverains[120], également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends éclater dans La Multiple splendeur l'hymne triomphant et désordonné du pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. Les Rythmes souverains attestent une félicité aussi radieuse, seulement le voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine, passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse cependant, des Rythmes souverains, revêt une belle allure classique, ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des chefs-d'œuvre tels que Le Paradis, Hercule, Les Barbares, Michel-Ange, Le Maître, s'il n'avait laissé jadis caracoler furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère Les Rythmes souverains comme la conséquence du séjour prolongé de Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une partie de l'hiver.
Aussi bien, Les Blés mouvants, recueil récent de pastorales, de scènes champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance, s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée.
Aux côtés de l'œuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée, Toute la Flandre dont les cinq livres Les Tendresses premières[121], La Guirlande des dunes[122], Les Héros[123], Les Villes à pignons[124], Les Plaines[125], glorifient le pays natal, non plus comme Les Flamandes à travers des souvenirs de musée, mais après l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime, Les Heures claires[126], Les Heures d'après-midi[127], Les Heures du soir[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir, nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement! «Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]:
Chaque heure où je pense à ta bonté
Si simplement profonde,
Je me confonds en prières vers toi.
Je suis venu si tard
Vers la douceur de ton regard
Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
Tranquillement, par à travers les étendues!
J'avais en moi tant de rouille tenace
Qui me rongeait, à dents rapaces,
La confiance;
J'étais si lourd, j'étais si las,
J'étais si vieux de méfiance,
J'étais si lourd, j'étais si las
Du vain chemin de tous mes pas.
Je méritais si peu la merveilleuse joie
De voir tes pieds illuminer ma voie,
Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs,
Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130].
Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des Villes tentaculaires fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo: elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme! Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent:
Si j'aime, admire et chante avec folie,
Le vent,
Et si j'en bois le vin fluide et vivant
Jusqu'à la lie,
C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant
De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
Jusques au sang dont vit mon corps,
Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
Immensément, il a étreint le monde[131].
Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres, Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne, l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'œuvre, maints poèmes clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté.
Oh ces villes, par l'or putride, envenimées!
Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées,
Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout
Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout,
En aimas-tu l'effroi et les affres profondes
Ô toi, le voyageur
Qui t'en allais, triste et songeur
Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]?
Ailleurs:
Ô l'or! sang de la force implacable et moderne,
L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel,
L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels;
L'or souterrain dont les banques sont les cavernes
Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller,
Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule,
Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler,
Le cœur myriadaire et rouge de la foule[134].
Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments, correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour, spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de la mer en lisant à voix haute les vers suivants?
La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
Et les granits du quai, la mer démente,
Tonnante et gémissante, en la tourmente
De ses houles montantes[135].
Écoutez ce bruit sec et cassant:
Puis il redescendit d'un pas précipité
Et verrouilla, d'une main forte,
La porte[136].
Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les grondements du tonnerre:
Le nuage approchait, livide et sulfureux,
Il était débordant de menaces tonnantes
Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
À l'endroit même où les herbes sauvages
Étaient chaudes encor
D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps,
Toute la rage
Du formidable et ténébreux nuage
Mordit[137].
Telle apparaît, succinctement résumée, l'œuvre de celui qui «sur les épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138]. Cette œuvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car, d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises.