IV
LE THÉÂTRE
Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites d'un sujet strict, faire œuvre de psychologue et non de peintre, disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner entre eux, en un mot équilibrer une œuvre d'imagination réfléchie et de calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le caractère général du théâtre belge.
Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas, pour ainsi dire, d'œuvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la scène française ni même à la culture française. Les Flaireurs, La Princesse Maleine, L'Intruse révélaient le théâtre d'angoisse, apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par son goût du symbole et du mystère.
À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse. Les Flaireurs écrits en 1888, parurent dans La Wallonie en 1889, furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à l'Œuvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors de la «première» des Flaireurs au Théâtre d'Art en 1892. Elle se trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]:
Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des Flaireurs de van Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les Flaireurs parurent en janvier 1889; La Princesse Maleine fut publiée vers la fin du mois d'août de la même année et L'Intruse en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver tout ce qu'il faut prouver.
Les Flaireurs ne ressemblent pas à L'Intruse, mais L'Intruse ressemble aux Flaireurs et elle est fille de ceux-ci. Au reste, si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à notre cœur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme, la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin…
Je suis profondément heureux,—car quelle amitié n'est plus noble, plus précieuse et meilleure que toute littérature?—d'avoir eu l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut toujours la sœur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la mienne. Il m'a fallu le faire à son insu.
MAURICE MAETERLINCK.
Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son œuvre? Sans doute aurait-il, même sans Les Flaireurs, composé ses drames… D'ailleurs entre cette pièce et L'Intruse[141] si l'idée inspiratrice, celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans Les Flaireurs, insignifiante dans L'Intruse. Là, des événements soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à la vie intérieure des personnages.
Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck…[142] Paysages irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos hallucinés qui, toujours, ont peur… Qu'arrivera-t-il?… Nous pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état d'épouvante…
Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de La Princesse Maleine, de L'Intruse, des Aveugles[143]. Souvenez-vous de Pelléas et Mélisande[144] et d'Alladines et Palomides et d'Intérieur[145] et de La Mort de Tintagiles et d'Aglavaine et Sélysette. Parfois, dans Pelléas et Mélisande ou Aglavaine et Sélysette, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un instant, de les abandonner.
Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant… En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: Anagkê] et les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on, dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal, mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis, peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles ne se doutaient de leur raison de vivre?…
Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,—songez à La Princesse Maleine, à L'Intruse, à Intérieur,—il naît de ce que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages et que celui-ci l'ignore et que nous attendons qu'il le sache»[146]. Intérieur me paraît, en ce sens, un pur chef-d'œuvre. Au fond d'un jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre, si le père remue… Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas… La jeune fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le lendemain et ne s'inquiètent point… Comment leur faire connaître la catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?… Le vieillard veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte… Mais non, on ne saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement, ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux… La scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse… On entend approcher les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents leur deuil… Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte… Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied… Il n'a pas parlé encore… Soudain, la mère tressaille, se dresse, l'interroge… Il balbutie… Tous, debout, le dévisagent avec anxiété… Il incline la tête…
Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.
Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient d'apercevoir la vie même à travers ses drames.
Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit indifférente.
Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide, voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck. Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se joue de nous non moins que de la Princesse Maleine ou de Pelléas; malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera. La scène déchirante de la porte dans La Mort de Tintagiles illustre atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous sommes autant de Tintagiles!
Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité lâche. L'auteur de La Sagesse et la Destinée saura s'en libérer.
Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française, Monna Vanna surtout, par le développement plus limpide de l'action, par la forme plus classique. Monna Vanna[149] rappelle un bon drame romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du vers. Au reste, les alexandrins y abondent.
Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans Joyzelle[150], allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie.
L'Oiseau bleu[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le bonheur si voisin de lui.
Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de Macbeth. Nul, mieux que l'auteur de La Princesse Maleine, n'était qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'œuvre de Shakespeare et le rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique.
Quoi que valent ces différentes œuvres, on accordera toujours plus d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa réputation. Après La Princesse Maleine, un article enthousiaste d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous.
Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore Le Sculpteur de Masques, qu'un jeune auteur de talent, Fernand Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers Le Sculpteur de Masques sur l'un des volets du triptyque dont Les Flaireurs décoreraient l'autre, l'œuvre de Maeterlinck occupant le panneau central.
* * * * *
En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles, Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans l'étude de l'œuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante sans sacrifier jamais aux goûts du public… Ainsi s'explique la rareté de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre restreint d'initiés et d'artistes.
Les Aubes[152], Le Cloître[153], Philippe II[154], Hélène de Sparte[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part (et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans Hélène de Sparte, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement.
J'aime peu Les Aubes et Philippe II qui n'ajoutent rien à la gloire de Verhaeren, mais Le Cloître et Hélène de Sparte méritent une belle destinée.
Les Aubes, d'une réalisation scénique impossible, rappellent extrêmement Les Villes tentaculaires et Les Campagnes hallucinées.
Philippe II est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes. Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en Belgique.
Autrement émouvant, Le Cloître! Le poète reprend un sujet qui, jadis, avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie, toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans, après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar; l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office, il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement l'expulsent. L'intérêt du Cloître réside dans l'exaltation, en bonds progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa confession devient une orgie.
Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire.
Je me jette moi-même au ban de l'Univers;
Je veux qu'on me crache à la face;
Qu'on me coupe ces mains qui ont tué;
Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué;
Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.
Je m'offre aux poings qui frapperont
Et aux pierres qui blesseront
De leur rage, mon front[157].
Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître, il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner un tel secret, c'est de rompre
La règle sainte et le claustral esprit,
c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec horreur pour avoir attenté à la vie une et indivisible du Cloître.
Hélène de Sparte, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture latine, est à l'œuvre dramatique de Verhaeren ce que sont les Rythmes souverains à l'œuvre poétique. Je la qualifierais de tragédie classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et là n'apparaît point la moindre originalité d'Hélène de Sparte…
Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle.
Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes!
Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils!
Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure,
Sachant quel bonheur sûr mon cœur a négligé,
En arrachant sa vie aux soins de ta demeure;
Je t'apporte mon être étrangement changé
Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158].
Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer, sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle ose confier ses appréhensions:
Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte
Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison;
Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte
Affermissaient jadis ma naissante raison,
Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent,
La bouche qui m'approche est brûlante soudain,
La main que l'on me tend est attirante et moite
Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim,
En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle.
Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas,
Je n'ose prononcer les plus simples paroles
De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159].
Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux côtés de son frère.
POLLUX
La terre entière exulte et baise tes pieds nus
Avec la bouche en feu de ses foules ardentes;
Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes,
Renais: l'heure est unique et je me sens au cœur
Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur
Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne,
Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne!
HÉLÈNE
Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non
Sur ce pays funeste et désormais sans nom
Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes
En vain déborderaient pour effacer ses crimes.
Ma volonté est morte et ne tend plus à rien.
Ton insolent bonheur me fait haïr le bien;
Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme,
Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme
Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160].
Hélène, écœurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu dévalent les pentes des monts… Les arbres, les fleurs, les eaux, les vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent… La nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que l'angoisse étreint:
Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître!
Où désormais marcher, où désormais dormir,
Où respirer encor sans que souffre mon être
Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir!
Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines,
Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants,
Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161].
Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes,
Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose.
Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes, excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie, la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand, voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le plus magnifique.
* * * * *
Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son œuvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que Le Patrimoine, Tes Père et Mère, La Souveraine, les Étapes, Le Gouffre, Les Liens ont une beauté tragique un peu rude et une grande noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans Les Liens, le savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation.
Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer.
Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces, vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure brillante, La Blessure, La Rivale, plus encore L'Instinct, l'ont révélé à Paris où, récemment, La Flambée lui valut un bel et légitime succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi La Flambée exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162].
La comédie de mœurs, de mœurs légères, trouve en Francis de Croisset un bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser». C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme, les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de Le Bonheur Mesdames, de La Bonne Intention, de Chérubin, complètement inapte à émouvoir… Il prouve dans Le feu du voisin une jolie sensibilité, et, plus récemment, Le Cœur dispose semble marquer une évolution vers un genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs, mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis.
Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la même voie. Ni Le Vertige, ni Les Petits Papiers ne permettaient toutefois d'espérer une œuvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme.
La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit deux comédies, Miss Lili et L'Effrénée, l'une un peu superficielle, l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht signa seul plusieurs petits actes, L'Autre Moyen, L'École des Valets, La Main Gauche, alertes et amusants.
L'Écrivain public et Pierrot millionnaire de Félix Bodson divertissent agréablement.
Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce réjouissante et pleine d'émotion, Le Mariage de Mlle Beulemans. Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà de bonne comédie.
* * * * *
Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science fragile et incertaine.
Psukè, Le Juré, Jéricho, Ambidextre journaliste, Fatigue de vivre, La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire reflètent diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations philosophiques.
Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule Adam.
Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une comédie satirique, Pan, où de réelles beautés voisinent avec des bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de La Chanson d'Ève.
Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience, d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi» qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans Étude de jeune fille, Les Racines, L'Eau et le Vin, point de personnages agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des sons[163].»
D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur goût pour l'analyse des sentiments. Dans Fany et Jacques le Fataliste de Louis Delattre, Hélène Pradier d'André Fontainas, Pierrot Narcisse d'Albert Giraud, Ce n'était qu'un rêve de Valère Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les longueurs ni les gaucheries.
Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante des Voyages vers mon pays. L'auteur de Kaatje et de A Damme en Flandre sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une noble énergie dans les abandons les plus doux. Son œuvre sent bon la vie simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer Kaatje à «un Terburg en rupture de cadre.»
Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que La Mort aux Berceaux d'Eugène Demolder?
Le Voile, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française, impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte…
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Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin, dans un Savonarole qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse, de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique. J'apprécie moins Les Étudiants Russes, étude consciencieuse mais froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y combattent.
Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais La Duchesse de Malfi de Webster, Édouard II de Marlowe, Philaster de Beaumont et Flechter, fait revivre Perkin Waarbeck l'aventurier flamand qui, au XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette reconstitution, célèbre ardemment sa race.
En signalant encore un Rabelais du comte Albert du Bois, la pièce romantique de Félix Bodson, Antonio Perez, La Cluse de Georges Rens, Les Intellectuels, L'Oiseau mécanique, La Victoire d'Horace van Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites par Camille Lemonnier de ses romans, Un Mâle, Le Mort, Les Yeux qui ont vu, Edénie, et qui leur demeurent inférieures, sans doute aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.