LE BANQUET DES GARDES DU CORPS

C'était l'habitude, quand un régiment entrait dans une ville, que la garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforça de transformer le banquet offert par les gardes du corps au régiment de Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'«orgie» du 1er octobre, pour laquelle le roi avait prêté la salle de l'Opéra au château, fut racontée par Gorsas dans son Courrier de Versailles. C'est ce récit qui déchaîna l'émeute.

La salle était illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agréables distractions et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur.

Pendant le dîner on a porté plusieurs santés; celle du roi, de la reine, de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois ou peut-être étais-je distrait, je ne m'en suis pas aperçu). Pendant les santés, la musique du régiment de Flandres a exécuté des morceaux plus intéressants les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.

A la santé du roi la salle a retenti de l'air: ô Richard, ô mon Roi! Une allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la reine, etc.

Au milieu de toutes ces santés se sont présentés dix à douze grenadiers du régiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du roi. Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons; même accueil, même cérémonie. Un instant après entrent les grenadiers suisses, même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des scènes autrement intéressantes se préparent.

Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce spectacle: tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. La reine tenant son fils par la main s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet; au même moment les grenadiers Suisses, ceux du régiment de Flandres, les dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnés par MM. les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes les galeries, aux cris répétés de: Vive le Roi! Vive le Roi! etc.

Tout paroissoit fini; tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et La musique s'est portée à la cour de marbre et devant le balcon de S.M. Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau: Vive le Roi! Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y monte comme à l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris d'allégresse ont redoublé.

Le Roi retiré, on s'est porté sur la terrasse, où l'on a resté fort tard à danser, à faire des folies et de la musique. On observera que le Roi arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un historien fidèle ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du vin à leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez à la santé du Roi, de notre maître et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier a crié fort haut: A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la noire, c'est la bonne! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir était la couleur de la reine.]).

Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous jusqu'à l'article de la Cocarde. [Note: Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, nº 88, samedi 3 octobre 1789.]