LES PRODROMES DE L'ÉMEUTE

Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi à provoquer un mouvement populaire si les esprits n'y avaient été préparés par la presse patriote.

La nouvelle de l'arrivée des troupes à Versailles vint ranimer l'agitation politique. Tous les journaux patriotes mènent en même temps la même campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la nécessité de forcer le roi à s'établir à Paris…. Élysée Loustalot dans le n° 13 des Révolutions de Paris (1er octobre) appelle l'élection de Mounier à la présidence de l'Assemblée, «un soufflet donné par l'aristocratie à l'opinion publique» et termine son virulent article par le mot souvent cité: «II faut un second accès de révolution, tout s'y prépare.» Parmi les «motions raisonnables» que le marquis de Villette publiait dans la Chronique de Paris du 25 septembre, il se trouvait celle «d'inviter le roi et la reine à venir passer l'hiver à Paris». Le marquis voulait aussi que l'Assemblée vînt siéger au Louvre dans la galerie des tombeaux. Dans l'Ami du peuple, Marat réclamait des mesures plus énergiques: «Convaincu que l'Assemblée nationale ne peut plus rien faire de bien pour la nation dont elle a lâchement abandonné les arrêtés et sacrifié les droits, à moins que, revenant elle-même sur ses pas, elle ne réforme ses décrets funestes, je crois qu'elle ne saurait être assez tôt dissoute.» Sous des formes différentes, c'était au fond la même idée: l'Assemblée nationale et le roi ne voulaient pas sérieusement les réformes, inscrites dans les arrêtés du 4 août, sans lesquelles la Révolution n'était qu'un leurre, il fallait … les obliger à faire le bien…. La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblée nationale et la Cour, elle s'en prenait aussi à la municipalité et à Lafayette qui voulaient empêcher le peuple de délibérer au Palais-Royal. Les représentants de la Commune ont été gagnés à la Cour par les flatteries «et les coups de chapeau». Ils sont devenus «les oppresseurs de la Commune, les fauteurs d'un nouveau système d'aristocratie». Marat demandait chaque jour l'épurement de la Commune et même des districts: «Peuple insensé, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin les yeux, sors, sors de ta léthargie, purge tes comités, conserves-en les membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux, ces aristocrates rusés, ces hommes flétris ou suspects, ces faux patriotes; tu n'aurais à attendre d'eux que servitude, misère, désolation….» [Note: Ami du peuple, no. 13.]

Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour émouvoir le peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui dépeignaient sa situation misérable. Le titre de l'un d'eux était déjà par lui seul un cri déchirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un refrain après chaque paragraphe de cette prose pathétique: «Pourquoi, citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils manquer de pain?

«C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scélérats font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les alentours de piques et de soldats, sous prétexte de garder le roi et l'Assemblée nationale? Ces scélérats croient que vous avez trop de vivres. C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au sein de l'abondance, nous n'avons point de pain….» [Note: Sur les 30 jours du mois de septembre, il y en eut 16 où les fusilliers montèrent la garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'écho dans l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers employés aux ateliers de charité de l'école militaire parlaient de partir pour Versailles. Le 17 septembre, on arrêtait sur la place de Grève un individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'écriait «qu'il fallait se transporter à Versailles pour l'amener à son Louvre, qui n'était pas fait pour des chiens». Les réunions du Palais-Royal étaient de plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine à dissiper les rassemblements. Les bourgeois eux-mêmes étaient inquiets: «On disait que les espèces, que le numéraire manquaient absolument, au point qu'à la fin du mois tous les payements de rentes qui allaient déjà fort mal au palais Soubise, où ils avaient été transférés de l'hôtel-de-ville, cesseraient entièrement.» Bref, on attendait une émeute…. [Note: A. Mathiez, op. cit., p. 42 et pp. 50-51.]