II

Napoléon a-t-il emporté en Russie les ornements impériaux?

Dans une brochure fort rare, intitulée: Petites causes et grands effets, le secret de 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'après M. Destutt de Tracy, qui prit part à l'expédition de Russie. Pendant la marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la colonne des bagages, un fourgon aux armes impériales, gardé par un piquet de cavalerie: l'officier commandant ce détachement lui révéla que le fourgon contenait les ornements impériaux; il l'avait appris par l'indiscrétion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des membres de la famille impériale la raison de ce transport: Napoléon voulait, après une paix victorieuse, se faire couronner à Moscou empereur d'Occident, chef de la Confédération européenne, défenseur de la religion chrétienne. (Cf. le Supplément littéraire du Figaro, 4 mai 1895.)

Dans la Revue rétrospective (n° du 10 mai 1895), M. le vicomte de Grouchy a publié divers extraits des Mémoires du comte de Langeron, qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le récit de la retraite, le passage suivant: «À cinq verstes de Wilna, sur le chemin de Kovno, les Français laissèrent leurs dernières voitures--entre autres celles de Napoléon. On y trouva ses portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau impérial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla.» (Cf. le Supplément littéraire du Figaro, 11 mai 1895.)

À ces témoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812, Bernadotte disait à l'envoyé russe Suchtelen, en parlant de Napoléon et pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: «Il fait traîner en Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire couronner empereur.» (Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait à Paris des correspondants, sa femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents caractéristiques et surtout des bruits répandus.

De ces trois témoignages, aucun n'est concluant par lui-même; leur concordance fait leur valeur et donne à penser. Cependant, les registres de l'archevêché de Paris, où étaient déposés les ornements impériaux, ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un déplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme on le sait, la couronne de laurier d'or que Napoléon plaça sur sa tête, le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doublé d'hermine et semé d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on appelait les honneurs de Charlemagne, c'est-à-dire une couronne pareille à celle attribuée par la tradition à cet empereur et qui servait au sacre des rois de France, une épée de même style et le globe impérial: ces derniers objets furent portés devant l'Empereur par des maréchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au Musée des souverains, avec quelques pièces de l'habillement de dessous revêtu par Napoléon pendant la cérémonie du sacre; quant au manteau, soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trésor de Notre-Dame. D'autre part, les comptes impériaux, qui nous ont été intégralement conservés, ne mentionnent point que les ornements aient été faits en double ou qu'il ait été procédé à la réfection d'aucuns d'entre eux après 1812, bien que Napoléon ait agité le projet en 1813 de faire couronner Marie-Louise, ce qui eût nécessité la réapparition des insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour établi le fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a couru dans certains milieux tenant de près à la cour, comme le prouvent les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte.

III

Rapport du comte de Nesselrode à l'empereur Alexandre Ier (octobre 1811) [670].

Sire, en résumant d'après les ordres de Votre Majesté les idées que j'ai eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile d'entrer dans une longue énumération des événements qui nous ont conduits au point où nous nous trouvons actuellement dans nos relations avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles furent après Tilsit et Erfurt, et que même, depuis le commencement de cette année, les deux puissances se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre dans un véritable état de tension qui a constamment fait présumer que la guerre éclaterait d'un moment à l'autre. Ce changement a déterminé Votre Majesté à organiser et à rassembler des moyens de défense considérables. Ses armées sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son empire à l'abri des suites d'une attaque imprévue, et comme nulle idée d'agression, même dans un but purement défensif, n'entre dans ses vues, l'objet de sa politique serait par là même déjà atteint si cette attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, une extrême jalousie à l'empereur Napoléon et ne lui faisait soupçonner des arrière-pensées. Dès lors, elle pourrait devenir, sinon la cause, du moins le prétexte d'une guerre que Votre Majesté désirerait éviter tant qu'elle pourra l'être sans que sa dignité et les intérêts de son empire soient compromis par des sacrifices incompatibles avec eux. Ce désir se fonde sur des raisons qui sont sans la moindre réplique, et quand même elles n'existeraient pas, toute guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne présenterait jamais les chances d'un succès vu en grand.

[Note 670: ] [ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg.

Effectivement, il n'est que trop constaté que la destruction de l'ancien système politique, tous les tristes bouleversements dont nous avons été témoins, toutes les épouvantables innovations que nous avons vues naître et se consolider, toutes les vexations que nous éprouvons et tous les genres de nouveaux orages qui nous font trembler pour l'avenir, sont l'effet de ces guerres solitaires, précipitées et mal combinées dans lesquelles, depuis 1792, et surtout depuis 1805, les grandes puissances se sont jetées, les unes après les autres, par des motifs très justes et très louables, mais avec des moyens trop peu calculés pour leur assurer le succès ou pour les garantir au moins contre des revers irréparables. C'est dans cette catégorie qu'il faudrait malheureusement ranger toute guerre que nous entreprendrions actuellement. Mais d'après tout ce qui s'est passé, d'après les déclarations positives de l'empereur Napoléon dans la conversation du 15 août, nous ne pourrions nous flatter de l'éviter qu'en acceptant la négociation qu'on nous offre. Continuer à nous y refuser serait, en mettant les torts apparents de notre côté, autoriser, en quelque sorte, ses préparatifs contre nous. Ceux-ci exigeraient que nous augmentassions les nôtres. La crise prendrait tous les jours un caractère plus alarmant, et la guerre deviendrait à la fin le seul moyen d'en sortir. L'objet réel de la négociation doit être de nous faire connaître si le désir que l'empereur Napoléon témoigne de s'arranger est sincère, s'il ne le met en avant en toute occasion que parce qu'il voit que nous y répugnons, ou si, en effet, il ne croit pas le moment venu d'exécuter contre nous des projets dont malheureusement l'existence est constatée par de trop irrécusables indices. Dans cette dernière hypothèse, il serait possible de profiter de l'état actuel des choses pour parvenir à un arrangement dont le fond et les formes tendraient également à améliorer notre situation présente et à nous assurer un intervalle de repos qui, sagement employé, préparerait des avantages bien plus solides que quelque bataille gagnée aujourd'hui contre les Français. À cet effet, il faudrait saisir sans hésitation et de la meilleure grâce le moyen qu'on nous offre de terminer les différends actuels et envoyer le plus tôt possible à Paris un homme qui fût capable de conduire une affaire aussi importante, qui jouît de toute la confiance de Votre Majesté et qui, connaissant à fond ses intentions, pût être muni du pouvoir de conclure tout ce qui serait d'accord avec elles, en même temps qu'il entrerait vis-à-vis de l'empereur Napoléon dans des explications franches et précises, telles qu'elles ne lui ont guère été données jusqu'ici que par le duc de Vicence, ce qui n'a produit que peu d'effet parce qu'il ne se voit pas obligé de les regarder comme officielles. Il est à regretter que cette marche n'ait point été adoptée dès le printemps où les revers qui épuisèrent les armées françaises en Espagne auraient rendu l'empereur Napoléon plus coulant sur les termes d'un semblable arrangement; mais les succès brillants que le général Kutuzof vient de remporter en Turquie ont réparé ce mal, et si, comme il est à espérer, une paix honorable et modérée en devient le résultat, le moment présent sera peut-être plus propice encore. Toute démarche pacifique faite après cette paix ne peut manquer de produire un bon effet et de détruire l'appréhension qu'on paraît nourrir en France que nous n'attendons que ce résultat pour éclater.

Les principaux objets dont il peut être question dans cette négociation sont:

1. Les intérêts des ducs d'Oldenbourg;

2. La diminution des forces respectives sur la frontière;

3. La situation présente et future du duché de Varsovie;

4. La situation présente et future de la Prusse;

5. Les relations commerciales de la Russie.

1° Je place en première ligne les affaires d'Oldenbourg, non point que ce point soit d'une importance supérieure en comparaison des autres, mais parce que c'est le seul qui jusqu'ici ait été mis en avant comme un grief contre le gouvernement français, et que la dignité de Votre Majesté exige qu'on lui donne réparation pour l'injure faite à des princes alliés de sa maison. Cependant, comme nous n'avons pu ni voulu protester contre la mesure générale dans laquelle le territoire de ces princes est compris, et que, sans une guerre heureuse avec la France, nous ne pourrions nous flatter de l'amener à une restitution pure et simple du duché d'Oldenbourg, il ne nous reste qu'à accepter le principe d'un dédommagement. Mais le choix en est difficile. Erfurt ou tout autre territoire situé au milieu de la Confédération du Rhin serait insuffisant et continuellement exposé au sort que le duché d'Oldenbourg vient d'éprouver. Au reste, la France n'a rien de disponible, et Votre Majesté professe une politique trop libérale pour vouloir que l'on dépouille qui que ce soit. La seule manière d'arranger cette affaire serait donc d'échanger nos droits sur l'Oldenbourg, à la cession desquels l'empereur Napoléon tient infiniment, contre tels sacrifices qui prouveraient qu'il veut réellement la paix, en un mot contre des arrangements, tels qu'ils seront exposés plus bas.

2° La diminution des forces respectives sur la frontière.

Loin de moi l'idée d'affaiblir en quoi que ce soit notre position militaire ou de désirer que l'on cessât les sages travaux ordonnés pour l'établissement d'un nouveau système de fortifications! Mais tout en retirant de nos frontières une partie de nos forces, nous conserverions toujours la faculté de les placer en échelons dans des positions où elles seraient à portée de se concentrer et d'arriver à temps sur le point menacé toutes les fois que les dispositions de la France nous annonceraient une attaque prochaine, un danger réel. En se portant, par conséquent, à une réciprocité parfaite de mesures, nous accorderions peu et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napoléon a la volonté sérieuse de faire cesser la crise actuelle, il ne peut guère se refuser:

1° À une réduction effective de la garnison de Dantzig, accompagnée de quelque stipulation qui en fixerait le minimum;

2° À l'engagement de ne pas envoyer de troupes françaises dans le duché de Varsovie.

Si on pouvait y ajouter une troisième stipulation par laquelle l'armée du duché serait limitée à un nombre plus conforme aux moyens pécuniaires de cet État, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me semble, aucun inconvénient de le tenter.

3° Je n'ai jamais attaché un grand prix à une déclaration formelle ou à un traité par lequel l'empereur Napoléon s'engagerait à abandonner une fois pour toutes ce qu'on appelle le rétablissement de la Pologne, car tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la guerre a lieu, aucune convention ne l'en empêcherait. Cependant, comme dans plusieurs occasions il s'est prononcé à cet égard d'une manière très positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insérer dans le traité un article renfermant cette déclaration, bien entendu qu'il ne nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne serve pas de prétexte pour être moins facile sur d'autres d'un plus grand intérêt, car le seul avantage réel qui en résulterait serait peut-être l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais.

4° Je regarde comme beaucoup plus important et même comme l'objet le plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majesté ne peut être indifférente au sort d'une puissance que, malgré l'état d'affaiblissement où elle se trouve, on doit toujours envisager soit comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napoléon envahira tôt ou tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera à ses projets. Le but véritable de l'arrangement, celui même qu'il faudrait hautement prononcer vis-à-vis de la France, étant le maintien de la tranquillité générale, toute stipulation à cet égard serait nécessairement vaine et sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a déclaré que toute invasion de notre part dans le duché de Varsovie amènerait la guerre; pourquoi n'y répondrions-nous pas que toute attaque de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au delà du nombre fixé par les traités pour les garnisons des places de l'Oder équivaudrait à une déclaration de guerre? D'ailleurs, on ne demanderait à la France que de remplir scrupuleusement les engagements qu'elle a contractés en 1808 vis-à-vis de la Prusse et qui sont moins avantageux que ce que le traité de Tilsit stipule en faveur de ce pays. Elle ne ferait autre chose que de s'engager également envers nous à évacuer les places de l'Oder à fur et à mesure que le gouvernement prussien s'acquitterait de l'arriéré de ses contributions, et, comme plus de la moitié en est payé, Glogau devrait être immédiatement restitué. Pour faciliter à la Prusse les moyens de se libérer envers la France, on pourrait peut-être tirer parti de l'article du traité de Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille âmes dans le cas où le pays d'Hanovre ne serait pas rendu à l'Angleterre. La France ayant disposé de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait grâce de cet article, à elle qui jamais ne fait grâce de rien. Tout ce qui peut, en général, faire cesser le prétexte sous lequel l'empereur Napoléon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se plaider avec trop d'énergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de troupes françaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la possibilité de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme à ses vrais intérêts, et, comme c'est à nous qu'elle en sera redevable, il faut espérer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les dispositions de sa nation et surtout de l'armée semblent déjà actuellement lui indiquer.

5º Les relations commerciales de la Russie.

Votre Majesté s'étant refusée aux dernières instances de Napoléon relativement aux nouvelles extensions du soi-disant système continental, à l'adoption du tarif de Trianon [671], à l'exclusion des neutres, elle ne saurait se relâcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce qui tend à distinguer la Russie de cette foule de faibles alliés aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la France, était honorable et bien calculé, et plutôt la rupture de la négociation et peut-être même la guerre que quelque stipulation qui nous empêcherait de persévérer dans le système que nous avons suivi cette année à l'égard du commerce!

[Note 671: ] [ (retour) ] Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les marchandises coloniales.

Voilà les bases sur lesquelles la négociation doit s'établir et sur lesquelles doit être fondé l'arrangement qui en serait le résultat. Mais supposé qu'il réussisse de la manière la plus satisfaisante, il y a encore un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la voûte: que l'Autriche soit invitée à le garantir.

L'empereur Napoléon ayant lui-même offert cette garantie [672], ne pourrait pas justement la décliner. La cour de Vienne aurait les meilleures raisons de s'y prêter, et il n'en résulterait que de grands avantages pour elle comme pour nous.

[Note 672: ] [ (retour) ] Allusion sans doute à la garantie réciproque que Napoléon avait proposée en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.

La Russie et l'Autriche, c'est-à-dire les deux seules puissances continentales dont aujourd'hui la réunion produirait encore un contre-poids efficace à l'énorme pouvoir de la France, se trouveraient pour la première fois depuis six ans unies non seulement par un intérêt commun, car celui-là n'a jamais cessé d'exister, mais par un lien positif et avoué. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports politiques un objet sur lequel les intérêts bien entendus des deux puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas même les affaires de la Turquie, car, quoique relativement à ce seul article on puisse concevoir une diversité de vues entre elles, considération qui ajoute un si puissant motif à tous ceux qui doivent faire désirer un prompt dénouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins convaincu qu'un véritable homme d'État en Russie sacrifierait dans les circonstances actuelles un grand avantage local plutôt que de mécontenter l'Autriche, tout comme un véritable homme d'État en Autriche consentirait à des résultats généralement contraires à son système plutôt que de s'aliéner la Russie ou de voir porter atteinte à sa considération par une paix conclue sur des bases trop différentes de celles qui jusqu'ici ont été mises en avant. Cette paix aurait l'immense avantage d'écarter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du traité conclu avec la France légaliserait, pour ainsi dire, entre elles des communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours à penser et à agir dans le même sens pour tous les grands intérêts de l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait à opposer aux atteintes que la France pourrait porter à l'arrangement garanti, et les secours qu'il faudrait mutuellement se prêter. Je regarde un concert entre ces deux puissances comme la seule planche de salut qui soit restée après tant de naufrages; si d'ici à quelque temps il n'est point solidement établi et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rétablir ses finances et son armée pour qu'il ne soit pas sans force et par conséquent sans utilité, c'en est fait de nos dernières espérances, tout périt sans retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prématurée entre la France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le préparer et de le favoriser.

Pendant l'époque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre, le temps de s'occuper de leur intérieur, de rétablir leurs finances et leurs armées. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces opérations. Dans les conjonctures les plus périlleuses, c'est beaucoup que de savoir que tous les plans, toutes les démarches, tous les efforts, n'ont à prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur un voisin fidèle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs, d'être bien convaincu que les progrès que ces deux puissances feraient pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu'à celui qu'au fond de leur pensée elles regardent comme leur seul ennemi.

Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napoléon se portait à quelque nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte de garantie un prétexte légal de s'y opposer, et le jour où ces deux puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe renaîtra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs.

C'est ainsi que, d'une mesure bien calculée, résulterait une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances, tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.

On objectera peut-être que tous ces beaux rêves, n'étant bâtis que sur la bonne foi du gouvernement français, s'évanouiront du moment où l'on s'apercevrait qu'en offrant de négocier il n'a voulu que cacher son jeu, gagner du temps ou nous tendre un piège. Mais même si tel était le cas, nous n'aurions encore rien perdu, en nous prêtant à ces démonstrations pacifiques. La guerre n'ayant point été déclarée au printemps, tout délai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgré tout ce qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que nous pourrions choisir. L'ancienne règle qui veut que telle chose que notre adversaire paraît éviter doit par cela même nous convenir, n'est pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de très bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas moins en dernier résultat entièrement à son avantage. Je crois n'avoir besoin de donner aucun développement à ce raisonnement, les idées de Votre Majesté sur l'utilité d'éviter la guerre m'ayant paru entièrement fixées, comme en général sur les moyens d'y parvenir. À ceux que j'ai osé lui soumettre, elle a objecté qu'en vidant les différends actuels par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion d'Oldenbourg disparaîtrait, et qu'elle voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de lui faire la guerre pour cette seule raison. Je pense qu'à cet égard Votre Majesté Impériale pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la guerre.