§. II.

Étymologie du nom des MORLAQUES.

Dans leur langue, les Morlaques s'appellent généralement Ulah[6]; nom national, duquel cependant, autant que j'ai pu apprendre, il ne se rencontre avant le treizième siècle, aucun vestige dans les documens existans en Dalmatie. Il signifie un homme puissant & considéré. Le nom de More-Ulah, ou par corruption de Morlaque, que leur donnent les habitans des villes, pourroit indiquer leur origine, & faire présumer que ce peuple est parti des bords de la mer Noire[7] pour s'emparer du pays qu'il habite actuellement. Il est probable, que le nom de More-Ulah a dénoté, dès le commencement, les puissans ou les conquérans venus de la mer, qui s'appelle More dans tous les dialectes de l'Esclavon.

[Note 6: Dans ces mots Esclavons, la lettre H se prononce avec une aspiration gutturale.]

[Note 7: Ou plutôt des bords de l'Océan septentrional.]

Une Étymologie du nom Morlaque, inventée par le célèbre savant Dalmatien JEAN LUCIO, & adoptée aveuglément par son compilateur FRESCHOT, mérite peu d'attention: Cet historien prétend, que le nom de More-Ulah, signifie des Latins Noirs quoique le mot More, en langue Illyrienne, ne dénote pas le noir, & que les Morlaques soient plus blancs que les Italiens. Trouvant dans le mot Ulah, qui indique puissance & autorité, la racine commune des noms Ulah & Ulak ou Valaques, il en infère que les Morlaques & les Valaques doivent être nécessairement la même nation. Or les Valaques parlent un latin corrompu, & quand on leur en demande la raison, ils répondent qu'ils sont Romains: ainsi nos Morlaques sont aussi Romains, quoique leur langue soit si différente du Latin. Ces Ulah, descendans d'une colonie Romaine, furent depuis subjugués par les Slaves, parmi lesquels le nom de Ulah devint un terme injurieux, désignant la servitude, & appliqué uniquement aux classes les plus méprisées de la nation conquérante.

La foiblesse de ces conjectures chimériques se montrera suffisamment par quelques remarques. Les Morlaques ou les Ulah, prirent le nom de nobles & de puissans, avec autant de raison, que le corps de la nation prit celui de Slave ou d'Illustre. Ce mot de Ulah n'a aucun rapport avec le Latin, & s'il est en effet, la racine du nom des Valaques, la raison en est naturelle, puisqu'il est connu, que, malgré quelques colonies Romaines établies par TRAJAN, la Dacie étoit presque entièrement peuplée par une nation, qui parlait Esclavon aussi bien que ses conquérans postérieurs. Il est peu croyable que ces vainqueurs Slaves, voulant laisser ou donner un nom au peuple vaincu, en eussent choisi un, qui dans leur propre langue, signifie un homme noble & puissant.

Il se trouve, sans doute, plusieurs mots dérivés du Latin, dans le langage des habitans de l'intérieur de l'Illyrie. Tels sont falbun fable; plavo, jaune, slap, cascade; vino, vin; capa, bonnet; teplo, tiéde; zlip, aveugle; sparta, panier; skrynia, coffre; lug, forêt, qui viennent visiblement des mots Latins, Sabulum, flavus, lapsus, vinum, caput, tepidus, lippus, sporta, scrinium, lucus. Mais de ces mots, ou des autres encore, dont on pourroit dresser un assez long catalogue, il seroit absurde d'inférer que nos Morlaques modernes descendent en droite ligne des anciens Romains, établis en Dalmatie.

C'est un défaut commun à presque tous les écrivains, qui traitent de l'origine des nations, de tirer des conséquences générales d'un petit nombre de données légéres & particulieres, dépendantes, à l'ordinaire, de quelques circonstances accidentelles & passageres. Je suis persuadé de la possibilité de découvrir l'origine des peuples par l'examen des langues qu'ils parlent: mais je suis convaincu en même tems, de la nécessité d'une profonde critique, pour distinguer les mots primitifs d'une langue, de ceux qui ont été empruntés des langues étrangéres, si l'on veut éviter de tomber dans de grandes méprises. Dans la langue Illyrienne, répandue depuis la mer Adriatique jusqu'à l'Océan, se trouve une quantité considérable de racines, semblables à celles de la langue Grècque: il y en a même, parmi les noms des nombres, qui cependant doivent être sensés indigènes. Beaucoup de mots Esclavons sont entièrement Grècs; comme Spugga, Trapeza, Catrida, provenus sans aucune altération sensible de Spoggos, Trapeza, Kathedra. La multitude des Grécismes & l'analogie des deux Alphabeths, ne m'engagera, pas cependant à soutenir, que la nation nombreuse des Esclavons descend des Grècs, resserrés dans un pays borné: ou plutôt que la premiere de ces nations, a envahi & peuplé la Grèce dans les tems les plus reculés. Il seroit également difficile & inutile d'éclaircir des matières de cette nature, qui resteront toujours couvertes des ténèbres de l'Antiquité.

Un savant Anglois[8] a traité de la ressemblance entre la langue Illyrienne & l'Angloise. Il y a, sans doute, dans ces deux langues quelques mots correspondans: mais, comme ces mots se trouvent dans la langue Germanique, portée par les Saxons dans la Grande-Bretagne, il faudroit examiner, si ces mots n'appartiennent pas plutôt à quelque dialecte des anciens Celtes du nord? En tout cas, je serois sur mes gardes avant de prononcer sur ces matières, à moins d'observer une ressemblance frapante entre le corps entier & le génie des deux langues. La quantité de termes étrangers, mêlés sans l'Italien, prouve que, indépendamment de l'origine d'un peuple, son idiome peut contenir beaucoup de mots, qui lui sont communs avec des idiomes différens. Sans parler des Arabismes, des Grécismes, des Germanismes de la langue Italienne, dont MURATORI a déjà donné la collection, n'est-elle pas remplie encore d'Esclavonismes? Abbajare vient de objalati; svaligiare de svlaçiti; barare de varati; tartagliare de tartati, ammazzare de Maç, épée de son dérivé maçati; ricco de srichian, heureux; tassa de çassa; copa de kuppa; danza de tanza; bravo de pravo, adverbe d'approbation; briga est un mot purement Illyrien, qui répond à sa signification en Italie. Enfin, une infinité de mots du dialecte Vénitien, empruntés des Illyriens, ne prouvent pas que ces républicains descendent de la nation Esclavone.

[Note 8: BREREWOOD, de Scrut. Relig.]