Chapitre CLXI — Le voyage

Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de l’escalier.

Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage; et c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.

Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines.

Madame en fit autant avec Monsieur.

Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.

Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les autres suivirent, selon l’étiquette.

Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu croire assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut bientôt embrasé par le soleil caché sous les nuages, et ne s’infiltra plus, à travers cette chaude vapeur qui s’élevait du sol, que comme un vent brûlant qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs pressés d’arriver.

Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.

Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de senteur, tout en poussant de profonds soupirs.

Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:

— En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant, par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute seule et faire la route à cheval.

— À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit voir combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à cheval! Mais vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait par pièces au contact de ce vent de feu.

Madame se mit à rire.

— Vous prendrez mon parasol, dit-elle.

— Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval.

— Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai favori.

— Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers la portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne l’accomplit qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son immobilité.

— Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M. de Malicorne.

— Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud!

Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui expire.

Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de la calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer tout à son aise.

Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente, désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi contents sans s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente encore.

Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur, qui venaient les derniers.

Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder son cher mari, comme elle disait dans son oubli de l’étiquette royale, l’investissait de tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu’on ne vînt le lui prendre ou qu’il ne lui prît l’envie de la quitter.

Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements sourds que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne d’Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât l’impatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises inattendues de conversation, au moment où le roi, retombé en lui-même, commençait à y caresser ses secrètes amours.

Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son cœur.

Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à d’autres plaintes.

Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât point son but.

Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle éventa Louis de ses plumes d’autruche.

Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et d’impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s’arrêtait pour relayer:

— Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi aussi, j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied, puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place.

Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie, s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à la colère.

Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit, donna le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l’on changeait de chevaux.

Tout en marchant, il jetait un coup d’œil envieux sur les courtisans qui avaient le bonheur de faire la route à cheval.

La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter en carrosse.

Le roi la conduisit jusqu’au marchepied, mais ne remonta point avec elle. Il fit trois pas en arrière et chercha, dans la file des carrosses, à reconnaître celui qui l’intéressait si vivement.

À la portière du sixième, apparaissait la blanche figure de La Vallière.

Comme le roi, immobile à sa place, se perdait en rêveries sans voir que tout était prêt et que l’on n’attendait plus que lui, il entendit, à trois pas, une voix qui l’interpellait respectueusement. C’était M. de Malicorne, en costume complet d’écuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.

— Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il.

— Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui était pas encore familière.

— Sire, répondit Malicorne, j’ai au moins un cheval au service de Votre Majesté.

Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu’avait remarqué Madame.

L’animal était superbe et royalement caparaçonné.

— Mais ce n’est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.

— Sire, c’est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais Son Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud.

Le roi ne répondit rien, mais s’approcha vivement de ce cheval, qui creusait la terre avec son pied.

Malicorne fit un mouvement pour tenir l’étrier; Sa Majesté était déjà en selle.

Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout souriant au carrosse des reines qui l’attendaient, et malgré l’air effaré de Marie-Thérèse:

— Ah! ma foi! dit-il, j’ai trouvé ce cheval et j’en profite. J’étouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.

Puis, s’inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il disparut en une seconde.

Anne d’Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n’allait pas bien loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les jarrets de son cheval et ôta son chapeau.

Il saluait La Vallière, qui, à sa vue, poussa un petit cri de surprise, en même temps qu’elle rougissait de plaisir.

Montalais, qui occupait l’autre coin du carrosse, rendit au roi un profond salut. Puis, en femme d’esprit, elle feignit d’être très occupée du paysage, et se retira dans le coin à gauche.

La conversation du roi et de La Vallière commença comme toutes les conversations d’amants, par d’éloquents regards et par quelques mots d’abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans son carrosse, à tel point qu’un cheval lui avait paru un bienfait.

— Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait intelligent, car il m’a deviné. Maintenant, il me reste un désir, c’est de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et l’a sauvé du cruel ennui où il était.

Montalais, pendant ce colloque qui, dès les premiers mots, l’avait réveillée, Montalais s’était approchée et s’était arrangée de façon à rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.

Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La Vallière en interrogeant, elle put croire que c’était elle que l’on interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre.

Elle répondit donc:

— Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son Altesse Royale.

— Et comment s’appelle ce gentilhomme, s’il vous plaît, mademoiselle?

— M. de Malicorne, Sire.

Le nom fit son effet ordinaire.

— Malicorne? répéta le roi en souriant.

— Oui, Sire, répliqua Aure. Tenez, c’est ce cavalier qui galope ici à ma gauche.

Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d’un air béat, galopait à la portière de gauche, sachant bien qu’on parlait de lui en ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu’un sourd et muet.

— Oui, c’est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et je me rappellerai son nom.

Et le roi regarda tendrement La Vallière.

Aure n’avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de Malicorne; le terrain était bon; il n’y avait maintenant qu’à laisser le nom pousser et l’événement porter ses fruits.

En conséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire à M. de Malicorne autant de signes agréables qu’elle voudrait, puisque M. de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s’en fit pas faute. Et Malicorne, avec sa fine oreille et son œil sournois, empocha les mots:

— Tout va bien.

Le tout accompagné d’une pantomime qui renfermait un semblant de baiser.

— Hélas! mademoiselle, dit enfin le roi, voilà que la liberté de la campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus rigoureux, et nous ne vous verrons plus.

— Votre Majesté aime trop Madame, répondit Louise, pour ne pas venir chez elle souvent; et quand Votre Majesté traversera la chambre...

— Ah! dit le roi d’une voix tendre et qui baissait par degrés, s’apercevoir n’est point se voir, et cependant il semble que ce soit assez pour vous.

Louise ne répondit rien; un soupir gonflait son cœur, mais elle étouffa ce soupir.

— Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi.

La Vallière sourit avec mélancolie.

— Employez cette force à aimer, continua-t-il, et je bénirai Dieu de vous l’avoir donnée.

La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi un œil chargé d’amour.

Alors, comme s’il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux, lui fit faire quelques pas en avant.

Elle, renversée en arrière, l’œil demi-clos, couvait du regard ce beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses bras arrondis avec grâce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les flancs du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient de beaux cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une oreille rose et charmante.

Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s’enivrait de son amour. Après un instant, le roi revint près d’elle.

— Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce le cœur! oh! mademoiselle, que vous devez être impitoyable lorsque vous êtes résolue à quelque rupture; puis je vous crois changeante... Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me vient de vous.

— Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallière, quand j’aimerai, ce sera pour toute la vie.

— Quand vous aimerez! s’écria le roi avec hauteur. Quoi! vous n’aimez donc pas?

Elle cacha son visage dans ses mains.

— Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j’ai raison de vous accuser; voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse, coquette, peut-être; voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!

— Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!

— Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour moi?

— Oh! toujours, Sire.

— Que vous n’aurez point de ces duretés qui brisent le cœur, point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?

— Non! oh! non.

— Eh bien, tenez, j’aime les promesses, j’aime à mettre sous la garantie du serment, c’est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout ce qui intéresse mon cœur et mon amour. Promettez-moi, ou plutôt jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons commencer, vie toute de sacrifices, de mystères, de douleurs, vie toute de contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous nous sommes trompés, que, si nous nous sommes mal compris, que, si nous nous sommes fait un tort, et c’est un crime en amour, jurez-moi, Louise!...

Elle tressaillit jusqu’au fond de l’âme; c’était la première fois qu’elle entendait son nom prononcé ainsi par son royal amant.

Quant à Louis, ôtant son gant, il étendit la main jusque dans le carrosse.

— Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles, jamais, une fois loin l’un de l’autre, jamais nous ne laisserons passer la nuit sur une brouille sans qu’une visite, ou tout au moins un message de l’un de nous aille porter à l’autre la consolation et le repos.

La Vallière prit dans ses deux mains froides la main brûlante de son amant, et la serra doucement, jusqu’à ce qu’un mouvement du cheval, effrayé par la rotation et la proximité de la roue, l’arrachât à ce bonheur.

Elle avait juré.

— Retournez, Sire, dit-elle, retournez près des reines; je sens un orage là-bas, un orage qui menace mon cœur.

Louis obéit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour rejoindre le carrosse des reines.

En passant, il vit Monsieur qui dormait.

Madame ne dormait pas, elle.

Elle dit au roi, à son passage:

— Quel bon cheval, Sire!... N’est-ce pas le cheval bai de Monsieur?

Quant à la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:

— Êtes-vous mieux, mon cher Sire?

Chapitre CLXII — Trium-Féminat

Le roi, une fois à Paris, se rendit au Conseil et travailla une partie de la journée. La reine demeura chez elle avec la reine mère, et fondit en larmes après avoir fait son adieu au roi.

— Ah! ma mère, dit-elle, le roi ne m’aime plus. Que deviendrai-je, mon Dieu?

— Un mari aime toujours une femme telle que vous, répondit Anne d’Autriche.

— Le moment peut venir, ma mère, où il aimera une autre femme que moi.

— Qu’appelez-vous aimer?

— Oh! toujours penser à quelqu’un, toujours rechercher cette personne.

— Est-ce que vous avez remarqué, dit Anne d’Autriche, que le roi fît de ces sortes de choses?

— Non, madame, dit la jeune reine en hésitant.

— Vous voyez bien, Marie!

— Et cependant, ma mère, avouez que le roi me délaisse?

— Le roi, ma fille, appartient à tout son royaume.

— Et voilà pourquoi il ne m’appartient plus, à moi; voilà pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines, délaissée, oubliée, tandis que l’amour, la gloire et les honneurs seront pour les autres. Oh! ma mère, le roi est si beau! Combien lui diront qu’elles l’aiment, combien devront l’aimer!

— Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais cela dût-il arriver, j’en doute, souhaitez plutôt, Marie, que ces femmes aiment réellement votre mari. D’abord, l’amour dévoué de la maîtresse est un élément de dissolution rapide pour l’amour de l’amant; et puis, à force d’aimer, la maîtresse perd tout empire sur l’amant, dont elle ne désire ni la puissance ni la richesse, mais l’amour. Souhaitez donc que le roi n’aime guère, et que sa maîtresse aime beaucoup!

— Oh! ma mère, quelle puissance que celle d’un amour profond!

— Et vous dites que vous êtes abandonnée.

— C’est vrai, c’est vrai, je déraisonne... Il est un supplice pourtant, ma mère, auquel je ne saurais résister.

— Lequel?

— Celui d’un heureux choix, celui d’un ménage qu’il se ferait à côté du nôtre; celui d’une famille qu’il trouverait chez une autre femme. Oh! si je voyais jamais des enfants au roi... j’en mourrais!

— Marie! Marie! répliqua la reine mère avec un sourire, et elle prit la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais vous dire, et qu’à jamais il vous serve de consolation: le roi ne peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.

À ces paroles, qu’elle accompagna d’un expressif éclat de rire, la reine mère quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un page venait d’annoncer la venue dans le grand cabinet.

Madame avait pris à peine le temps de se déshabiller. Elle arrivait avec une de ces physionomies agitées qui décèlent un plan dont l’exécution occupe et dont le résultat inquiète.

— Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestés avaient quelque fatigue de notre petit voyage?

— Aucune, dit la reine mère.

— Un peu, répliqua Marie-Thérèse.

— Moi, mesdames, j’ai surtout souffert de la contrariété.

— Quelle contrariété? demanda Anne d’Autriche.

— Cette fatigue que devait prendre le roi à courir ainsi à cheval.

— Bon! cela fait du bien au roi.

— Et je le lui ai conseillé moi-même, dit Marie-Thérèse en pâlissant.

Madame ne répondit rien à cela, seulement, un de ces sourires qui n’appartenaient qu’à elle se dessina sur ses lèvres, sans passer sur le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitôt la tournure de la conversation:

— Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons quitté: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des coquetteries.

— Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mère.

— On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellière.

— Qui s’inscrit ainsi au numéro dix mille? répliqua la reine mère. Mais les trames, s’il vous plaît?

— Nous avons, à ce qu’il paraît, des démêlés avec la Hollande.

— Comment cela?

— Monsieur me racontait cette histoire des médailles.

— Ah! s’écria la jeune reine, ces médailles frappées en Hollande... où l’on voit un nuage passer sur le soleil du roi. Vous avez tort d’appeler cela de la trame, c’est de l’injure.

— Si méprisable que le roi la méprisera, répondit la reine mère. Mais, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez parler de Mme d’Olonne?

— Non pas, non pas; je chercherai plus près de nous.

Casa de usted murmura la reine mère, sans remuer les lèvres, à l’oreille de sa bru.

Madame n’entendit rien et continua:

— Vous savez l’affreuse nouvelle?

— Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.

— Et vous l’attribuez, comme tout le monde, à un accident de chasse?

— Mais oui, firent les deux reines, cette fois intéressées.

Madame se rapprocha.

— Un duel, dit-elle tout bas.

— Ah! fit sévèrement Anne d’Autriche, aux oreilles de qui sonnait mal ce mot duel, proscrit en France depuis qu’elle y régnait.

— Un déplorable duel, qui a failli coûter, à Monsieur, deux de ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.

— Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animée d’un instinct secret.

— Coquetteries, répéta triomphalement Madame. Ces messieurs ont disserté sur la vertu d’une dame: l’un a trouvé que Pallas était peu de chose à côté d’elle; l’autre a prétendu que cette dame imitait Vénus agaçant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu comme Hector et Achille.

— Vénus agaçant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser approfondir l’allégorie.

— Qui est cette dame? demanda nettement Anne d’Autriche. Vous avez dit, je crois, une dame d’honneur?

— L’ai-je dit? fit Madame.

— Oui. Je croyais même vous avoir entendue la nommer.

— Savez-vous qu’une femme de cette espèce est funeste dans une maison royale?

— C’est Mlle de La Vallière? dit la reine mère.

— Mon Dieu, oui, c’est cette petite laide.

— Je la croyais fiancée à un gentilhomme qui n’est ni M. de Guiche ni M. de Wardes, je suppose?

— C’est possible, madame.

La jeune reine prit une tapisserie, qu’elle défit avec une affectation de tranquillité, démentie par le tremblement de ses doigts.

— Que parliez-vous de Vénus et de Mars? poursuivit la reine mère; est-ce qu’il y a un Mars?

— Elle s’en vante.

— Vous venez de dire qu’elle s’en vante?

— Il a été la cause du combat.

— Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?

— Oui, certes, en bon serviteur.

— En bon serviteur! s’écria la jeune reine oubliant toute réserve pour laisser échapper sa jalousie; serviteur de qui?

— Mars, répliqua Madame, ne pouvant être défendu qu’aux dépens de cette Vénus, M. de Guiche a soutenu l’innocence absolue de Mars, et affirmé sans doute que Vénus s’en vantait.

— Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d’Autriche, propageait le bruit que Vénus avait raison.

«Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure faite au plus noble des hommes.»

Et elle se mit à charger de Wardes avec tout l’acharnement possible, payant ainsi la dette du blessé et la sienne avec la certitude qu’elle faisait pour l’avenir la ruine de son ennemi. Elle en dit tant, que Manicamp, s’il se fût trouvé là, eût regretté d’avoir si bien servi son ami, puisqu’il en résultait la ruine de ce malheureux ennemi.

— Dans tout cela, dit Anne d’Autriche, je ne vois qu’une peste, qui est cette La Vallière.

La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.

Madame écouta.

— Est-ce que tel n’est pas votre avis? lui dit Anne d’Autriche. Est-ce que vous ne faites pas remonter à elle la cause de cette querelle et du combat?

Madame répondit par un geste qui n’était pas plus une affirmation qu’une négation.

— Je ne comprends pas trop alors ce que vous m’avez dit touchant le danger de la coquetterie, reprit Anne d’Autriche.

— Il est vrai, se hâta de dire Madame, que, si la jeune personne n’avait pas été coquette, Mars ne se serait pas occupé d’elle.

Ce mot de Mars ramena une fugitive rougeur sur les joues de la jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commencé.

— Je ne veux pas qu’à ma Cour on arme ainsi les hommes les uns contre les autres, dit flegmatiquement Anne d’Autriche. Ces mœurs furent peut-être utiles dans un temps où la noblesse, divisée, n’avait d’autre point de ralliement que la galanterie. Alors les femmes, régnant seules, avaient le privilège d’entretenir la valeur des gentilshommes par des essais fréquents. Mais aujourd’hui, Dieu soit loué! il n’y a qu’un seul maître en France. À ce maître est dû le concours de toute force et de toute pensée. Je ne souffrirai pas qu’on enlève à mon fils un de ses serviteurs.

Elle se tourna vers la jeune reine.

— Que faire à cette La Vallière? dit-elle.

— La Vallière? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais pas ce nom.

Et cette réponse fut accompagnée d’un de ces sourires glacés qui vont seulement aux bouches royales.

Madame était elle-même une grande princesse, grande par l’esprit, la naissance et l’orgueil; toutefois, le poids de cette réponse l’écrasa; elle fut obligée d’attendre un moment pour se remettre.

— C’est une de mes filles d’honneur, répliqua-t-elle avec un salut.

— Alors, répliqua Marie-Thérèse du même ton, c’est votre affaire, ma sœur... non la nôtre.

— Pardon, reprit Anne d’Autriche, c’est mon affaire, à moi. Et je comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant à Madame un regard d’intelligence, je comprends pourquoi Madame m’a dit ce qu’elle vient de me dire.

— Vous, ce qui émane de vous, madame, dit la princesse anglaise, sort de la bouche de la Sagesse.

— En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thérèse avec douceur, on lui ferait une pension.

— Sur ma cassette! s’écria vivement Madame.

— Non, non, madame, interrompit Anne d’Autriche, pas d’éclat, s’il vous plaît. Le roi n’aime pas qu’on fasse parler mal des dames. Que tout ceci, s’il vous plaît, s’achève en famille.

— Madame, vous aurez l’obligeance de faire mander ici cette fille.

— Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment chez vous.

Les prières de la vieille reine étaient des ordres. Marie-Thérèse se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire appeler La Vallière par un page.