IX

UNE PETITE PROMENADE GAIE LA NUIT.

Avec la nuit, la pluie était tombée; la pluie chaude des jours d'été, tombant dru et transformant en torrent les ruisseaux en pente raide du cimetière. Le silence n'était troublé dans le vieux champ du repos que par le gloussement de l'eau dans les rigoles. La nuit épaisse enveloppait dans ses ombres les tombes, les croix et les arbres noirs qu'aucun souffle de vent n'agitait. Les jardinets des tombes formaient de petits lacs entourés de buis; d'autres semblaient un écusson d'acier à croix noire; sur les toits de zinc, sur le sable, sur les pierres, sur les feuilles la pluie battante crépitait, et c'était lugubre à cette heure, dans ce silence, au milieu duquel la mort planait.

Les gardiens, trempés jusqu'aux moelles, étaient rentrés dans leurs petites maisons gaies, au milieu des plantes pariétaires qui les enveloppent, les colorant de leur verdure, les parfumant de leurs fleurs… Il faisait nuit, il faisait humide, il faisait triste, et, après s'être séchés devant le feu gai du bois sec des entourages et des vieilles croix funéraires, ils s'étaient glissés dans le lit moelleux, sous l'édredon, et s'étaient enfoncés dans ce bon sommeil calme qui vous prend sous un bon abri, sur les contrevents duquel la pluie bat.

Les rondes étaient suspendues cette nuit à cause du temps; les chiens, eux aussi, faisaient le cimetière buissonnier; ils étaient rentrés mouillés, tout boueux, et s'étant vigoureusement secoués, après avoir consulté l'œil du maître, ils s'étaient couchés devant l'âtre, le museau sur les pattes, roussissant leurs poils aux cendres, puis séchés ils avaient gagné la niche.

Il pleuvait, il faisait nuit; et la demie de neuf heures sonnait lorsque deux hommes enjambèrent la brèche d'un mur en réparation; insoucieux de la pluie, ils coururent vers le haut cimetière, le plus petit des deux hommes disant à l'autre:

—Vite! vite! courons, ils ont été longs à se coucher, mais maintenant nous n'avons à craindre ni les hommes ni les chiens…

—Il est temps au moins? demanda l'autre.

—C'est bien juste, et j'ai peur.

—Filons donc, alors, vieux coquin, exclama l'autre en doublant sa course.

Les deux hommes couraient comme deux soldats, les coudes au corps, le pas égal… S'enfonçant ici, trébuchant là, mais toujours droits, courant non par les chemins, mais par les sentes qui séparent les tombes. Après trois minutes de cette course, tout ruisselants de sueur et de pluie, ils s'arrêtèrent devant la chapelle funéraire, où quelques heures avant on avait porté le corps de Pierre Davenne.

Tout haletant, le plus grand (nos lecteurs l'ont reconnu), Simon, ouvrit la porte, fit entrer son compagnon Rigobert; le vieux sauvage entra et la referma aussitôt.

Le matelot ôta son caban tout mouillé et l'accrocha devant la porte, faisant un rideau protecteur, pendant que le vieux Rig, ayant tiré des allumettes de ses poches, allumait les deux cierges de la petite chapelle. Le vieux Rig était méconnaissable; lui si tranquille, si calme d'ordinaire, à cette heure il semblait secoué par une fièvre violente; il avait jeté à terre le long pardessus qu'il avait pris le matin chez Pierre, et, avec une adresse et une force étonnantes, il avait glissé dans le plâtre frais qui scellait la pierre un ciseau à froid et d'un coup sec il avait fait vaciller la pierre.

—Allons, Simon… vite là, dit-il.

Le matelot vint et l'aida à soulever la pierre, qu'ils placèrent sur les dalles.

Le corps n'avait pas été descendu dans une fosse. Le monument de la famille Davenne était une longue salle dans laquelle on descendait par huit marches. Devant la porte, en face de l'escalier, était un petit autel, et, à gauche, quatre cases, semblables à des tiroirs, ayant de larges anneaux; au-dessus de chacun étaient gravés la date du décès, l'âge et le nom de celui qui y reposait.

C'est la pierre qui murait une de ces caves presque au niveau du sol que le sauvage venait de desceller si rapidement. Simon et Rig traînèrent avec précaution le lourd cercueil et le placèrent au pied de l'autel. Les deux hommes avaient chacun un tournevis… Une crainte épouvantable les étreignait à ce moment; car, sans dire une parole, ils se mirent à dévisser chacun un côté du couvercle. Deux minutes après le cercueil était ouvert; le linceul arraché laissait voir la face livide, les yeux caves, la bouche sèche de Pierre Davenne.

Le vieux sauvage avait arraché la chemise en même temps que le suaire, et il avait appliqué sa tête sur le cœur du cadavre.

Simon, l'œil ardent, les lèvres serrées, la main crispée sur le manche du tournevis qu'il tenait comme un poignard, cherchait à lire sur la physionomie du vieux Rig.

Et c'était une vilaine page à lire que le visage du sorcier. Il faisait en auscultant la plus hideuse grimace.

—Eh bien? demanda Simon.

—J'ai peur, fit lugubrement le vieux Rig!…

Simon sursauta, son bras se leva menaçant, ses yeux lancèrent des éclairs, et il râla:

—Vieille vermine… si tu l'as tué, je t'enferme vivant dans son cercueil.

Rigobert parut ne pas avoir entendu; avec une force qu'on n'eût jamais cru devoir trouver chez cet être vieux et maigre, il prit le corps de Pierre dans le cercueil, le coucha à terre, et d'une main appuyant sur l'épigastre en faisant des pressions régulières, il colla sa bouche sur les lèvres du mort, lui jetant son souffle dans les poumons…

Épouvanté, Simon restait le bras levé, la bouche béante…

Au bout de dix minutes, il dit vite à Simon:

—Prends dans le paletot une fiole roulée dans du cuir… Verse-la sur le ventre et frictionne-le à faire venir le sang…

Et aussitôt, continuant à faire des pressions sur l'estomac, il replaça sa bouche sur les lèvres du cadavre.

C'était un étrange tableau que celui de ces deux hommes penchés sur ce corps livide, dans le tombeau, à la lueur vacillante des cierges, et faisant des efforts surhumains pour lui rendre la vie. Le silence sépulcral n'était troublé que par le bruit monotone de l'eau qui gloussait dans la gargouille du monument, et qui, inondant les allées, se glissait sous la porte et commençait à mouiller l'escalier.

Ce n'était pas le visage de Pierre qui était le plus blême; Simon épouvanté obéissait au vieux Rig; mais on sentait en lui la désespérance, et chaque fois que son regard se portait sur le vieux sauvage, on devinait la résolution absolue de faire payer à l'ancien matelot la mort de son maître.

Deux longues heures se passèrent ainsi sans résultat… On sait comme elles sont cruelles les heures du désespoir. Le vieux Rig replaça son oreille sous le sein gauche et jeta une exclamation.

—Vite, vite. Simon, prends ma place, fais-le respirer… Il vivra…

La figure du matelot s'illumina; obéissant, il reprit les fonctions de
Rig…

Nous ne voulons pas qu'on croie, en écrivant ces lignes, que nous faisons de la fantaisie, de l'invraisemblable! C'est au regretté savant Claude Bernard, qui a préconisé la respiration artificielle pour faire revenir à la vie un sujet empoisonné par le curare, que nous prenons tous nos renseignements.

«On doit pratiquer alors des pressions alternatives sur le ventre et la poitrine; ces pressions ont pour but de chasser l'air des poumons, et, dans l'intervalle des pressions, on insuffle de l'air par la bouche, en ayant soin d'agir doucement pour que le courant d'air introduit dans le poumon ne vienne pas, par sa vitesse et sa force excessive, rompre les alvéoles pulmonaires; on doit s'efforcer, dans ces deux temps de la respiration artificielle, de se rapprocher de la respiration normale.

Cette opération doit être longtemps continuée, car beaucoup de sujets ont été rappelés à la vie après plusieurs heures de mort apparente.»

Simon avait glissé son bras sous la tête de son maître, et c'est les larmes aux yeux qu'après l'avoir embrassé il continua l'opération commencée par le vieux Rig. Celui-ci fouillait dans ses poches; ayant ouvert sa trousse pour en tirer un bistouri, et après avoir pris sur l'autel un vase contenant des fleurs, il avait jeté le bouquet et il avait placé le vase près de la tête de Pierre.

Ayant dit au matelot de continuer les insufflations sans s'occuper de ce qu'il allait faire, le vieux sauvage plaça sa trousse près de lui; il prépara une pelote de fil de soie ciré et une petite pince à verrou.

Nous avons dit que Simon supportait la tête de son maître sur son bras; Rig lui dit:

—Continue toujours et ne bouge plus ton bras… Maintenant j'en réponds.

Les lèvres de Simon étaient sur les lèvres de son maître, il ne pouvait répondre, mais ses yeux eurent un regard pour remercier son compagnon.

Rig, ayant pris son bistouri, appliqua une main sur le front livide de Pierre Davenne, et de l'autre coupa, au devant de l'oreille, l'artère temporale; le sang noir coula d'abord doucement dans le vase que le vieux sorcier tendait, puis il jaillit plus abondant… Le corps s'agita légèrement.

—Arrête, dit Rig, et viens vite m'aider.

Simon tout tremblant de joie, d'émotion, se leva, se cognant au marbre de l'autel, trébuchant aux marches, mais ne sentant ni douleur ni choc, et vint s'agenouiller près de Rig. Celui-ci lui fit tenir le vase plein de sang, et aussitôt rassemblant par sa pince à verrou les deux bouts de l'artère, il fit une ligature avec les fils de soie qu'il avait préparés. C'était un habile praticien que le vieux Rig, car, en moins de dix minutes, la ligature était faite, le front était bandé.

Ayant placé sa main sous le sein gauche, il dit à Simon:

—Maintenant…, Simon, il est sauvé.

Le matelot suffoquant prit alors celui qu'il appelait le vieux coquin dans ses bras; il l'embrassa, mouillant ses joues de larmes heureuses. Il l'aurait fait danser dans le tombeau si Rig ne l'avait retenu…

Mais celui-ci, calme, se fit aider pour vêtir Pierre du pardessus qu'il avait apporté, et il dit:

—Allons, Simon, remettons le cercueil, replaçons la pierre, que tout soit en ordre, si un curieux regardait ici; et demain tu viendras faire le scellement.

Ce fut fait en quelques minutes… Les cierges furent éteints.
—Allons, Simon, marche devant, tu sais le chemin, guide-moi…

—Mais, vieux, il faut porter…

—Je le porte, marche, je ne quitterai mon malade que guéri, chez lui..
Allons, va!

Simon haussait les épaules: ce petit vieux, malingre, avait la prétention de porter un homme! Il ne fut pas peu stupéfait en voyant le vieux sauvage prendre Pierre Davenne dans ses bras et, sans efforts apparents, le porter comme un enfant. L'estime lui était venue pour le vieux Rig, lorsque celui-ci lui avait assuré que son maître était sauvé; en constatant cette force extraordinaire, elle doubla.

Ils partirent en portant le corps, la pluie tombait toujours… Cette fois, rassuré sur la vie de son maître, Simon, en passant à travers les tombes, eut des frissons qu'il n'avait pas eus en venant… Ils repassèrent par la brèche du mur. Au bout d'une demi-heure, et grâce à la pluie battante, ils arrivèrent sans incident à la petite maison de Charonne que Pierre avait louée trois jours avant; les fenêtres étaient éclairées et la petite porte qui donnait du côté du cimetière était ouverte. En la fermant, le matelot joyeux, glissant une praline dans sa bouche, disait:

—Nous avons eu de la chance, c'est un beau temps ça…

Les deux pauvres gars étaient trempés jusqu'aux moelles.