VIII
UN AMI LOYAL.
Le matelot, en sortant de la chambre, apprit par Annette que Mme Davenne s'était enfermée chez elle avec sa fille, après avoir recommandé de ne laisser entrer personne.
—Mais, demanda Simon, si M. Fernand veut lui parler?
—Elle m'a surtout recommandé de lui refuser la porte, répondit la servante.
—Ah! fit l'ex-matelot avec un clignement d'yeux.
Il descendit dans le jardin et, comme les événements qui s'étaient précipités en cette seule nuit avaient mis la fièvre dans son sang et la migraine sous son front, il se promena lentement, humant l'air humide du matin. Simon était agité, une idée constante le préoccupait et le terrifiait: la volonté du maître!
Et devant le corps froid qui était étendu raidi dans la chambre, il sentait courir dans ses veines, dans ses os, de mortels frissons. Il vivait dans un mystérieux complot, dont la non-réussite l'épouvantait. Parfois, mordant «sa praline,» il souriait, puis tout à coup de sinistres pressentiments traversant son cerveau, son front se plissait, un tremblement nerveux agitait ses lèvres, son poing menaçant frappait dans le vide et il disait d'une voix sourde:
—Oh! je t'étranglerais sur son corps…
Puis Simon se secouait, comme s'il voulait se dégager de ses tristes pensées, il passait sa main sur son front brûlant et, pour se rassurer lui-même, il répétait:
—Espère! espère!
Après une grande heure de cette promenade, il remonta dans la chambre; entrant sans frapper, il surprit Fernand qui, à sa vue, s'éloigna vivement d'un petit meuble.
D'un coup d'œil, Simon jugea ce qui s'était passé; Fernand, seul, avait cherché à se renseigner sur la situation de son ami. Mais il s'était heurté à l'impossible; le matelot, sur l'ordre de Pierre, avait fermé tous les meubles et en avait gardé les clefs. La lettre placée sur le chiffonnier avait été tournée et retournée en tous sens; sur les trois cachets, il y en avait un de brisé… Fernand avait eu un instant l'idée d'ouvrir la lettre. En voyant le serviteur de son ami, surmontant son embarras, il lui demanda:
—Simon, qu'est-ce cela? Et il montrait la lettre.
—Je l'ignore, monsieur Fernand; mon lieutenant m'a donné cette lettre quand il s'est senti tout à fait mal, et lorsque je lui demandai si je devais la remettre à madame, il m'a dit: «Non! mets-la sur le chiffonnier, lorsque tout sera fini, quand vous reviendrez du cimetière, dans cette chambre même, madame brisera le cachet, ce sont mes dernières volontés.»
—Ah! tu devrais alors serrer cette lettre… il est imprudent de la laisser là…
C'était bien la pensée de Simon, relativement surtout à celui qui lui parlait; mais il dit:
—Oh! il n'y a pas de danger… personne ne devait entrer ici… C'était la volonté formelle de mon lieutenant; comme vous êtes plus qu'un ami, plus qu'un frère, pour vous j'ai pu manquer à l'ordre… mais personne autre n'y entrera…
Il y eut un long silence au bout duquel Fernand dit à Simon:
—Nous allons nous rendre ensemble à la mairie pour déclarer le décès.
—Je suis à vos ordres.
—Mais, fit Fernand avec embarras, il faut que nous causions avant.
Simon, inquiet, clignait de l'œil et pinçait les lèvres en tendant l'oreille.
—Simon, continua le jeune homme, tu vois quelle douleur… cette mort incroyable, foudroyante, a jetée dans la maison; après lui, il y a là la malheureuse Geneviève, que ce coup a presque rendue folle; l'état dans lequel elle se trouve est effrayant, le moindre incident survenant peut amener une catastrophe nouvelle… J'ai peur qu'elle ne veuille absolument revoir celui qu'elle aimait tant et que cette scène déchirante ne fasse se déclarer en elle une maladie mortelle…
Toujours la tête penchée, l'oreille tendue, l'œil demi-clos et clignant, le matelot de Pierre écoutait, cherchant avec inquiétude où l'ami de son maître voulait en venir.
—Il faut empêcher cela!
—Mais, comment? fit le matelot. Je ne peux pas refuser à madame d'entrer pour dire adieu à son mari.
—Ce n'est pas cela, Simon… il faut avoir de la force, de la raison, éteindre toute sentimentalité… il faut enfin hâter les funérailles et faire enlever au plus tôt ce pauvre Pierre, empêcher que la vue de ce lugubre tableau n'amène enfin la catastrophe que je redoute.
—Ah! je comprends, fit Simon, paraissant presque heureux de ce qu'on lui disait. Vous avez raison, c'est une bonne idée, ça… c'est d'un bon cœur… Mais comment faire?
—C'est simple comme tout… Nous allons à la mairie.
—Bien!
—Nous déclarons le décès, nous l'avançons de sept heures.
—Bien! et alors!
—Alors… nous pouvons ce soir même faire les funérailles…
—Mais vous avez raison… Quand on est mort, on est bien mort! dit Simon qui paraissait absolument ravi de l'idée de Fernand; ainsi nous en terminons vite, nous sommes des hommes… Un malheur est arrivé, il faut au plus tôt en finir… comme à bord… Je suis à vos ordres, monsieur Fernand.
Et, tout bas, le matelot pensait:
—Ah! coquin, tu as hâte d'être seul ici, d'ouvrir le testament, d'être avec elle, chez elle, c'est-à-dire chez toi… Coquin, va… Espère! espère!
—Eh bien! partons tout de suite, tu reviendras aussitôt, seul, pendant que je m'occuperai des préparatifs… Tu vas mettre quelqu'un près de lui…
—Non! non! c'est sa volonté! Sortez, je ferme la porte à clef… Nous ne serons pas longs.
Fernand approuva et sortit… Simon, sous prétexte de jeter un coup d'œil au corps, alla frapper trois coups secs sur le panneau derrière lequel était caché le vieux Rig, puis il sortit, ferma soigneusement la porte et accompagna Fernand. Ainsi qu'ils l'avaient arrêté, ils déclarèrent le décès en l'avançant, et l'inhumation fut décidée pour le même soir, à cinq heures.
Tout se passa selon les prévisions de Fernand; Geneviève ne quitta pas sa chambre, elle avait peur de rencontrer Fernand, et les remords qui la poursuivaient avaient anéanti son courage, elle n'osait entrer dans la chambre de son mari; quand on vint lui dire que les funérailles auraient lieu à cinq heures, elle éclata en sanglots et dit:
—J'irai!
On chercha à la dissuader. Mais Simon s'interposa en disant vivement:
—C'est un devoir sacré, et ça serait indigne d'empêcher madame de le remplir. M. Fernand s'occupera de madame…
Fernand leva les yeux et son regard flamboyant chercha à rencontrer celui de Simon; il voulait y lire l'intention mise dans la phrase; mais le matelot, calme, essuyait ses yeux avec son mouchoir de cotonnade.
Le médecin de service était venu le matin constater le décès; il se contenta de soulever les paupières pour regarder l'œil vitreux sans regard. Il avait lu l'ordonnance du médecin venu la veille et avait conclu que le malade était mort d'une hypertrophie du cœur…
Alors Simon s'était enfermé dans la chambre avec son maître, refusant de prendre aucune nourriture. Lorsque les employés des pompes funèbres s'étaient présentés, il avait fait porter le cercueil dans la chambre et avait demandé qu'on le laissât seul ensevelir son maître. On l'avait écouté. Puis il avait rappelé les croque-morts et leur avait fait placer et visser le couvercle. Le corps fut exposé. Alors il alla prévenir Geneviève que l'heure de la triste cérémonie était venue.
Celle-ci, toute vêtue de deuil, embrassa sa fille, et muette, étouffant sous la douloureuse émotion, elle suivit le matelot et descendit au salon, où Fernand racontait aux quelques amis qui attendaient pour conduire Pierre Davenne à sa dernière demeure l'étrangeté et la rapidité de cette mort presque foudroyante.
Lorsque le convoi se mit en marche, Geneviève monta dans une voiture, seule; derrière le corps marchait Fernand. Derrière les assistants marchaient, se donnant le bras, le matelot Simon et son ancien collègue Rigobert, vêtu pour la circonstance d'un large pardessus qu'il avait décroché sans façon dans la garde-robe de Pierre, prétextant qu'il ne pouvait retourner chez lui.
Pendant tout le temps que dura la funèbre cérémonie, le vieux Rig regardait la montre qu'il avait par mégarde prise sur la cheminée, et il maugréait tout bas:
—Ils n'en finiront donc pas avec leur lenteur!
—Nous avons le temps? demandait Simon.
—Nous avons le temps, oui… mais il ne faut guère en perdre… ou…
—Ou? interrogea Simon.
—Ou je ne réponds de rien.
—-Ne dis pas ça, vieux coquin! râlait Simon en lui serrant le bras à le faire éclater, ne dis pas ça…
Et le fidèle matelot devenait livide. Au contraire, Rig grimaçait un sourire. La cérémonie religieuse fut courte; cependant on arriva au cimetière à l'heure où le jour commençait à baisser. La famille Davenne avait un caveau grand comme une chapelle, le corps y fut placé.
Alors une scène déchirante se passa. Geneviève était descendue de voiture à la porte du cimetière; lorsque les employés enlevèrent le cercueil pour le porter dans le caveau, la malheureuse femme se précipita, et l'embrassant en tombant à genoux, laissant éclater ses sanglots, elle s'écria:
—Grâce! mon Pierre, grâce!… Non! non! ce n'est pas vrai, ce n'est pas moi qui suis cause de ta mort!… Pierre, pardon!… Toute ma vie, je le jure, je l'emploierai à racheter la faute! Pierre, grâce!… Pierre!…
On juge de la stupéfaction des assistants. Fernand, livide, mordait ses lèvres, se contraignait pour ne point se précipiter sur elle et éteindre dans sa gorge les aveux que le remords lui dictait. Se domptant et maître de lui, il dit à l'un des assistants:
—La pauvre sainte femme, ce malheur la rend folle. Aidez-moi, nous allons l'arracher à ce triste spectacle et la reconduire à sa voiture.
Cela sembla si naturel, si vrai, que deux ou trois hommes aidèrent Fernand. On enleva presque la malheureuse et on la porta jusqu'à sa voiture, malgré ses cris:
—Laissez-moi… laissez-moi… Mon Pierre, adieu… Adieu, pardon, grâce…
Et elle perdit connaissance.
Le corps était dans le caveau, les assistants, douloureusement émus, se retiraient après avoir pressé la main de Fernand, qui représentait la famille, et après lui avoir dit quelques paroles de consolation, tant il semblait désolé. Les gens partaient en pensant:
«Pauvre jeune homme, c'est presque son frère qu'il perd… C'étaient deux braves et loyaux amis… pauvre garçon… pauvre femme!»
Quand tout le monde se fut éloigné, Fernand pensa au retour, il chercha le matelot. Comme il désirait être seul avec Geneviève dans la voiture, afin que personne n'assistât à la scène qui allait suivre la crise, il voulait dire au matelot de prendre un autre fiacre, et qu'il le retrouverait rue Payenne; il l'aperçut, alla vers lui et dit:
—Simon, prends une voiture et rejoins-nous… Je vais reconduire madame
Davenne.
Simon le regarda, et, lui tendant la main, il dit:
—Adieu, monsieur Fernand… Je ne vais plus rue Payenne.
—Que dis-tu? fit Fernand étonné.
—Monsieur Fernand, là-bas, j'aimais mon maître… c'est pour lui que j'y restais. Mon maître est mort… Adieu… Je ne veux plus revoir cette maison-là… La maison maudite…
—Mais tu n'es pas raisonnable… La douleur t'égare…
—Adieu, je vous dis… Demain je serai à Brest et dans trois jours en mer… Qui sait, nous nous reverrons peut-être un jour… Adieu…
Fernand allait insister, mais le matelot était déjà loin. Il réfléchit une longue minute, puis, ayant passé son mouchoir sur sa figure et, chose singulière, ayant enlevé par ce mouvement et les larmes et l'air désolé répandu sur son visage, il sourit et dit entre ses dents:
—Au reste, cela vaut mieux! À nouveau maître, il faut nouveau valet.
Et il monta dans la voiture, s'assit près de Geneviève, qui, ayant repris connaissance, se tenait dans un coin, presque accroupie, les mains jointes entre ses genoux, les yeux secs, le regard fixe, anéantie par ses remords et par sa douleur.
Et la voiture se mit en marche; alors, de sa voix la plus douce, Fernand dit à la veuve:
—Geneviève, mon enfant, c'est fini…, il faut oublier…, il faut avoir de la raison… Écoute-moi, ma bonne amie, et causons.