VII

AMOUR ET REMORDS.

Dans la pièce voisine, une scène navrante se passait. Geneviève, par les soins d'Annette, avait bientôt repris ses sens; un instant elle était restée inconsciente, regardant autour d'elle, étonnée de se trouver à peine vêtue sur un canapé, de voir près d'elle sa servante bouleversée, de voir surtout à genoux sur le lit, appuyée sur ses deux mains mignonnes, sa fille.

L'adorable bébé, Mlle Jeanne, l'œil brillant d'une fièvre inquiète, les lèvres épaissies par la moue, le front presque ridé de retenir ses larmes,—car, lorsqu'elle s'était éveillée, on lui avait défendu de pleurer pour ne pas faire du mal à «sa petite mère». On lui avait recommandé de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effrayée, ne pleurait pas; mais ses joues roses étaient mouillées, mais ses lèvres tremblaient. En voyant sa mère relever la tête, en voyant son regard se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renaître devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'auréole de ses cheveux blonds; un sourire timide s'étendit sur ses traits, comme un rayon de soleil qui vient sécher la pluie: ses regards lancèrent sur sa mère toute leur flamme, ses lèvres appelèrent le baiser…

En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Geneviève se précipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lèvres la suprême et éternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui venait de couvrir la maison de deuil.

Mais il était nuit, et l'enfant, arrachée au sommeil par la peur, en retrouvant le calme, en retrouvant près d'elle l'ange gardien des petits enfants: la mère! l'enfant dit:

—Petite mère chérie, tu vas dormir près de ta Jeanne… tu vas dormir aussi… petit père te gronderait demain… et il est bon, petit père, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus.

L'enfant avait dit ces mots avec un accent indéfinissable, ce zézayement qui semble être une langue écrite avec des baisers; la jolie petite Jeanne avait balbutié ces derniers mots, car le sommeil revenait avec le calme, et elle s'était endormie en voyant sa mère près d'elle.

Ce langage si doux à l'oreille des mères qu'il semble un chant divin, qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacrée, patois pour l'indifférent, langage sublime, révélation de l'avenir pour la mère… terrifia Geneviève, et alors qu'elle avait à peine repris ses sens, elle fut prête une seconde fois à défaillir; un froid glacial courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'âme de son âme, sa Jeanne, lui dit en s'endormant:

«Si tu fais du mal à petit père, Jeanne ne t'aimera plus!»

Cette phrase, dite à cette heure par l'enfant s'endormant, acquérait une importance énorme; il lui parut que c'était plus qu'une menace: une condamnation!

Elle resta inerte, l'œil fixe, regardant son enfant endormi sur son bras, n'osant le retirer, de peur d'éveiller Jeanne et de l'entendre répéter la même phrase en dormant, car son état était tel qu'elle eût cru que c'était l'âme de son mari outragé qui venait, dans le rêve de son enfant, châtier sa faute.

Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la soutenant, vers le canapé; mais le regard de la malheureuse restait fixé sur son enfant.

Jeanne endormie disait en rêvant:

—Pardonne, petit père!

Et soudain, terrifiée, épouvantée, la tête basse, les mains crispées, presque folle, la malheureuse Geneviève dit tout bas:

—Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie à rougir et à trembler quand Jeanne me parlera de son père?» Et voyant alors le vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant tomber sa tête dans ses mains, elle sanglota en gémissant:

—Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grâce!…

Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter les faits; que le lecteur s'explique l'étrangeté de la nature de Geneviève: à cette heure, la veuve était épouvantée; jamais elle n'avait pensé aux résultats d'une faute; inconsciente, elle avait compté sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu l'idée que la mort viendrait en châtiment. Si elle avait pensé à la possibilité de la découverte, elle avait escompté la bonté de son mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte du scandale forcerait à la discrétion. Jamais elle n'avait pensé que celui qu'elle s'apprêtait à tromper, à vaincre, ne résisterait pas; que là où elle appréhendait la lutte, elle trouverait le vide, la mort… L'inertie l'accablait.

Tant que Pierre avait été autour d'elle, confiant dans son affection, honnête, buvant à la coupe toujours pleine d'un amour sacré, sans désir, parce que leurs yeux et leurs mains se rencontraient chaque jour… il lui avait semblé que son ménage était l'habitude et qu'il devait toujours durer ainsi. Dans ce gris bleu des horizons calmes, elle n'avait jamais ressenti pour son mari d'autre désir que de l'avoir près d'elle; il était le pendant nécessaire au tableau qu'ils formaient en se plaçant chacun d'un côté de leur enfant…

C'était surtout en l'admirant, en le respectant et en l'estimant qu'elle l'avait accepté pour époux; elle était si jeune, si seule, qu'elle cherchait bien plus un compagnon qu'un mari. Pierre était venu et elle avait pris Pierre. Depuis il ne lui avait pas paru que le sentiment qu'elle avait pour lui se fût modifié ou augmenté… elle avait trompé son mari, et c'était pour elle la moitié de l'excuse, que, dans la faute, elle avait été moins coupable que victime… (ce que nous saurons plus tard). Mais à cette heure, veuve devant son enfant, elle sentait que ce qui était sa vie allait disparaître; elle aimait son mari, elle l'aimait d'un amour véritable, ainsi que toutes les natures légères, qui ont besoin de voir mourir leurs proches pour sentir combien ils avaient de place dans leur vie: elle était effrayée du vide.

Pierre aimait saintement. Jamais on ne désirait chez lui, et sa prévenance avait amené sinon l'ingratitude, au moins l'indifférence; on avait l'habitude de ne manquer de rien, et le superflu, l'inutile étaient devenus le nécessaire…

Quand la jeune femme pensa que Pierre allait disparaître à jamais, qu'elle allait se trouver libre pour celui qui l'avait perdue, elle se leva tout à coup, et le rouge au front, elle s'écria:

—Ah! non! non! c'est impossible…

Et la servante stupéfaite la vit se précipiter sur le lit, s'agenouiller devant l'enfant endormie et l'entendit dire d'une voix étrange:

—Ma Jeanne, c'est pour toi… c'est par toi que je serai forte!…

Et les sanglots hoquetèrent dans sa gorge; et, malgré les plaintes et les conseils d'Annette, elle refusa de quitter le lit de son enfant. Pressant sur ses lèvres ses petites mains, elle semblait sucer sur cette chair sainte le baume sacré qui lui rendrait la force dont elle avait manqué pour être chaste épouse, et qu'elle voulait retrouver pour être une digne mère.

Après avoir obligé sa maîtresse à revêtir une robe de chambre, lasse de l'insuccès de ses conseils, Annette laissa la veuve et prit sur elle d'aller prévenir le seul être qu'elle avait vu dans la maison et qu'on considérait presque comme s'il faisait partie de la famille, l'ancien compagnon, le frère d'armes de Pierre Davenne, Fernand Séglin, enfin!…

L'aube jetait ses lueurs par les interstices des rideaux, que Geneviève, tout entière à la douleur et aux remords, était encore agenouillée près de sa fille; se refusant à croire à la catastrophe, cherchant à se consoler en regardant endormie, souriante, la belle petite Jeanne… Dieu seul à cette heure eût pu dire de quelle honte elle se sentait couverte en songeant au passé, quel mépris haineux elle avait pour celui qui l'avait obligée à rougir d'elle-même…

Ayant épuisé toutes ses larmes, brisée de fatigue, écrasée par le souvenir, et comprenant seulement par le châtiment l'étendue de sa faute, la malheureuse était sans force et comme endolorie.

Tout à coup, il lui sembla entendre marcher dans la chambre; elle se retourna et, à la lueur du jour naissant, reconnaissant celui qui venait d'entrer si librement chez elle, elle se releva aussitôt.

On eût pu croire qu'un choc électrique l'avait dressée, tant le mouvement fut rapide; debout dans sa longue robe de chambre jaune et blanche, d'un geste fébrile, elle écarta les grands cheveux bruns en désordre qui couvraient son visage, et étendant le bras vers la porte, elle dit d'une voix sèche:

—Tu oses venir ici… à cette heure… va-t'en, malheureux, va-t'en!…

Fernand,—c'était lui,—d'abord stupéfait, regarda autour d'eux, puis il s'avança vers Geneviève; mais celle-ci, reculant avec effroi, s'écria:

—Va-t'en! va-t'en! ou j'appelle au secours!…

Fernand Séglin devint blême, il courut aussitôt vers la jeune femme, et, la saisissant dans ses bras robustes, il appuya sa main sur sa bouche pour la faire taire en disant d'une voix sourde:

—Mais tais-toi donc, malheureuse! Es-tu devenue folle?… Veux-tu donc que tout le monde ici sache la vérité?… Est-ce à l'heure où sa mort nous rend maîtres de l'avenir, où nous pouvons enfin justifier le passé que tu vas jeter le déshonneur dans la maison?…

Geneviève avait repoussé la main qui l'étouffait et, en entendant la cynique pensée de Fernand, elle le regarda les sourcils froncés et, comme si sa raison se refusait à comprendre, elle demanda, en appuyant sur chaque syllabe:

—Mais qu'espères-tu donc?

—Veuve respectée de Pierre Davenne, avant un an tu seras la femme légitime de Fernand Séglin.

—Ah!… exclama Geneviève.

Rien ne peut rendre l'expression de mépris, de dégoût, de répulsion, contenue dans cette seule exclamation; et de ce même accent, la jeune femme montrant sa fille endormie ajouta:

—Et c'est devant cet ange que tu oses parler ainsi!…

Le ton et le geste de Mme Davenne avaient fait sur le jeune homme l'effet d'un coup de cravache; le rouge lui monta au visage, ses dents grincèrent, ses yeux eurent un regard de fauve; il saisit la jeune femme par le bras. Elle voulut crier. Il appliqua sa main sur sa bouche; elle se débattait, il la traîna, la pressant au risque de l'étouffer; d'un coup de genou, il ouvrit la porte d'un petit boudoir et y traîna la malheureuse. Là, il la jeta sur un canapé où elle tomba, inerte, étouffant, suffoquant, cherchant à recouvrer sa respiration.

La voyant dans l'impossibilité momentanée de bouger, Fernand alla fermer la porte de la chambre; s'étant assuré que l'enfant n'avait pas été éveillée, il rentra dans le boudoir dont il ferma la porte derrière lui.

Geneviève, remise de la secousse, mais tremblante de peur, était accroupie dans un coin du canapé, la tête dans ses mains, pleurant de douleur, de honte et de rage. Fernand, les sourcils froncés, s'avança vers elle, et croisant les bras, il dit:

—Nous sommes seuls ici, Geneviève… tu vas m'écouter… tu vas me répondre…

La jeune femme se laissa glisser sur les genoux, et les mains jointes, elle s'écria en levant les yeux au ciel:

—Seigneur!… ayez pitié de moi… le châtiment est terrible…

Fernand eut un mouvement de colère en disant:

—Il est trop tard pour prier… il est l'heure d'agir.

Geneviève releva la tête… elle ne comprenait pas ce que son complice voulait dire. Celui-ci prit un siège, et avant de s'asseoir, il releva la jeune femme, la conduisit vers le canapé et lui dit:

—Écoute-moi.

Geneviève, sans force, sans volonté, terrifiée par les menaçantes façons de Fernand, le regardait hébétée, se refusant à croire que c'était là l'homme pour lequel elle avait été criminelle.

La chambre dans laquelle se trouvaient Geneviève et Fernand était plutôt un petit salon qu'un boudoir. Les portes étaient garnies de lourdes tentures de soie jaune, les murs étaient tapissés de la même étoffe, encadrés d'épaisses baguettes d'ébène. Sur la cheminée noire était une glace de Venise à large cadre sculpté. Tous les bibelots d'art, familiers aux femmes de goût, emplissaient les vitrines et encombraient les étagères. Une porte communiquait à une pièce semblable qui servait de fumoir à Pierre Davenne, et qui avait une entrée sur sa chambre. Cette porte se trouvait placée juste en face de la glace.—Nous l'avons dit, de lourds rideaux de soie jaune la masquaient.

A cette heure, les lueurs blafardes du matin jetaient dans le petit boudoir un jour gris, auquel l'œil avait besoin d'être habitué pour voir.

Assis en face de Geneviève, Fernand commença:

—Geneviève, ici, personne ne peut nous entendre, parlons franchement.
D'abord, m'aimes-tu?

La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.

—Il faut répondre… Tu m'as aimé, au moins?…

Il y eut encore un silence.

—Mais enfin, hier, chez moi, tu mentais donc, lorsque tu me disais: «Quel malheur que la fatalité sépare ainsi ceux qui étaient faits pour vivre ensemble… Ah! si le ciel était juste…»

—Ne dis pas cela… Ne dis pas cela! exclama aussitôt la jeune femme en fondant en larmes… C'est ce blasphème que j'expie aujourd'hui…

Puis, pleine de fièvre, continuant:

—Non, non, je ne t'ai pas aimé… C'est lui que j'aimais… C'est sa confiance, c'est ma coquetterie qui m'ont perdue… Et toi, tu as abusé de tout à mesure que tu as vu que mon mari ne s'occupait pas de moi; tu t'es appliqué, par tes façons, par ton langage, à forcer mon imagination à te comparer sans cesse à lui… Tu guettais les petites querelles du foyer… J'ai été indigne… Je n'ai pas à revenir sur ce qui a été… J'expie aujourd'hui la faute!… Parle!… Que viens-tu me proposer?…

Fernand se leva et marcha quelques minutes dans la chambre, comme s'il voulait donner à ses paroles le poids d'une chose raisonnée…, puis il vint s'asseoir sur le canapé, près de Geneviève qui, l'observant avec attention, ne recula pas.

—Geneviève, dit-il avec calme, je t'obéirai. Ne revenons pas sur le passé!… Une faute a été commise; tu m'en accuses; soit! C'est moi qui t'ai dérangée de tes devoirs!… J'ai ainsi outragé mon ami, je suis un misérable… Soit!… Mais je t'aimais, moi… Je t'aime, moi!… Oui, je t'aime!…

Et il regarda fixement la jeune femme dont les yeux se baissèrent. Il y avait dans le regard de Fernand une puissance contre laquelle, vainement, on aurait voulu lutter. Après une grande minute de silence, il reprit:

—Ne parlons pas du passé!… Parlons du présent. J'avais, dans nos coupables relations, une terreur, c'était que Pierre ne vînt à les connaître; c'était que celui auquel, je le reconnais, je dois tout, ne fût obligé de me mépriser… Un malheur, aujourd'hui, efface tout cela.

Geneviève releva la tête et dit d'un ton glacial:

—Tu te trompes, Fernand…

—Hein? interrogea aussitôt celui-ci.

D'un ton calme, monotone, comme celui du greffier lisant un jugement, elle dit:

—Lorsque j'ai demandé à Simon, à l'heure où il m'a appelée, la cause de la mort de mon mari, Simon m'a répondu: «Il meurt parce qu'on l'a trompé; c'est votre faute qui l'a tué.»

—C'est impossible! exclama Fernand.

Et il passa la main sur son front, en répétant:

—C'est impossible; puis il reprit:

—Non, non! tu as mal compris… Simon adore son maître; il s'exprime mal, il a voulu dire que ce sont tes soins qui lui ont manqué… mais personne, personne ne sait…

—Je voudrais le croire, dit Geneviève malgré elle, ce serait un remords de moins.

Fernand lui prit les mains, elle le laissa faire; il continua:

—Geneviève, nous avons été coupables. Dieu et nous seuls le savons, il faut racheter dans l'avenir la faute commise; Geneviève, il faut avoir du sang-froid… de la raison…

Comme elle ne répondait pas, un mauvais sourire s'étendit sur les lèvres de Fernand, qui reprit en l'observant:

—Tu as un enfant à élever… Tu lui dois la fortune de ton mari… Tu lui dois un nom respecté… Il ne faut pas qu'il se trouve au monde un homme qui puisse dire de Mme veuve Davenne: «Cette femme a été ma maîtresse!…»

—Un seul homme peut dire cela!…

—C'est trop…

Geneviève le regarda épouvantée, et, arrachant ses mains de celles du jeune homme, elle en couvrit son visage et pleura en disant:

—Ainsi, si je ne t'obéis pas, tu serais capable de cette infamie?…

—Geneviève, reprit sardoniquement Fernand, le malheur des uns fait le bonheur des autres… Écoute-moi, crois-moi, obéis-moi et tu seras heureuse…

Étouffant, suffoquant, la jeune femme se recula en s'écriant:

—Mon Dieu! que ne le faites-vous revivre une minute pour l'entendre!

Fernand haussait les épaules, lorsque tout à coup, s'étant tourné vers la glace de Venise, il jeta un cri terrible. Geneviève, étonnée, le regardait sans s'expliquer la cause de l'effroi qui se peignait sur son visage.

Dans l'encadrement de la glace de Venise, Fernand venait de voir le spectre de son ami, de celui qu'il avait si indignement trompé; il avait vu son visage, sur lequel la mort étendait sa pâleur mate; il avait sursauté sous l'ardent éclat de son regard… Il avait jeté et fermé les yeux une seconde, et quand, se domptant, il avait regardé, la vision était disparue; alors, ne voulant pas croire à une cause fantastique, il courut vers la porte qui se trouvait en face de la glace, il releva les lourdes portières, la porte était fermée; il essaya de l'ouvrir, un verrou la fermait en dehors.

—Quelle folie! dit-il, cherchant à vaincre le malaise que lui avait donné cette hallucination. Éveillé au milieu de la nuit… et plein de cette idée, c'est mon imagination…, c'est la fièvre qui me dévore… Je deviens fou d'avoir ces peurs d'enfant.

Geneviève, en voyant sur le visage de Fernand les impressions diverses par lesquelles il passait, lui demanda:

—Qu'as-tu donc?

—Rien, fit vivement le jeune homme… Rien!…

Puis, après quelques minutes de silence, il reprit:

—Allons, Geneviève…, nous parlerons plus tard de ce que l'avenir nous réserve; à cette heure, il faut s'occuper absolument de lui… Je ferai les démarches… Je connais ses affaires comme les miennes… Tu n'as donc à t'occuper de rien… Pleure et prie près de ton enfant…

Geneviève ne répondit pas… Fernand se leva et sortit.

Quand il fut hors de la chambre, la jeune femme hocha la tête et dit:

—Oh! le misérable!… Malheureuse que je suis… Et elle fondit en larmes.

Lorsque Fernand fut dans l'antichambre, il se trouva en face de Simon adossé sur la porte de la chambre de son maître.

Fernand se souvint alors de ce que lui avait dit Geneviève, et, voyant le matelot comme en faction, il fronça le sourcil et lui demanda sévèrement:

—Que fais-tu là?

—Je vous attendais, monsieur Fernand.

—Ah! tu m'attendais, et pourquoi?

—Si vous voulez descendre au jardin… je vais vous le dire…; car, ajouta-t-il à mi-voix, je ne voudrais pas que madame entendît… la pauvre femme…

—Qu'est-ce donc?

—Oh!… c'est des recommandations que mon pauvre cher maître m'a chargé de vous transmettre.

—Bien… Que je voie ce pauvre ami d'abord…

—Vous remonterez tout de suite… fit Simon… cherchant à entraîner Fernand, il faut que je parte et je voudrais vous parler avant de sortir…

—Voyons, fit indifféremment Fernand se disposant à descendre; mais, au même instant, Simon appuya la tête sur la porte comme s'il écoutait… Trois petits coups secs venaient d'être frappés, perceptibles pour Simon seul, et le matelot, changeant aussitôt d'allure, dit:

—Au fait… je peux aussi bien vous dire ça dans la chambre…, car il ne faut pas le laisser seul…

—Comment, personne ne le veille? fit Fernand. Y penses-tu, Simon? Entrons alors; et, suivant le matelot, il entra dans la chambre mortuaire.

En voyant sur le lit, étrangement éclairé par la lumière du cierge, le cadavre de son ami, Fernand se précipita et tomba à genoux; saisissant la main froide du mort dans ses mains fiévreuses, éclatant en sanglots, il s'écria avec un hurlement de douleur:

—Pierre! Pierre, mon vieil ami, est-ce possible?

Et ses larmes coulaient sur la main glacée…

C'était un imposant tableau que celui devant lequel le matelot Simon, les dents serrées, le front plissé, restait comme anéanti.

Le jour naissant jetait à travers les vitraux de la fenêtre des lueurs fantastiques, qui luttaient avec la lumière rouge du cierge, le corps raide étendu sur le lit et couvert d'ombre par les rideaux soulevés, sur un fauteuil un grand vase de bronze rempli d'eau bénite dans laquelle trempait une branche de buis jauni…

Fernand faisant un effort se leva, et, baisant son ami au front, il dit:

—Pierre, mon frère, mon ami, je veillerai sur les tiens…

Simon, les mains crispées, le regardait; un instant sa rage fut telle qu'il allait s'élancer pour essuyer sur le front de son maître la trace des lèvres de Fernand… Celui-ci se relevait à ce moment; il dit:

—Que veux-tu, Simon?…

Le matelot se dompta en se souvenant du serment fait à son maître… et, enfonçant ses ongles dans sa chair, faisant une grimace pour paraître sourire, il répondit:

—Je descends, vous allez le veiller un peu… je vais remonter bientôt…

—Va, mon pauvre ami… je veillerai.

Simon qui étouffait sortit; mais la porte fermée son cœur se souleva, et crachant, il dit:

—Judas! va.