VI
UNE SOIRÉE DE LA BELLE IZA.
Le soir même, le contrat de mariage était signé chez le notaire de Séglin. Le vieux Danielo avait déclaré que la future apportait en dot la somme de quinze cent mille francs en espèces, plus cent mille francs de bijoux et des propriétés sises à Jassy et à Galali, estimées plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiancée apportait deux millions, sur lesquels un million devait être réalisé et versé entre les mains de Séglin le jour du mariage.
Quand Fernand sortit de chez le notaire, il était ivre d'amour et ébloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait être calme; mais, agité, fiévreux, il ne pouvait rester en place.
Enfin, il touchait au but rêvé. Il aimait et allait épouser celle qu'il aimait… Il était malheureux, presque ruiné, et il se trouvait tout à coup riche, immensément riche. Lorsqu'il eut reconduit au Grand-Hôtel Iza et son oncle, il dit à son cocher de le conduire au bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fraîcheur de la nuit, son corps fiévreux; il avait besoin de ce silence et de cette ombre pour vivre un peu seul avec son rêve.
La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-Élysées, lorsque, enveloppée dans un long manteau et le visage couvert d'un voile épais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Hôtel, accompagnée par le vieux Danielo; celui-ci, étant sorti le premier, avait jeté un regard rapide autour de lui et était rentré sous la porte prendre le bras de sa nièce. Ils traversèrent le boulevard et remontèrent jusqu'à la rue du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher:
—Vite à Montrouge.
Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener.
Une heure après, la voiture s'arrêtait sur la route.
Les deux voyageurs descendirent et se dirigèrent vers le village étrange où nous avons déjà conduit le lecteur. Le vieux Moldave s'arrêta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser. Danielo, qui n'était autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui. Iza courant lui dit alors:
—Attends, maître… Je reviens te prendre dans une heure!
Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'était pas éclairé, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant à travers les baraques, et, arrivée à l'extrémité du village, elle frappa à la porte d'une hutte, à travers les interstices de laquelle filtrait de la lumière. Une voix d'homme demanda:
—Wer ist da?
—Iza! répondit-elle.
La porte s'ouvrit aussitôt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion.
La porte fermée, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant lui, lui prit les mains.
Ils se regardèrent longuement, et le jeune homme demanda:
—Tu reviens enfin, Iza?
—Non, dit-elle, pas encore… mais bientôt… Ce soir, j'ai voulu venir quand même, je ne pouvais plus me passer de te voir… Tu m'aimes toujours, Golesko?
—Toujours, répondit-il simplement en lui pressant les mains, et il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tête sur son épaule, ils restèrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulière beauté faisait un contraste étrange… C'était un radieux tableau, plus éclatant par son fond misérable. Celui qu'elle avait appelé Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il était superbe. Il était grand, svelte, sans être maigre; les membres étaient robustes; sous son bizarre costume, il était élégant. Il avait le teint cuivré, les yeux étaient noirs; les cheveux châtain brun étaient longs; partagés au milieu, ils retombaient en mèches épaisses sur ses épaules; la moustache douce couvrait à peine les lèvres d'un rouge vif, qui resplendissait par le sourire sur les dents d'une éclatante blancheur.
Sa voix était douce comme un chant, il avait le même accent mélodieux qu'Iza… Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces valaques. C'était un enfant des montagnes. Il portait le costume singulier—étrillé par l'usage—des enfants des monts Karpathes.
—J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi…
—C'est seulement pour ça que tu es venue?… Pourtant tu es riche maintenant, tu ne dois manquer de rien.
—Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi.
—Viens.
Et Golesko se hâta de dresser deux couverts sur une table boiteuse, c'est-à-dire qu'il y plaça deux gobelets et deux couteaux, puis une grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier épais comme du drap, sur lequel était une tranche grasse de jambon.
Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur la table en disant:
—Et le vin du pays!…
La chandelle, fichée dans un cruchon, éclairait le groupe.
Iza s'était assise d'un côté de la table, Georgeo se mit de l'autre, et alors s'accoudant sa tête entre ses deux mains, le rire sur les lèvres, il dit:
—Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu viennes ici faire un si mauvais repas?
—Georgeo, la grande belle table où l'on me sert me rend triste, toute leur bonne cuisine me porte au cœur… la pièce où je dors est triste… je voulais être riche, je veux être riche, mais il faut que tu sois près de moi… Ici je me trouve bien, je suis à l'aise: je suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre… Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux…
Et leurs regards étincelèrent en se croisant.
Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans l'air empesté de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des bouchées. Elle avait dégrafé sa robe pour rendre à sa poitrine ses contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel elle trouvait une saveur nouvelle… Sa vie, sa vie de bohème, elle la revoyait en promenant ses regards autour d'elle, à la lueur fumeuse du suif.
—Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde, habillés comme nous voudrons, couchant une nuit là et l'autre bien loin…, nous aimant bien et méprisant tout le monde. Mon Georgeo, donne-moi à boire.
—C'est ce qui reste de notre vin de là-bas…, dit le jeune homme en versant.
Iza fit la lippe pour y tremper ses lèvres; elle but en faisant tourner ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet à Georgeo…
—Bois à moi, Georgeo…
Heureux d'obéir, le grand bohémien chercha sur le gobelet la trace grasse des lèvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant devant elle, il lui dit:
—Iza, conte-moi ce que tu fais.
—Je deviens riche, Georgeo…
—Conte-moi ça…
—Georgeo, je ne peux rien dire… Mais tu dois m'aider à réussir; le maître pour lequel j'agis veut te voir.
—Moi?
—Oui! toi aussi, tu dois servir…
—À quoi?
—Je l'ignore… je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est tracée.
—Mais un jour, tu peux être prise… tu peux revoir derrière toi les soldats… tu te souviens, à Jassy…
—Ne crains rien, le maître est puissant…
—Tu le disais aussi de celui que tu avais alors… Souviens-toi.
—Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrière la mosquée… je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de là… et, le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'étais sans connaissance… Quand je revins à moi dans ta cabane… sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains… en rouge… du sang!
Le grand jeune homme eut un méchant sourire, en disant:
—J'en avais tué deux!…
—Mais ce n'est pas la même chose aujourd'hui; j'ai juré que je me tairais… je me tairai; c'est le maître qui t'engagera…
—C'est la vie encore à risquer… et en France nous sommes tranquilles.
—Tiens… regarde, tu vois qu'il est généreux, le maître.
Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira des poignées de pièces d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la table.
Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillèrent et il passa ses doigts sur l'or comme pour le caresser…
—Tu vois, mon Georgeo, le maître agit bien.
—Et il me payerait ainsi?
—Il t'attend…
—Où?
—Demain… à dix heures du matin. Voici sa carte… Georgeo la prit vivement et dit:
—J'y serai!…
Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jeté sur la table, qu'il le faisait tinter, charmé de cette harmonie, elle lui dit:
—Garde ça, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et nous serons riches.
Golesko secouait l'or et disait:
—Comme c'est beau l'or!… Riches! Nous serons riches… C'est ça qui manquait pour nous bien aimer!
On frappa à la porte. Golesko bondit en se plaçant devant son or; prenant le couteau qui était sur la table, l'œil ardent, les sourcils froncés, il dit d'une voix sèche:
—Qui est là?
Iza, souriant, l'avait regardé et admirait son ami. On répondit
—C'est moi, ouvre donc, Georgeo, il faut qu'Iza parte!…
—Ah! c'est le sauvage! fit-il en haussant les épaules pendant qu'Iza, éclatant de rire, disait:
—Voilà, maître, je suis à toi.
Georgeo fit un signe à Iza pour l'empêcher d'aller ouvrir. Il ramassa l'or, le roula dans une loque sale et le glissa sous son grabat; puis il alla ouvrir la porte.
—Entre, vieux Rig, fit-il.
—Nous n'avons pas le temps… répondit celui-ci.—Vite, vite, il faut partir, Iza, tu lui as fait la commission?
—Oui, demain il ira!
—Tu vas être riche, Georgeo… Conduis-toi honnêtement avec le maître.
—Je lui vendrai sang et peau… s'il le veut…
—Vilaine marchandise qu'il ne te demandera pas… Allons, Iza, en route.
—Avant, sauvage, tu vas prendre un verre du vin de notre pays.
—Vite, alors.
Georgeo versa, emplit les deux gobelets, ils burent. Rig fit la grimace.
—C'est bon, ça… hein? disait le jeune homme.
—Pour faire des conserves! dit le vieux Rig… En route, Iza.
La jeune fille se jeta au cou de Georgeo; ils s'embrassèrent amoureusement.
—À bientôt, dit Iza… Et n'oublie pas,… chez le maître à dix heures.
Une heure après, le garçon du Grand-Hôtel commandait:
—Le service de M. et de Mlle de Zintsky…