V

OÙ L'ON VOIT QU'IL NE FAUT PAS JOUER AVEC L'AMOUR.

Lorsque Fernand, voulant sauver la situation de sa maison, compromise par la catastrophe, qui, de son commanditaire, avait fait un créancier féroce,—nous parlons de la créance vendue par Pierre Davenne,—avait accepté la proposition d'un sieur Strucko, de Vienne, qui lui parlait de mariage, l'amour n'entrait pour rien dans l'affaire… En demandant qu'on lui adressât le portrait de celle dont on voulait faire son épouse, il se disait: «Qu'elle ne soit pas tout à fait une guenon, et cela me suffit.» L'envoi du portrait l'avait consolé. Celle qu'on lui offrait était belle et ferait assurément une admirable maîtresse de logis. C'était tout ce qu'il demandait.

La grande question était uniquement dans le million et demi comptant et dans le million «d'espérances» que sa femme apporterait. Qu'elle fût sotte, acariâtre, insociable, qu'elle n'eût ni cœur ni âme, peu importait, il épousait la dot. Si la femme rendait la maison insupportable, il savait où trouver des consolations. La vie riche a des coutumes qui permettent d'échapper à une promiscuité gênante, et bon nombre de ménages sont ainsi bâtis. Chacun vit à part, l'union n'est que superficielle.

Fernand, indifférent pour la femme, faisait une affaire; il la faisait sérieusement, parce qu'à cette heure il ne pouvait plus reculer; le mariage manqué, c'était… plus que la ruine. En allant à la gare, pas une autre pensée n'occupait son cerveau. Le jour saint, le jour béni de l'hymen, était pour lui le jour d'échéance…

Mais lorsqu'il vit devant lui celle qu'on lui destinait, lorsque son regard croisa celui de la jeune fille, lorsqu'il sentit sur son bras la chaleur du sien… il eut un tressaillement. En se trouvant dans la voiture en face d'elle, il l'admirait, et d'abord heureux, fier, au départ, du murmure flatteur qui suivait sa fiancée, il arriva à en être fâché, jaloux!…

Lorsque, le premier soir, il quitta le vieux Moldave Danielo, seul sur le boulevard, se dirigeant vers le cercle, il se rappelait sa fiancée, il eut un haussement d'épaules et dit:

—Ma parole d'honneur, je deviens fou! Amoureux, moi!… c'est trop bête… Pauvre belle, vous aurez le calme de votre pension; ce n'est point mon amour qui vous fatiguera…

Et cependant, le lendemain, à dix heures, il était au Grand-Hôtel et priait le vieux Danielo de le présenter à sa fiancée. Il est vrai que chez la bouquetière, en faisant faire un bouquet, il disait tout bas:

—Il faut faire ses affaires…

Tous les jours Fernand se rendait au Grand-Hôtel; il passait une heure près de la belle Iza et revenait, se répétant toujours la même phrase:

—Suis-je assez ridicule près d'elle! C'est là le propre de ceux qui veulent parler d'amour en n'en ressentant pas.

C'est absolument le contraire, car l'amour se ressent, se devine et ne sait s'exprimer; mais Fernand ne voulait point se l'avouer. Il affectait avec l'oncle Danielo de discuter les clauses du contrat, alors qu'il aurait accepté toutes les conditions qu'on lui aurait dictées, et son mensonge du premier jour était devenu une vérité.

«Depuis que j'ai vu Mlle Iza… je l'aime, et c'est un mariage d'amour que je vais faire. À cette heure, vous auriez modifié les conditions premières que je passerais outre. Ce n'est plus le négociant qui agit, c'est l'amoureux.»

Le jour où le soir même on devait aller chez le notaire, Fernand était dans le salon de l'appartement d'Iza; le vieux Danielo était dans son appartement, écrivant. Les deux fiancés étaient près de la fenêtre grande ouverte sur le balcon: Iza dans un grand fauteuil, Fernand assis presque à ses pieds sur une petite chaise basse.

Sur le boulevard, un monde s'agitait, bruyant, affairé; il y avait des flots de foule sur le trottoir qui, semblant prêts à se heurter, se mêlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit assourdissant, où rien ne ressortait de distinct. Sur la chaussée, les fiacres et les omnibus se croisaient, cherchant à se dégager d'une triple file d'équipages qui revenaient du bois. Au-dessus s'étendait le ciel pourpre du coucher du soleil des jours d'été.

La jeune Iza paraissait admirer cette vie bruyante…

—Iza, dit Fernand, croyez-vous pouvoir oublier à Paris votre beau pays?

—Oh oui! fit la jeune fille avec une joie d'enfant. Paris est le plus beau pays du monde, et là-bas, je n'ai laissé personne, ceux que j'aimais ne sont plus!

—C'est une triste existence que celle de l'orpheline! Iza, vous retrouverez ici les affections perdues. Laissez tomber un instant sur moi vos regards profonds… Lisez dans mes yeux l'amour qui emplit mon âme.

La jeune fille baissa les yeux.

—Ne détournez pas vos regards… C'est presque un époux qui vous parle… et vous pouvez, Iza, entendre les aveux de votre fiancé. Si vous saviez avec quelle impatience j'attends le jour où nous serons pour toujours unis! Depuis l'heure où je vous ai vue, ma vie n'est plus la même… Indifférent à tout, je n'ai qu'une pensée… vous voir… Je ne sais quel trouble est en moi, je n'ai ni le désir ni le courage de penser à mes affaires… Ma maison est abandonnée, mes relations sont brisées, mes amitiés oubliées… Seule vous m'occupez tout entier, et je ne me sens heureux qu'à cette heure où je suis près de vous, à vos pieds, vous parlant, vous admirant, vous adorant.

La jeune fille eut un sourire de doute.

—Ne me croyez-vous pas? demanda Fernand…

—Monsieur Fernand, vous vivez au milieu d'un monde où vous avez rencontré plus belle que moi… Vous avez dit à d'autres les mêmes paroles que vous me dites.

—Non, Iza… non!… au contraire, ma vie s'est passée sans qu'aucun être au monde fît impression sur moi… Je niais l'amour… Et le ciel a voulu que celle qui devait être ma femme me le fît connaître aujourd'hui… J'ai hâte que notre union soit consacrée, parce que je crains sans cesse… et je sens que maintenant sans vous je ne pourrais vivre…

—Là-bas, j'entendais conter qu'à Paris l'on n'existait que pour le plaisir, vivant si vite qu'on ne prenait pas même le temps de s'aimer… et j'avais peur.. j'ai peur!

—Peur? de quoi?

—Peur que cet amour que vous jurez ne soit point si profond…

—N'entendez-vous pas aux accents de ma voix que je ne pourrais mentir!… Ce que je voudrais, ma belle fiancée, c'est vous inspirer une partie de l'amour que je ressens pour vous…

—Ne vous ai-je pas dit que j'ai peur?

—Oui!

—Eh bien, fit-elle en baissant les yeux et laissant sa main dans celle de Fernand, j'ai peur, parce que vous aimant, moi qui suis une étrangère, je crains que ma gaucherie ne vous éloigne de moi…

—Mais, vous m'aimez? demanda hardiment le jeune homme.

Elle lui prit la main, et, souriante, elle détourna la tête comme pour échapper à son regard. Fernand, ravi, porta la main d'Iza à ses lèvres et tomba à ses genoux, puis, comme enivré, après l'avoir contemplée un instant, il dit:

—Iza, c'est une passion folle qui s'est emparée de moi; votre image est constamment devant mes yeux, dans la vie maintenant je marche inconscient, mon regard ne voit que vous; comme les Mages guidés par l'étoile le jour de la naissance du Seigneur, je marche ébloui, ne voyant rien de ce qui s'agite autour de moi, allant à cette étoile de ma vie, à cette lumière: Vous!… Aujourd'hui il adviendrait un obstacle à notre union, je marcherais résolu au-devant; déjà vous êtes à moi, déjà c'est vous qui êtes mon âme, ma vie… et je deviendrais criminel si vous ne deviez être ma compagne.

Iza écoutait souriante, laissant sa main dans la main brûlante de son amoureux et penchant la tête pour bien entendre, comme les oiseaux penchent leur tête pour écouter la chanson qui ressemble à ce qu'ils chantent.

Et la voix de Fernand était pénétrante et son aveu était sincère. Habitué à vivre dans les amours faciles de la vie parisienne, jamais son cœur n'avait tressailli devant une femme; le cerveau seul avait aimé, un jour, une heure. Il appelait amour le désir de la possession, et la possession amenait l'ennui.

Cette fois, au contraire, il désirait l'âme de cette jeune fille; les charmes de la femme l'éblouissaient, mais il admirait, il respectait, il adorait enfin. Cet amour aurait tué celui qui à cette heure se serait placé sur son chemin; il lui semblait avoir trouvé, découvert Iza, elle lui appartenait, et les regards qu'on lui adressait le faisaient souffrir.

Lui, le cynique, le dépravé, pour parler à cet enfant, il châtiait son langage: le langage du vieil oncle Danielo lui donnait des crispations; il supportait avec peine le ton familier du vieux Moldave, ses façons irrespectueuses de traiter les femmes. Iza, c'était pour lui la madone qu'il venait chaque jour prier, aimer et adorer.

À genoux à ses pieds, la voyant sourire, il reprit avec exaltation…

—Iza, vous ne vous doutez point de ce que je souffre… À ces heures seulement, je suis heureux, je suis près de vous et nous sommes seuls… Mais, lorsqu'au bois chacun vous regarde, lorsque dans la rue on reste ébloui sur votre passage… lorsqu'au théâtre les lorgnettes sont braquées sur vous… je voudrais pouvoir insulter ces hommes… Il me semble qu'ils vous outragent… Je le sens bien, je deviens fou… Que voulez-vous? Je vous aime!

—Et vous serez toujours ainsi?

—Toujours!… Oh! si vous saviez quels tourments je traîne sans cesse, quels doutes me tuent!

—Quels tourments? quels doutes?…

—Iza, je vous aime, nous allons ensemble lier notre vie… Je crains que la volonté de votre oncle ne vous fasse faire un mariage de raison… Je crains que vous ne m'aimiez pas.

—C'est ce doute qui vous attriste!

—Je voudrais vous entendre, Iza, dire une fois ce mot…

—Une fois?… répéta-t-elle!

Elle se leva et obligea le jeune homme à se lever; puis, se disposant à se retirer, pleine de confusion, elle dit avec effort comme si elle voulait vaincre sa timidité:

—Avancez-vous, monsieur Fernand… écoutez-moi.

Celui-ci, obéissant, pencha sa tête, tendant l'oreille, et alors elle s'avança gauchement:

—Fernand… je vous aime…

Elle voulut se sauver, mais Fernand lui tenait les mains; il eut un mouvement fébrile qui attira la jeune fille vers lui… leurs lèvres se rencontrèrent.

Iza jeta un petit cri… comme le bruissement d'ailes d'une colombe affolée et elle se sauva.

Ému, ravi, tout tressaillant, Fernand se mit au balcon, il crut étouffer… et malgré lui, constatant son état, il dit:

—Ah! c'est effrayant ce que je l'aime!

Le vieux Danielo, à ce moment, lui frappa sur l'épaule; il avait entendu, et il dit joyeusement:

—À la bonne heure… Maintenant, je suis tranquille, elle sera heureuse!

Fernand, tout confus, lui tendit la main, et le vieux Zintsky lui dit:

—Vous savez que c'est dans une heure que nous signons le contrat?