IV
DE LA SINGULIÈRE FAÇON DONT SPER FAISAIT LE MÉNAGE.
Lorsque le vin fut sur la table, Sper emplit les deux verres et faisant claquer sa langue, en clignant de l'œil, il dit à son ami Martin:
—Nous allons goûter ça; à la vôtre!
Et il prit son verre par le plat du pied et le secoua lentement, puis il l'engloba dans ses deux mains; il le reprit encore par le bas et le leva dans le rayon du soleil, clignant de l'œil pour voir la transparence de son rubis liquide, et, l'ayant encore secoué, il le redescendit et le promena lentement sous ses larges narines, aspirant à plein cerveau. Ses narines frémissaient, ses yeux papillotaient aux émanations du chaud parfum. Après, la figure calme, la tête penchée en arrière, l'œil demi-clos, il but, faisant crépiter jusque dans sa gorge le liquide enivrant… Il fit encore claquer sa langue et dit en reposant le verre sur la table:
—Je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec ce vin-là… nous l'inviterons souvent dans notre société… il est aimable.
Et les deux hommes éclatèrent de rire… Puis Sper remplit les verres et reprit:
—Nous disions donc, mon vieux Martin, qu'à compter d'aujourd'hui je vous donne un coup de main.
—Oui, et je m'arrangerai à vous faire avoir à la fin du mois une somme ronde.
—C'est ça. A la vôtre! Et qu'est-ce que j'aurai à faire?
—Je ne sais pas, vous m'aiderez… Nous rangerons ensemble.
—Est-ce que le bourgeois est bon enfant?
—La crème des hommes, et puis on ne le voit jamais…
—Ça, ça le rend meilleur… Nous allons bien en prendre une autre, dit Sper en montrant la bouteille.
—Ah! mon cher… Ce soir je ne pourrai pas fermer si je suis mouillé… C'est que j'ai encore à travailler, moi.
—Espère! espère! je vous aiderai, nous serons deux… Garçon, une bouteille… et du pareil…
Lorsque cinq heures sonnèrent, il y avait cinq bouteilles sur la table et Martin chantait à Sper une chanson de son pays. Le concierge de la maison vint prévenir le premier que Ces messieurs partaient. Aussitôt l'habitude reprit le dessus. Martin se dressa et, marchant droit et raide comme l'ivrogne qui veut cacher sa situation, il traversa la rue et entra dans les magasins desquels sortaient les derniers employés. Sper, au contraire, semblait absolument de sang-froid; l'œil était allumé, les joues étaient plus rouges, le bout du nez luisait, mais la langue n'était pas embarrassée et les jambes étaient solides. Il se leva, alla au comptoir, paya et sortit en riant et en disant:
—Il y a un peu de roulis… Mais, espère, espère, je vais le piloter…
Et à son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans le magasin. Martin était penché sur la manivelle qui servait à manœuvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire tourner…
—Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper… donne un peu que j'apprenne à tourner ton orgue…
—Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place.
En deux minutes le magasin fut fermé.
—Il faut ranger? demanda le nouvel employé.
—Non!… je ne suis pas en train aujourd'hui… puisque tu m'aides, demain nous commencerons plus tôt… Allons prendre l'air… on étouffe ici…
—Ça, c'est vrai!
Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda à
Martin:
—Où allons-nous prendre l'air?
—En face…
—Ah! farceur, va… c'est ça qui s'appelle de l'air…
—Oui, et nous dînerons.
Donnant le bras à son nouvel ami, Martin traversa la chaussée et rentra dans la petite gargote où ils se firent servir à dîner. Le dîner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garçon de magasin ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand de vin les ayant mis à la porte, Sper porta son camarade jusque dans le magasin. Martin était dans un tel état d'ivresse que son compagnon dut faire son lit et, sur la prière de l'employé, dut s'étendre sur un matelas, près du sien.
Moins de dix minutes après, le ronflement sonore de Martin ébranlait les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se leva, s'assura que son ami dormait profondément et se dirigea aussitôt vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier étage, traversa les bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Séglin.
Là il ferma soigneusement les grands rideaux des fenêtres, et, ayant fouillé dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs; il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la correspondance de M. Séglin. Un carnet lui parut plus intéressant sans doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets.
Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouvé une liasse de traites échues et payées, il fouilla dedans et en prit une; il la serra précieusement dans son portefeuille et, après avoir bien soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, éteignit sa lumière et se coucha sur le matelas étendu près du lit de son compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et, plaçant sa tête sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas:
—Espère! espère! Nous sommes parés maintenant…
Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin… un ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant au travail des boulangers pétrissant leur pâte, il s'éloigna.
Vers six heures les deux amis s'éveillèrent; des excès de la veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allèrent aussitôt «tuer le ver» en prenant un verre de vin blanc et revinrent préparer les bureaux et les magasins… Sper, qui avait servi dans la cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il était pieds nus et l'éponge ou la brosse à la main, vif, alerte, il sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort… semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans, lors de la toilette du navire. Martin était stupéfait de sa vigueur, de sa légèreté; assurément un homme de vingt ans n'aurait pas été plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il terminé, et Martin disait:
—Jamais je n'en ai fait autant.
Le bureau du patron était symétriquement rangé, les meubles frottés, les tentures brossées, les papiers surtout absolument en ordre. Martin était émerveillé; c'était plus qu'un aide, c'était un remplaçant.
À l'heure où les employés devaient arriver, Sper se rendit chez le marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait près du valet de chambre savoir les ordres du patron.
Il rejoignit presque aussitôt son camarade, ils se mirent à table et continuèrent à tuer le ver.
—Tu as fini? demanda Sper.
—J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journée.
—Il faut que j'aille chez moi et je me ramène aussitôt.
—Non, pour ça tu ne peux pas m'aider.
—A cause donc?
—A cause que ce soir il y a un grand dîner, la fiancée et sa famille.
—Ah! bah!
—Alors, je suis de corvée près du fourneau, j'aide la cuisinière.
—Ah oui, ça se comprend…
—Nous allons déjeuner ensemble… et puis tu pourras partir.
—Bien…
—Seulement, tu reviens demain matin.
—À six heures je serai là.
—Nous allons déjeuner plus tôt, parce que je vais avoir des occupations pour l'après-midi…
—Je veux bien… notre dîner d'hier m'a creusé…
Ils se firent servir et se mirent à table. A midi, le singulier aide de
Martin lui serrait la main et retournait chez lui.