III

DEUX VIEUX AMIS DE… QUINZE JOURS.

En face de la maison de banque et de commission Fernand Séglin, juste au coin d'une rue qui fait angle avec le boulevard Magenta, se trouvait un petit cabaret, un de ces cabarets qui tiennent le milieu entre le restaurant et le marchand de vin. Une boutique discrète, derrière les vitres de laquelle s'étendaient des rognons noirs, des côtelettes minces, des salades vertes, et, par-dessus tout cela, les petits rideaux blancs qui masquaient l'intérieur de la boutique.

C'était dans cette maison que les petits employés de la maison Séglin prenaient pension. Il y avait dans le fond de la grande salle, à gauche et comme isolée des autres, une petite table de marbre qui ne pouvait porter que deux couverts. À l'heure où tous les employés sortaient, c'est-à-dire de onze heures à midi, ils se plaçaient à la grande table qui se trouvait au milieu de la salle; les autres tables étaient occupées par les employés de diverses maisons du quartier; c'était dans le cabaret un envahissement. Les ouvriers et les garçons de magasin entraient, jouant, se bousculant, se poussant d'une claque sur les épaules, en criant joyeusement comme des enfants. Les vieux, l'air réfléchi, grognant, haussant les épaules de ces gamineries, entraient prendre leurs places.

Alors c'étaient dans la grande salle des cris, des éclats de voix, des heurtements de poings sur les tables, qui faisaient sauter les verres et les assiettes… Au milieu de ce brouhaha, le garçon et la servante passaient froids, calmes, avec une attitude mécanique en servant à chacun le plat du jour… Au fond, dans la vapeur de la cuisine, on voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu'aux épaules, plongeant à chaque commandement sa cuiller immense dans des chaudrons vastes comme des futailles et répondant sans en avoir conscience à chaque commande:

—Boum! enlevez…

Dans le comptoir était une femme énorme, jeune encore, ayant sur les lèvres un perpétuel sourire, et dont le triple menton se perdait dans les charmes gras et robustes que soutenait un corset solide; ses bras étaient nus et de ses mains replètes et petites elle emplissait sans cesse des demi-bouteilles et des carafons, puis avec une vivacité étonnante elle recevait le solde des additions et plongeait une main dans son tiroir ouvert et regorgeant de monnaie de billon.

Jeune encore, elle eût été jolie sans l'envahissement de cette graisse, acquise dans ce milieu sans air, étouffé, plein de vapeur, qui lui donnait le teint mat de l'anémie; mais cette maladive blancheur ressortait mieux sur le fond de bouteilles de liqueur, de bocaux de fruits qui encombraient les étagères et encadraient la glace… C'était dans la gargote, pendant une heure, un bruit incessant; puis, lorsque midi sonnait, le silence revenait avec le vide, le patron quittait la cuisine et venait s'asseoir au comptoir près de sa femme, se livrant au rinçage des verres pendant qu'elle mettait en ordre la comptabilité du matin. Le garçon et la servante, ayant desservi et essuyé les tables, ayant balayé, étaient dans la cuisine et lavaient la vaisselle.

C'est dans cette accalmie qu'arrivait toujours, à midi un quart, un grand gaillard, maigre et blême, dont l'extrémité du nez était rouge et givelée. Il entrait calme, allait à la petite table du fond, se faisait servir le plat du jour et demandait un litre… C'était le garçon de magasin de la maison Séglin; il couchait dans le magasin, balayait et rangeait tout, avant l'arrivée des employés; puis, à l'heure du déjeuner, c'est lui qui gardait la maison. Lorsque tout le monde était revenu, il allait à son tour prendre son repas et se trouvait libre jusqu'à cinq heures, heure de la fermeture des magasins et des bureaux.

D'ordinaire, ce garçon de bureau, qui se nommait Martin, était seul à cette heure. Mais, depuis une quinzaine de jours, lorsque le dîner de midi sonnait, un homme entrait et se faisait également servir son déjeuner à la table voisine de celle de Martin.

Le troisième jour, l'inconnu avait prié Martin de lui prêter son sel; le quatrième il l'avait salué, le cinquième il lui avait demandé son avis sur le plat du jour; le sixième, en arrivant, il lui avait tendu la main… et celui-ci, à la fin du repas, lui avait proposé de jouer le petit noir (le café); enfin, le lendemain, Martin, en le voyant venir, lui avait offert une place en face de lui. On avait accepté, et, depuis ce jour, Martin attendait que son camarade fût venu pour commencer son repas.

Martin était arrivé; placide et les deux poings sur la table, il attendait, ne prenant pas la peine de lire le petit papier gras sur lequel était griffonné dans une langue spéciale à la maison le menu du jour. Son compagnon entra. Lorsqu'il le vit dépasser la porte et se diriger vers le fond de la salle, il lui sourit et retira de son rond sa serviette que le garçon, en dressant les deux couverts, avait placée dans son assiette.

Celui qui entrait était un homme de quarante à quarante-quatre ans, grand, gras et laid…, mais d'une laideur sympathique; les cheveux glissant sur la surface polie de son crâne étaient tombés, ils étaient restés en touffe comme une couronne autour de la tête noire et frisée; les yeux étaient bruns; la bouche, aux lèvres lourdes, était cachée sous une moustache brune qui se perdait dans une barbiche touffue, laquelle couvrait tout le menton; le nez un peu camard ouvrait ses narines poilues; au-dessous des yeux, les sourcils se dressaient roux, fauves; les oreilles plates et sans ourlets étaient percées d'un trou énorme.

La face était comme zébrée; c'est que sans doute la peau ridée et bronzée s'étendait plissant autrefois sur l'ossature de la tête; la graisse, en venant, avait soulevé le tissu cutané, l'avait gonflé en le blanchissant ainsi que dans l'engraissement obtenu par l'abreuvage forcé chez les volailles; mais sur la peau couverte de cette pâleur mate s'étendaient toujours, comme des tatouages, des raies, des rides, hâlées par de longues années… Cet homme était laid, mais d'une laideur gaie. La peau tendue autour des yeux avait des lignes en l'air qui rendaient toujours l'œil riant.

Il était vêtu comme un ancien militaire, un cavalier; le cou était nu, la chemise n'avait pas de col, mais un foulard la protégeait joint par un nœud énorme dont les deux bouts retombaient sur le gilet, un gilet spécial, étroit comme un plastron et long comme un mie der de palefrenier, boutonné ainsi qu'une soutane par cinquante boutons formant de petites boules d'or, sur lequel s'ouvrait une vareuse de molleton sans col et à larges poches; le pantalon, fait de cette étoffe appelée peau de souris, étant collant comme une culotte de peau et, arrivant aux chevilles en formant de nombreuses spirales, faisait ressortir des pieds qui auraient fait rougir Charlemagne.

Cet homme se nommait Sper; ancien soldat, il avait récemment perdu son maître et cherchait une place de garçon de bureau.

En arrivant à la table, Martin lui tendit la main et lui dit:

—Vous venez tard aujourd'hui, et j'ai une faim de gueux…

—Espère, espère, fit le nouveau venu, nous allons rattraper ça… Je me suis abordé en route avec un particulier qui sombrait à cause de ce qu'il était mouillé.

—Voici le menu, commandez.

—Ça ne va pas être long…

Il regarda le papier et dit aussitôt:

—Ah! pas de poisson, hein?

—Non, je n'y tiens pas!

—Moi, je l'ai en horreur; c'est que dans les voyages on ne vous fait manger que de ça… au service.

—Comment, on vous fait manger du poisson? vous n'avez pas à vous plaindre…

—Mais pas du poisson frais, des salaisons.

—Ah! je ne savais pas ça… nos soldats ont du poisson… en campagne…

—Pas vos pioupious… dans la mar… dans la cavalerie… ça arrive des fois, reprit Sper tout embarrassé; il se leva et alla trouver le garçon à la cuisine et lui commanda le déjeuner.

Lorsqu'ils furent servis, lorsque, le déjeuner près de finir, ils s'étendirent repus sur leurs chaises, Martin, arrivant à la conclusion d'une discussion soutenue la bouche pleine, disait:

—Enfin, mon vieux, vous vous trouvez sans place pour le moment, vous êtes certain d'en trouver une prochainement; mais, pendant les deux mois qu'il faut attendre pour avoir celle-là, vous voudriez avoir un petit emploi.

—Voila! justement, je ne voudrais pas prendre d'engagement; donner un coup de main à un camarade… ça me serait égal de ne pas gagner grand'chose… Je n'ai pas besoin, j'ai mon affaire, des économies qui me permettent d'attendre… Mais je ne veux pas rester à rien faire; on est désœuvré, on ne sait où aller, un camarade ici, un autre là-bas, on cause, on boit, on dépense ce qu'on a et puis on se trouve sans rien… Je veux m'occuper.

—C'est très bien pensé…

Il y eut un silence pendant lequel Sper, assurément peu satisfait du dessert qui lui avait été servi, fouilla dans sa poche et dans une boite de métal prit discrètement… un bonbon sans doute… et le glissa dans sa bouche… Le silence durait toujours, Martin fumait sa pipe; Sper, accoudé sur la table, pensait. Le premier dit:

—Moi, j'ai dans ce moment-ci beaucoup de travail… On parle chez nous du mariage du patron, ça va être des inventaires, des changements, des nettoyages, peut-être bien que je me trouverai pas mal d'un camarade qui m'aiderait.

Sper eut un mouvement si étonnant que son camarade lui dit:

—Qu'est-ce que vous avez?

—Moi… rien! des secousses… les nerfs… la digestion…

—Ah!… si vous… je pourrai peut-être vous prendre avec moi… Je demanderai un petit supplément.

—Ah! fit vivement Sper, il faudrait aller voir votre bourgeois?

—Oh non! depuis deux ans que je suis dans la maison, je ne l'ai vu qu'une fois, un matin, on a dit qu'il revenait de son cercle; il m'a demandé du feu pour son cigare…

—Ah! vous ne le voyez jamais?

—Jamais… j'ai affaire au caissier, M. Picard, un brave homme…

—Mais qu'est-ce que je ferai avec vous?

—Vous viendrez le matin… ah! de bonne heure… et vous rangerez… Voilà mon travail: d'abord j'ai les magasins, je range et je nettoie tout ça en me levant; l'hiver, j'allume les feux… quand ces messieurs viennent tout est prêt, je monte aux bureaux, j'en fais autant… et, quand tout ça est fini, je fais le cabinet de monsieur… La chambre et l'appartement sont faits par un domestique et sa femme… Mais le bureau de monsieur est le difficile… parce que je ne dois rien déranger…

—C'est facile, au contraire.

—Mais non, on ne peut pas nettoyer sans déplacer les choses.

—On les replace.

—Mais ce sont des papiers… des lettres…

—C'est plus facile… puisque vous n'avez qu'à lire…

—Ah! oui… fit Martin en se grattant et embarrassé, mais voilà… c'est que je ne sais pas lire.

—Ah je comprends… ça doit vous gêner.

—Eh bien, monsieur Sper…, vous ne croiriez pas ça, aussi vrai que je suis là devant vous, ça m'a servi…

—Comment ça? fit Sper stupéfait.

—C'est comme je vous le dis, ça m'a valu une augmentation…

—Parce que vous ne saviez pas lire?

—Oui, écoutez. Un jour, monsieur avait offert un déjeuner à des amis… On me prend pour aider… bien!… Monsieur avait un verre qu'on lui avait donné, avec une gravure dessus… En l'emportant je casse le verre, je cache les morceaux, je ne dis rien et, pour ne pas être grondé, je me dis: j'en achèterai un. Il m'a bien coûté six francs, s'il vous plaît; seulement, moi, je vais dans le magasin, je vois le verre pareil avec un mot dessus, je me dis: c'est ça, tous les mêmes. Je prends le plus beau et je le place dans le dressoir du buffet; j'étais tranquille, personne n'avait rien vu, pas même Morand ni sa femme,—les deux domestiques.—Le lendemain, à l'heure du déjeuner, monsieur me fait appeler. Je monte, Morand était tout rouge, et monsieur avait l'air de rire… Je regarde sur la table, je vois mon beau verre,—il était bien plus beau.—«Martin, qu'il me dit, tu as cassé quelque chose hier…» Je deviens tout rouge. Je ne sais pas mentir, mais je fais un effort et je dis: «—Monsieur, il ne doit rien manquer dans la maison.» Je ne mentais pas. Monsieur reprend en riant: «Tu as cassé un verre.» Cette fois, je dis tout honteux: «—Oui, monsieur, mais il est remplacé!» «—Le voici,» dit monsieur, en montrant… Vous savez, j'étais bleu! Et il ajouta en riant toujours: «—Imbécile, je ne me nomme pas Agathe…» et il me montra les lettres… Fallait bien avouer; alors j'ai dit, craignant de perdre ma place: «—Monsieur, je ne sais pas lire…»

—Ah! ah! ah! elle est bonne! exclamait Sper en frappant à pleines mains sur ses larges cuisses.

—Eh bien! mon cher, le lendemain je suis appelé au bureau… Je me dis: bon j'aurais dû ne rien dire. Je vais avoir mon congé…

—Alors?

—Alors M. Picard me dit: M. Séglin est content de vous. Martin, vous êtes augmenté de quarante francs; seulement vous ferez seul le bureau de monsieur… Voici la clef, personne que vous et lui n'y peuvent entrer, c'est une responsabilité, mais je sais que vous êtes un homme sérieux… Et depuis ce temps-là, il n'y a que moi qui entre dans le bureau du patron en son absence.

—Et vous avez toujours sa clef?

—Oh! elle ne me quitte pas…

—Moi, je sais un peu lire… et pour ça, si vous le voulez, je vous serai utile.

—Ce n'est pas de refus…

—Enfin, vous m'occupez?

—Pourquoi me demandez-vous ça comme ça?

—Parce que, mon petit père Martin, si c'est vrai… je suis tranquille, et pour fêter ça je paye une bonne bouteille.

—Ah! ah!…

Martin regarda l'heure à sa montre et dit:

—J'ai encore trois heures devant moi… j'accepte!… et pour le coup de main, c'est entendu… Vous savez, vous m'allez, vous, j'ai confiance…

—Garçon! cria Sper, une bonne bouteille!

—Voulez-vous que je vous dise le bon ici?

—Pardi, c'est pour nous deux!

—Il y a du fleury qui a sept ans…. demandez-en.

Le garçon arriva, essuyant ses bras gras sur lesquels l'eau de vaisselle laissait ses globules huileux, et demanda:

—Voulez-vous du bordeaux, du bourgogne… nous en avons à vingt-cinq sous la bouteille. Les deux amis éclatèrent de rire et Sper tapant sur la table cria:

—Espère! espère! je phoque! envoie-nous une bouteille de vieux fleury.

Il y eut dans le comptoir un frémissement joyeux, et le marchand de vin sourit à sa grosse femme.