II
UN MARIAGE À LA VAPEUR.
Quelques minutes après, le vieux Moldave et Fernand Séglin étaient attablés dans un cabinet de chez Brébant, et, en achevant de dîner, ils causaient. Le vieux Danielo disait:
—Lorsque, par l'entremise de la maison Strucko, de Vienne, nous vous avons connu, sur les propositions qui nous furent faites, nous dûmes nous renseigner auprès de nos correspondants de Paris. Je dois vous le déclarer, les renseignements furent absolument à votre avantage… C'est alors que je vous adressai la réponse à votre lettre.
—La réponse, monsieur de Zintsky, me fut agréable; mais le portrait que vous me fîtes parvenir, tout admirable qu'il fût, est bien au-dessous de la réalité… et c'est aujourd'hui que je bénis ce jour…
—Mon cher monsieur, je vous connais à peine; déjà, vous m'êtes sympathique, et je crois qu'il en est de même de ma nièce…
Fernand était un peu gêné de la rondeur de son futur oncle, et il était surtout étonné de ses façons. C'est que, assurément, Danielo n'était pas un petit-maître habitué aux délicatesses élégantes de la table; il buvait sec, en emplissant son verre au ras; il ne faisait de sa fourchette qu'un usage très modéré, ses doigts lui servaient très simplement pour prendre délicatement dans le plat le morceau qui le tentait. Fernand pensa que ces façons étaient particulières à son pays, et il se promit, lorsqu'il offrirait à dîner, de choisir le jour où son oncle serait forcé de refuser l'invitation.
Après avoir vidé d'un trait un plein verre de vieux corton, tenant comme en une pince, entre ses doigts, une côtelette de chevreuil qui lui barbouillait les lèvres de sa purée de marrons, le petit vieux continuait:
—En deux mots, cher monsieur Séglin, voici la chose: la guerre est menaçante chez nous, la pauvre Iza a peur et c'est ce qui l'a si vite décidée à quitter son pays. Élevée comme une sainte, elle n'a quitté les esclaves aux soins desquels sa mère l'avait confiée que pour venir à Paris. Paris, c'était son idéal: élevée en chrétienne, elle voulait trouver en France le mari de son choix. C'est ce rêve que je viens réaliser. Or, je vous ai dit sa situation, Iza a environ douze cent mille francs de dot. Vous avez, je le sais, une maison qui vaut presque cette somme. Cela est donc pour le mieux. Mais moi je ne suis pas éternel, et c'est à ma nièce que reviendra ce que j'ai, c'est-à-dire une somme à peu près égale à celle que je vous apporte.
Deux ou trois fois les paupières de Fernand eurent des clignotements, comme si ses yeux étaient éblouis par trop de lumière.
—Monsieur Danielo, dit Séglin, en faisant demander par notre ami commun, M. Strucko, la main de votre nièce, je ne voyais dans ce mariage que l'assemblage de deux situations qui devait assurer aux époux une vie heureuse. J'y voyais la possibilité de donner plus d'étendue à ma maison; la respectabilité de votre nom, l'honorabilité de votre famille m'assuraient que j'aurais une femme digne… Nous vivons à une époque où ces seules conditions suffisent: on s'épouse bien plus pour se faire une maison que pour se faire une famille…
—Oui, on fait une affaire…
—C'est le mot sec… Eh bien, monsieur Danielo, j'ai le bonheur de vous dire qu'il n'en est plus ainsi de moi… Depuis que j'ai vu Mlle Iza de Zintsky… je l'aime et c'est un mariage d'amour que je vais faire… et à cette heure… vous auriez modifié les conditions premières, que je passerais outre. Ce n'est plus une affaire que je fais… Ce n'est plus le négociant qui parle…, c'est l'amoureux…
—À la bonne heure, monsieur Séglin, exclama le vieux Danielo en tendant sa main de squelette au jeune homme.
—En la voyant si noble, si belle, en voyant ses grands yeux que voilent la candeur et la pureté, en voyant cette superbe ardeur de la jeunesse presque éteinte par cette innocence, j'ai été ravi, charmé; j'ai senti, comme aux heures suprêmes, se briser quelque chose en moi; une voix secrète me disait: Voilà celle qui va transformer ta vie…
—C'est ma nièce et il conviendrait que je fusse réservé! Cependant je ne puis. Tout ce que votre imagination peut vous donner est au-dessous de la vérité… Avant un mois, monsieur, je défie à la plus élégante de vos Parisiennes de lutter avec elle de grâces, honnêtes, bien entendu.
Et sans doute parce qu'il était heureux des compliments qu'on faisait de sa nièce, le vieux Danielo avait un singulier sourire en disant cela.
Le bout du nez du vieux Moldave se rougissait et tranchait sur son visage bronzé et sur sa barbe blanche. Le vin le rendait expansif. Il dit:
—En somme, j'ai consulté ma nièce… elle accepte. J'ai, je vous l'ai écrit, de grands intérêts au pays; à ces heures menaçantes ma présence est nécessaire, je vous demanderai donc de hâter ce mariage.
—C'est, monsieur, le plus cher de mes vœux… Lorsque j'aurai le bonheur de me trouver demain avec Mlle Iza, vous lui demanderez d'en fixer elle-même la date.
—Iza n'a rien à voir là dedans, c'est une petite fille qui fait aujourd'hui ma volonté jusqu'au jour où elle fera la vôtre… Faisons donc cela nous-mêmes… Tout en étant chrétiens, la différence de nos Églises nous empêche le mariage religieux. Or, votre loi exige, je crois, environ seize jours de publication… Eh bien! dès demain, nous pouvons nous occuper de cela… Maintenant, le notaire?…
—Cela, quand nous voudrons…
—C'est que les fonds ne m'arriveront pas avant quinze jours…
—Plaisantez-vous et croyez-vous que je veuille qu'on dépose en signant…
—J'aimerais mieux ça, insista le vieux Danielo… les affaires sont les affaires…
—Pardon, cher monsieur Danielo… je vous ai dit que je ne faisais pas une affaire…
—Alors… fixez vous-même.
—Je m'occuperai du notaire et, avant huit jours, nous terminerons.
—C'est cela… eh bien, topez là, mon neveu!… dit Danielo en lui tendant la main… et à votre bonheur! ajouta-t-il en levant son verre.
Puis étendu dans son fauteuil, ayant arrêté et conclu la situation de sa nièce, le vieux Moldave, heureux de vivre, tira de sa poche une longue pipe, la bourra lentement et l'alluma méthodiquement, pendant que Fernand faisait sauter le bouchon de la troisième bouteille de champagne.
À cette heure où, devisant amicalement avec son futur oncle, Fernand faisait sur l'avenir de beaux rêves d'or et de rose… une scène toute différente se passait près de la maison du boulevard Magenta; nous allons y ramener le lecteur.