XI

LES LETTRES LAISSÉES PAR PIERRE DAVENNE.

Fernand, ramenant la jeune veuve chez elle, avait cherché à la consoler du passé en parlant de l'avenir; connaissant l'amour profond de Geneviève pour son enfant, c'est de la petite Jeanne qu'il parlait, c'est à cause d'elle qu'il espérait que la malheureuse femme devrait l'écouter; mais Geneviève avait répondu:

—C'est pour Jeanne que je consens à vivre, sans elle je me tuerais… Aujourd'hui, je vois l'étendue de ma faute; couverte de honte, rongée par les remords, je n'ai qu'un devoir: racheter par une vie nouvelle, toute de sacrifice, ma conduite passée.

—Geneviève, reprenait Fernand, il n'y a pas de sacrifice à faire… il faut vivre pour ton enfant, il faut que tu aies un nom respecté, il faut lui garder une fortune qui assurera son avenir…

—Elle a pour elle la fortune de son père…

—Non, Geneviève, cela ne suffit pas… Il ne faut plus parler du malheur survenu; tu ne peux à ton âge rester veuve… L'amour que j'avais pour toi est resté le même, malgré ce qui s'est passé entre nous depuis la catastrophe… Mais je fais la part de la douleur, de l'état nerveux dans lequel tu es… Geneviève, tu deviendras ma femme.

La jeune veuve eut un frisson, son être se révoltait d'entendre les projets de Fernand quand le corps de Pierre était à peine refroidi; et comme elle n'avait pas la force de se révolter contre lui, qu'elle était dominée, un mot glissa de ses lèvres…

—Oh! le châtiment.

Si bas qu'il fût dit, Fernand l'entendit, son front se plissa et il reprit d'un ton sec:

—Au reste, Geneviève, il est trop tard aujourd'hui pour reculer… tu ne seras à personne qu'à moi…

Cette phrase fut dite d'un ton tel que Geneviève releva les yeux; son regard se croisa avec celui de Fernand… elle le baissa aussitôt, et de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Jusqu'à la rue Payenne, les étranges amants n'échangèrent plus une parole; lorsqu'ils arrivèrent, la pluie commençait à tomber.

La rentrée dans la maison mortuaire fut sinistre; en montant l'escalier, les forces manquèrent à la malheureuse femme et Fernand fut obligé de la soutenir. Des sanglots déchirants roulaient dans sa gorge, l'étouffant…

Et la maison était lugubre dans le mortel silence qui l'emplissait; le gloussement de l'eau au dehors, les sifflements de bise dans les pièces vides dont toutes les portes étaient ouvertes… et répandue dans l'atmosphère cette odeur pénétrante de la sciure qui sert à l'ensevelissement… tout cela glaçait la moelle des os.

Arrivée sur le palier, Geneviève se dégagea des bras de Fernand qui la soutenait, et, tombant à genoux, elle se traîna jusqu'à la porte de la chambre de son époux, puis se tordant de douleur dans ses habits de deuil, les mains jointes, suffoquant et pleurant, elle gémit:

—Seigneur mon Dieu… pardon, pardon!… Mon Pierre, là-haut, pardon!… Ah! je suis une misérable!…

Fernand, impatient, la souleva et la porta sur un fauteuil, en disant brutalement:

—Assez de faiblesse, à la fin il faut de la raison…

Geneviève était comme un enfant: elle eut peur, et elle s'efforça d'étouffer le bruit de ses sanglots. Fernand alluma une lampe et, allant prendre la lettre qu'il avait vue le matin même, il dit:

—Geneviève… Allons, sois un peu raisonnable et écoute… Voici une lettre laissée par Pierre et qui porte pour suscription:

«À ma femme Geneviève, pour être ouverte lorsque ma dépouille mortelle sera dans la tombe

La jeune femme, dominant son émotion, releva sa tête éplorée pour écouter.

Fernand brisa le cachet et lut:

«À Geneviève,

»Tu étais malheureuse et sans famille, je t'ai faite riche et aimée; je t'adorais… tu m'as trompé!… Sois maudite!…

»Je meurs par toi et pour toi, mais après avoir disposé de tous mes biens… Je te lègue la misère… et l'abandon… Sois maudite!…

»Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère…
Je te lègue ton amant… Sois maudite!…

»Pierre DAVENNE.»

Geneviève jeta un cri et se laissa tomber à genoux, la tête dans ses mains, penchée sur le fauteuil et comme écrasée sous cette malédiction posthume.

Fernand était devenu pâle en trouvant une autre lettre qui portait son nom; il l'ouvrit et lut:

«Je suis convaincu que tu seras avec ta complice, au retour du cimetière, pour partager mes dépouilles… Ingrat et infâme, tu dois avoir ta part dans ce testament…

»Je te lègue la banqueroute!…

»Lâche! sois maudit!»

Fernand passa plusieurs fois la main sur son front, ne pouvant croire ce qu'il avait lu… Puis, se redressant et revenant au côté pratique du but qu'il poursuivait, il alla fouiller les meubles. Les meubles, si solidement fermés le matin même, étaient ouverts, béants. Il mit la main sur le portefeuille de Pierre dans lequel il trouva des fiches de l'agent de change qui avait liquidé les valeurs… C'était vrai, la caisse était vide, il ne restait que le mobilier qui meublait la maison et dont la vente couvrirait à peine les dettes journalières… Il resta un instant silencieux; un sourire singulier glissa sur ses lèvres, puis, son regard tombant sur Geneviève éplorée, il dit bas en hochant la tête:

—Heureusement, nous ne sommes pas mariés…

Puis, touchant l'épaule de la veuve et se disposant à sortir, il eut un air cynique en lui disant:

—Geneviève, adieu!

Geneviève, sanglotant, ne bougea pas… Alors il continua:

—Madame veuve Davenne, adieu! Vous êtes libre.

Et il sortit.

La malheureuse femme n'avait pas bougé; mais le dernier mot du misérable fut une consolation dans sa douleur.

Elle était libre; ce remords vivant, cette honte éternelle ne seraient pas rivés à sa vie… Femme coupable et à cette heure repentie, résolue à racheter le passé par une vie sans reproche, elle se retira.

Elle était seule dans la chambre mortuaire, débarrassée à jamais du misérable qui avait été la cause de son malheur. Elle se traîna vers le lit et baisa le drap sur lequel son époux avait été étendu… Puis, effrayée de ce silence, étouffée par cette atmosphère dans laquelle la mort pesait encore, elle prit la lampe et se dirigea vers le sanctuaire saint du suprême pardon: la chambre de sa fille…

Elle allait donc trouver des lèvres pour essuyer ses larmes, des caresses pour consoler son cœur, des sourires pour oublier sa faute!…

Elle entra et s'avança doucement vers le lit… Le lit était vide!

Elle regarda autour d'elle étonnée… elle appela, rien ne répondit… la maison était abandonnée… Elle appela encore. Rien! elle écoutait et n'entendait que la pluie qui frappait les vitres et les arbres, et que l'eau qui gargouillait dans les gouttières… Seule!…. Elle était seule! Et sa Jeanne!

Tout à coup elle se rappela la phrase de la lettre de son mari:

«Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère.»

—Ô mon Dieu, est-ce qu'on lui avait pris son enfant?

À cette pensée, une pâleur livide couvrit ses traits, un frisson courut dans son sang… Elle se redressa, et, arrachant son voile de veuve, passant ses mains sur son front, dans ses cheveux, elle s'écria:

—Non, je suis folle, c'est impossible!… Non! non!

Et, retrouvant toute son énergie, elle saisit la lampe et courut dans toutes les chambres de la maison, appelant:

—Jeanne! Jeanne!

L'écho et le vent seuls lui répondirent.

Elle revint dans sa chambre et aperçut un papier sur une table, elle le prit et lut épouvantée:

«Jeanne est morte pour toi, oublie-la.

»PIERRE.»

Ce coup fut terrible; la malheureuse laissa tomber la lampe qu'elle tenait à la main, et, folle, échevelée, elle se sauvait en criant:

—Mon enfant! je veux mon enfant!…

Et elle courait, trébuchant, se heurtant aux meubles, sans conscience, sans idée, la tête perdue… Elle descendit dans le jardin et criait toujours:

—Jeanne! mon enfant! on m'a volé mon enfant!… Je suis maudite!

Elle pouvait à peine se soutenir, brisée par l'émotion; elle ouvrit la porte de la rue, voulant crier:

—Au secours!

Mais sa voix s'éteignit dans sa gorge. C'était plus que sa nature frêle pouvait supporter, elle jeta un cri et tomba raide sur le pavé de la rue.

Ses cris avaient été entendus; malgré la pluie, quelques voisins sortirent; on releva la malheureuse. Les gens épouvantés croyaient à un crime; on transporta Geneviève dans la maison voisine. Là, un gamin la reconnut et dit:

—C'est la Femme du mort.

On la transporta aussitôt chez elle, et une femme resta pour la soigner.

—Pauvre femme! disaient les gens qui l'avaient secourue, et quel malheur! un si heureux ménage, ils s'adoraient!…

Le lendemain, Geneviève n'avait pas repris connaissance; atteinte d'une méningite, sur l'avis du médecin elle fut transportée dans une maison de santé.

DEUXIÈME PARTIE

I

UN MARIAGE D'AMOUR.

Quelques semaines après les événements que nous avons racontés, Fernand Séglin était assis devant son bureau; accoudé, le menton dans la paume de sa main et mordillant ses ongles, le front plissé, les yeux fixes, sans regard, il pensait.

La maison Séglin occupait le rez-de-chaussée et le premier étage d'une habitation de riche apparence du boulevard Magenta dans les environs de la rue Lafayette. F. Séglin était commissionnaire en marchandises. Il était le successeur d'un homme qui avait eu une grande réputation commerciale, réputation moins brillamment soutenue par lui. Le papier de la maison Séglin ne passait plus comme les billets de Banque. La maison, établie sur de vastes proportions, avait un personnel nombreux; aussi disait-on que les bénéfices devaient être énormes, car Fernand menait une existence très coûteuse. Au cercle il avait souvent perdu; une fois, entre autres, en une seule nuit, il avait perdu près de 120,000 francs.

On était à la veille de la fin du mois, et le caissier venait d'apporter à Fernand Séglin son carnet d'échéances, le livre de caisse et le bordereau de fin de mois. Le caissier avait dit:

—Il me manque pour l'échéance 47,000 francs.

Fernand avait souri en répondant:

—Tout à l'heure, je vous donnerai une valeur à porter chez le banquier…

Le caissier s'était retiré, et seul Séglin pensait, hésitant à prendre une décision.

—Bah! murmura-t-il, je réussirai! En pressant le mariage, j'ai ce qu'il me faut avant l'échéance… et tout est sauvé…

Puis, les deux coudes sur le bureau, le front dans ses mains, il réfléchit longuement. Nous devons dire que, quatre jours après la mort de Pierre Davenne, un homme s'était présenté chez Fernand Séglin.

Cet homme avait entre les mains pour cent cinquante mille francs de valeurs échues, que Fernand avait souscrites à Pierre Davenne, lorsque celui-ci lui avait prêté cette somme, pour acheter la maison de commission du boulevard Magenta… La créance avait été vendue, et les demandes d'arrangement faites par Séglin avaient été absolument repoussées. L'homme avait accordé deux mois seulement, sinon il poursuivait, et la poursuite, c'était le crédit perdu, c'était la faillite; or, la faillite, en montrant le gâchis des livres, ne manquerait pas d'entraîner la banqueroute, car… car il circulait avec l'endos de la maison F. Séglin certaines valeurs dont la signature pouvait mener au bagne.

Séglin enfin était sur le bord de l'abîme; tous ses efforts consistaient à le cacher à tous; il n'avait pour se sauver qu'une ressource, le mariage. Fernand était sur le point de se marier, et sa femme devait lui apporter plus d'un million. Mais, pour réussir, il ne fallait pas manquer une échéance… et c'est sous le coup de cette idée que Fernand sortit de son bureau un livre de chèques en blanc; il en coupa un et écrivit la somme: Deux mille cinq cents livres.

Le chèque était d'une maison anglaise;—puis, prenant dans un livre une signature dont les lettres étaient piquées avec une épingle, il l'appliqua sur le chèque et passa dessus un petit tampon. Ayant la signature au poncif, il prit la plume et suivit le décalque.

Cela fait, il sécha le papier au feu, afin que l'encre ne parût pas fraîche. Il prit alors une fiche sur laquelle il releva les échéances et les encaissements de fin de mois,—établit la balance,—qui produisait un déficit de quarante-six mille six cents francs. Ceci fait, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées sombres que son criminel travail avait amenées, disant bas pour se rassurer lui-même:

—Il faut que je réussisse, et je réussirai.

Alors il sonna, le caissier vint.

—Tenez, Picard, voici le bordereau. Voici un chèque qui vous couvre, que vous ferez encaisser…

—Bien, monsieur…

Picard pria son patron de signer le chèque et sortit…

Aussitôt Fernand se leva en disant:

—Allons, je suis tranquille pour un mois; pendant ce mois, il faut que tout soit fini…

Et il regarda sa montre.

—C'est à cinq heures qu'ils arrivent, je n'ai que le temps.

Et ayant envoyé chercher une voiture, il se fit conduire à la gare de Lyon. Il demanda si le train d'Italie était arrivé. Le train était signalé et allait entrer en gare. Il alla se placer aussitôt à la petite porte grillée par laquelle sortent les voyageurs.

Quelques minutes après le sifflet strident de la locomotive annonçait l'arrivée en gare du train, et aussitôt la salle était envahie par les voyageurs, portant des sacs et des bagages… Fernand fouillait du regard tous les arrivants pour reconnaître ceux qu'il attendait.

Un groupe nombreux stationnait devant la porte de la salle des bagages, et tous les autres voyageurs étaient sortis, les employés de l'octroi allaient quitter la petite porte et Fernand contrarié pensait à se retirer, lorsque, au moment où l'on allait fermer la porte du quai d'arrivée, deux voyageurs suivis de deux domestiques partirent à leur tour: un vieillard et une jeune fille. Sur un signe du premier, les deux domestiques, un valet et une femme de chambre, attendirent à la porte pour s'occuper des bagages. Puis l'homme regarda autour d'eux et, apercevant Fernand, il se dirigea vers lui. Les deux hommes se saluèrent et le vieillard demanda:

—Monsieur Fernand Séglin?

—C'est moi!… Monsieur Danielo de Zintsky?

—Salut, meinher! dit le vieillard en tendant cordialement la main au jeune homme; puis, prenant la main de la jeune fille, il dit en la présentant:

—Ich habe die Ehre ihnen meine Nichte Iza vorzustellen… Mais, se reprenant aussitôt en voyant l'air étonné de Fernand, il dit avec un fort accent allemand:

—Je présente à vous ma nièce Iza Georgina de Zintsky…

Fernand, après avoir salué, releva la tête pour regarder la jeune fille; il resta comme ébloui de sa splendide beauté.

Elle paraissait dix-huit ans à peine; les yeux bruns avaient la douceur du velours; leurs cils longs et recourbés à l'extrémité jetaient de la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant plus mat le blanc de l'orbite; le nez, légèrement busqué, était fin et franc de lignes; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient suivant l'impression ressentie; les lèvres, d'un rouge ardent, étaient admirablement dessinées et formaient dans le rire un splendide écrin pour les dents d'une blancheur nacrée; les oreilles, toutes petites, étaient d'une transparence rose; le front était pur et superbe dans l'encadrement des cheveux si noirs qu'ils avaient les reflets bleus des ailes du corbeau. Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des cheveux; mais ce que nous ne pouvons peindre, c'est le charme, la grâce sauvage, l'allure étrange et distinguée de l'admirable femme; c'est ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces formes puissantes, et jeunes, et élégantes…

Iza Georgina de Zintsky était superbement vêtue; une longue robe de faille noire, épaisse comme du drap, la dessinait dans les étroitesses de la mode nouvelle, révélant son étrange beauté; le corsage de la robe, échancré sur la poitrine, laissait sortir des flots de dentelles, à travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair. Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, étroitement gantées, jaillissaient d'un même flot de dentelles, tranchant de leur couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de nos mères.

Comme si la mode collante de nos jours gênait la pudeur de ses dix-huit ans, un châle immense, éblouissant de ses couleurs et de ses broderies d'or, l'enveloppait à demi, tordu autour d'elle. Une dentelle singulière, dans le noir de laquelle se détachaient des sequins et des festons de fils d'or, était accrochée dans son peigne et encadrait sa figure, se mêlant à ses cheveux qu'elle portait en lionne…

Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et femmes se retournaient émerveillés, et ce fut un concert de louanges échangées à voix basse, car dans ces éclatements de beauté, dans ce regard enflammé, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle se révélait… la pureté, l'innocence!… Sur ce feu était cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits éclatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire. L'air du visage était tel que, ainsi que devant les habits criards de clinquant des madones, on s'inclinait respectueux.

Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en tremblant… oui, en tremblant, et l'avait portée à ses lèvres…

L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante à soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le teint cuivré des gens habitués aux ardeurs du soleil; ses cheveux crépus étaient gris et tombaient sur son front en mèches frisées comme des tire-bouchons, ils étaient tout luisants de pommade, les sourcils étaient épais et bruns; l'œil, enfoncé sous l'arcade sourcilière, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait; le nez était droit et épais comme ceux que nous retrouvons sur les profils des médailles grecques; les oreilles un peu plates étaient ornées de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans une barbe assez longue et absolument blanche.

Il était vêtu d'une espèce de tunique de velours noir, boutonnée sur le côté de la poitrine par des boutons de métal; cette tunique avait des manches de drap lie de vin. Il était coiffé d'une calotte d'astracan; le pantalon large, de velours brun à côtes, se perdait dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky était bouclé dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle pendait une petite sacoche… Sur son bras le vieillard portait un de ces manteaux immenses que la jeunesse élégante de 1830 appelait le manteau Byron.

—Selon votre désir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Hôtel vos appartements…

—Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficulté en français, si j'ai décliné votre offre… Mais vous vivez en garçon, et cela était impossible.

—Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre à la voiture, d'offrir le bras à Mlle de Zintsky?

Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots à la jeune fille; celle-ci, souriante, prit aussitôt le bras du jeune homme. Le vieillard dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Hôtel, et, se tenant au côté de Fernand qui donnait le bras à sa nièce, ils sortirent de la salle d'arrivée, au milieu du murmure admiratif de ceux qui étaient dans la salle.

—Est-ce la première fois, mademoiselle, que vous venez à Paris? demanda Fernand qui bouillait d'entendre parler la jeune fille.

Celle-ci, sans être gênée pour s'exprimer, au contraire, ajoutant par son accent mélodieux un charme de plus à son langage, lui répondit:

—Oui, maître… C'est la première fois!… Je suis restée deux jours à Vienne, que l'on m'a dit ressembler beaucoup à Paris…

—Ce sera pour moi, mademoiselle, une bien grande joie de vous diriger et de vous servir de cicérone dans mon beau pays… Et M. de Zintsky?

—Moi, je suis venu deux fois déjà.

On monta en voiture, et, une demi-heure après, Fernand, ravi, offrait la main à la jeune Moldave pour descendre de voiture et la diriger, précédé par le domestique, vers ses appartements.

La jeune fille, lasse du voyage, demanda à son oncle à se retirer chez elle, ce qu'il accepta. Fernand allait le quitter, lorsque le vieillard lui dit:

—Mais moi, je ne suis pas fatigué, nous avons à causer….et, si vous le voulez, nous nous retrouverons dans vingt minutes, le temps de me vêtir à la parisienne, et nous passerons la soirée ensemble. Iza ne descendra pas pour dîner, elle va avoir sa migraine… mais nous pouvons dîner ensemble.

—Monsieur de Zintsky, j'allais vous le proposer.

—Alors, là, tout est bien… attendez-moi.

Fernand sortit devant pour prendre des cigares, et, se promenant en fumant sur le boulevard, il sourit à l'avenir.

—Je suis sauvé, et ma parole, ce n'est pas un mariage de raison seulement que je vais faire, c'est un mariage d'amour.

Au second étage, le rideau d'une fenêtre était à peine écarté, et le regard de la superbe Iza de Zintsky guettait le jeune homme. Souriant à son tour, elle se retira et dit à un homme jeune encore placé à côté d'elle:

—Maître, je vous en réponds, et je ne vous demande que le temps que la loi exige… Ce n'est pas demain, c'est ce soir qu'il va obliger le vieux à lui donner son consentement.

À ce moment Danielo de Zintsky paraissait dans le salon et demandait à Pierre Davenne (c'était lui):—Eh bien, maître, êtes-vous content de nous?