VIII
OÙ L'ON PRÉSENTE UN SINGULIER COMPTE.
Le mariage de Fernand Séglin avait rétabli sa situation; calme dans l'avenir, il vivait heureux, enivré, tout entier à la pensée de sa femme. Il avait totalement oublié sa maison de commerce, se reposant sur son caissier Picard. Celui-ci était venu le trouver à Auteuil pour assurer l'échéance de fin de mois, fort lourde en raison du changement survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit:
—Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites le nécessaire, agissez comme si j'étais là, je vous donne carte blanche.
Et calme il était retourné près de sa femme. Les jours passaient dans cette situation. Fernand, voulant présenter officiellement sa femme dans le monde au milieu duquel il vivait, avait résolu de donner une soirée qui devait inaugurer le petit hôtel d'Auteuil.
On avait beaucoup parlé du riche mariage de Séglin, de la beauté extraordinaire de sa jeune femme, de son originalité. La situation brillante faite par cette union à la maison Séglin était une raison de plus pour que les invitations à la soirée fussent recherchées.
Depuis deux jours, on ne s'occupait à Auteuil que de préparer l'hôtel pour la grande soirée. La veille du jour choisi, le vieux Picard était venu et avait parlé de nouveau à Séglin de l'échéance qui se trouvait quatre jours après, et rien n'était encore parvenu de Jassy. Séglin eut une légère contraction; mais, se remettant aussitôt, il dit:
—La négligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends après la dot de ma femme… Ce soir, Picard, vous écrirez en demandant un premier envoi. Dites, qu'indifférent à cela… vous êtes mon chargé d'affaires, au besoin même que j'ignore votre démarche…
—Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour être rendue…
—Envoyez alors un télégramme…
—Bien, monsieur, fit le docile caissier.
Et tranquille, confiant, Séglin alla surveiller les préparatifs de la soirée.
—Quelle indifférence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages.
Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de sa nièce, le vieux Danielo était parti, et depuis ce jour pas une nouvelle! Cependant Séglin, tranquille, ne pensa pas seulement à en parler à sa belle Iza; il avait bien autre chose à lui dire.
L'amour l'occupait tout entier, il était heureux, et rien ne pouvait amener un nuage sur son front. Il avait reçu de l'individu qui avait acheté la créance de Pierre Davenne une lettre absolument menaçante, il s'était contenté de hausser les épaules, et il avait écrit au coin:—Payer le 30,—puis il l'avait fait remettre à son caissier… Il était calme, il allait recevoir un million!…
Aussi la soirée s'annonçait-elle brillante. Fernand avait fait de doux reproches à sa femme; pendant une partie de la journée elle s'était absentée, et il avait été malheureux de cette absence; il disait en minaudant qu'il était jaloux… que ses regards ne lui appartenaient pas, qu'ils étaient à lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait répondu que, voulant être la plus belle, elle avait été elle-même chez la couturière surveiller son travail… et ils s'étaient embrassés.
À huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers époussetaient et arrosaient les fleurs…
Les invitations portaient neuf heures; à dix heures, les salons étaient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un vaste velum, servait de promenade et de fumoir.
C'était une indéfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes des femmes, sur les épaules nues, toutes scintillantes de bijoux, tranchaient les habits noirs des hommes.
Ce n'était que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la beauté de la belle Mme Iza Séglin; elle faisait les honneurs de son salon avec une gaucherie pleine de grâce.
À dix heures et demie, le concert commença; les femmes étaient assises sur des fauteuils rangés en ligne devant l'estrade qui portait le piano. Les hommes se tenaient debout.
Le concert fut peu écouté; un grand murmure emplissait le salon. Les dames avaient hâte de voir le bal commencer.
Il était près de minuit lorsque les premiers quadrilles se formèrent… Alors la foule s'était divisée, des groupes étaient autour des tables de jeu, dressées dans le petit salon; d'autres, étouffant dans le grand salon, s'étaient réfugiés dans le jardin, où le bassin jetait une certaine fraîcheur.
Fernand se sentait revivre; il était entouré, choyé, envié; enfin le crédit, prêt à s'écrouler, était rétabli, tout le monde avait reçu avec empressement son invitation…
Il était fier, heureux des compliments qui s'adressaient à sa femme, de ce parti admiratif des femmes. Il avait été voir la salle où l'on jouait, surveillant partout…; il avait été s'assurer que le service des buffets était bien fait; il avait laissé Iza au milieu d'un groupe de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha sa femme dans le groupe. Iza n'y était pas; il la chercha et la trouva assise dans le petit salon qui précédait le jardin, causant avec un homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'était levée, et, le présentant aussitôt à son mari, elle lui dit:
—Mon ami, je vous présente le comte Otto…, un de mes compatriotes, un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait présenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne pensée…
—Je suis heureux, monsieur, et très flatté de l'honneur que vous nous faites…
Et en disant ces mots, Fernand avait regardé l'homme et avait froncé le sourcil.
Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'éloigna aussitôt, paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander à Iza quel était cet individu; mais un ami de Fernand vint réclamer une valse promise.
Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait éprouvé son mari, elle se pencha à son oreille et lui dit gaiement:
—Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui… c'est un importun… nous le verrions tous les jours.
—Oui, oui, fit-il de la tête, tout à fait rassuré et décidé à faire ce que lui recommandait sa femme.
L'homme, comme gêné du milieu dans lequel il se trouvait, était rentré dans la salle de bal, et, accoudé sur le chambranle d'une fenêtre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser. Lorsque Iza, entraînée par son cavalier, se mêla aux valseurs, son regard plein d'admiration la suivait sans cesse… Fernand, accoté sur la porte du petit salon, le vit, et ennuyé, blessé, il murmura les dents serrées:
—Monsieur le comte Otto…, je crois que nous ne nous verrons pas souvent.
Il lui sembla qu'Iza avait en souriant répondu à son regard. Il ajouta avec rage:
—Mais cet homme est fou!…
Puis, regardant sa femme qui lui souriait à son tour, cherchant dans chaque mouvement de la valse à ne pas quitter son regard… il passa la main sur son front, et, haussant les épaules, il dit:
—C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur!
Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mêla à ses invités.
Celui qu'Iza avait présenté comme le comte Otto, nos lecteurs le connaissent: c'était Georgeo Golesko, le beau bohémien, qu'elle avait été voir quelques jours avant son mariage.
Mais, à cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait guère au misérable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il était fort beau dans sa toilette de soirée, son teint chaud ressortait sur son col blanc. Il y avait de la superbe dans sa façon de porter la tête; sa tête magnifique dans ses longs cheveux frisés par le fer et sa gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait réservé, embarrassé comme un étranger. Et dans les salons, sur son passage, maintes femmes avaient tourné la tête.
Vers trois heures du matin, un domestique vint dire à Fernand que M. Picard, qui assistait au commencement de la soirée, avait trouvé en rentrant chez lui une lettre de Jassy à l'adresse de Fernand et était revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta où étaient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait.
—Dites à Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que la lettre ne le renseignât sur le banquier chez lequel il devait aller toucher,—calme, disons-nous, il se mit à une table de whist, où l'on demandait un quatrième.
Vers quatre heures tout le monde était parti, à part quelques amis plus intimes, avec lesquels Fernand se mit à table dans le jardin, devant le buffet, pour souper.
Iza, vers trois heures, s'était retirée. Le calme était revenu dans le petit hôtel si agité quelques heures auparavant. Les jeunes gens qui soupaient avec Fernand étaient ses amis avant son mariage; aussi, naturellement en vint-on à parler des anciennes. L'un d'eux lui demanda:
—Et Madeleine de Soizé… la Superbe!… Ça a donc été bien grave pour vous quitter? Tu devais l'épouser…
—Quelle folie!… dit Fernand. Nous nous sommes quittés le plus banalement du monde…, à la suite d'une scène de jalousie, bien avant mon mariage.
—Dame, elle le disait. Je l'ai rencontrée il y a deux jours…
—Et que t'a-t-elle dit?
—C'est inutile de te le dire… C'était si fin! si fin! que je n'ai pas compris…
—Dis toujours?
—Mon Dieu, je lui ai dit que tu étais marié.—Je le sais! dit-elle! et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu?
—Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les épaules.
Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre à la porte…
Restez si vous voulez, moi je monte me coucher… Je tombe de sommeil.
—Oui, oui, nous connaissons ça, firent-ils en riant… Bonne nuit…
Ils se serrèrent la main, les jeunes gens se retirèrent et Fernand se dirigea vers sa chambre. En montant, pensant à ce que lui avait dit son ami, il murmura:
—C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?…
Bah! Et, haussant encore les épaules, il entra dans sa chambre.
Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apportée quelques heures avant; il la lut aussitôt. Elle était adressée de Vienne par la maison Strucko, ce qui ne l'étonna pas, puisque c'était le client qui avait servi d'intermédiaire à son mariage. On lui disait que les fonds devaient être déposés dans une maison de Vienne et que sous deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crédit sur une maison de Paris.
Tout à fait rassuré, et pour n'être pas réveillé le matin, il écrivit à son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de recevoir. Cette fois l'échéance était assurée, et enfin la maison allait entrer dans une voie de prospérité depuis longtemps inconnue.
Le silence qui régnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les différentes scènes pénibles des derniers mois repassaient devant ses yeux. Il avait failli être ruiné, déshonoré, et pendant quelque temps la tête perdue. Il lui avait semblé que la malédiction in extremis de son ami s'abattait sur lui, et, juste à l'heure où la désespérance s'emparait de lui, il avait reçu de son correspondant de Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer au mariage, un riche mariage lui permettrait d'étendre sa maison. Il avait aussitôt répondu qu'il était bien disposé à se marier, mais que les jeunes filles dotées aussi richement qu'il désirait que le fût sa fiancés étaient rares.
À cette lettre, il recevait presque aussitôt une réponse dans laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui désirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille, on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits furent échangés, les situations de chacun établies, toujours par l'intermédiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite directement par Fernand fut agréée.
Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par l'intermédiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait être également trompé. Suivant sa maxime, Séglin faisait de son mariage l'assemblage de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'était nullement question. Il s'attendait à se trouver avec une fille bien sotte, bien naïve, qui resterait à la maison et en ferait les honneurs. Nous avons vu combien peu ses prévisions se réalisèrent; fasciné, ravi, ébloui, il avait été pris tout entier, il adorait sa femme à ce point que si, à la dernière heure, on lui avait dit que la dot promise ne pouvait être donnée, il aurait passé outre…
Aussi était-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en était aimé, il était riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il avait rêvée. La malédiction de Pierre Davenne avait eu pour résultat d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soizé était sans valeur, le dépit de la femme abandonnée en était la cause, et puis cet amour-là était bien vieux, ce n'était pas pour se marier qu'il l'avait quittée; celle qu'il avait quittée pour se marier, c'était Geneviève.
Geneviève! qu'était-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui, à cette heure, portait seule le poids de la malédiction de Pierre…? Comment vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'était jamais occupé de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui avait été enlevée. Il savait que la pauvre femme était restée sans ressource, qu'il en avait été la cause; mais le souvenir du mépris avec lequel il avait été traité par elle dominait tout autre sentiment. Riche à cette heure, il ne pensa pas une seconde à secourir celle qu'il avait ruinée.
Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes pensées, il dit:
—Allons, oublions tout ça… Maintenant la vie a des horizons roses.