IX

LE JOUR D'ÉCHÉANCE.

La veille du jour d'échéance, lorsque Fernand se rendit à sa maison d'affaires, il s'attendait à trouver le caissier calme, venant lui apporter le bordereau à signer; au contraire, Picard entra dans le cabinet de son patron, le teint livide.

—Qu'y a-t-il? demanda aussitôt Séglin avec inquiétude à son homme de confiance.

—Monsieur Séglin, l'heure du courrier est passée et nous n'avons rien reçu.

—Que me dites-vous là? exclama le jeune homme atterré. C'est impossible, il faut aller à la poste; assurément la lettre est égarée…

—Non, monsieur… Il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai envoyé trois télégrammes demandant une réponse, et je n'ai rien reçu.

—Oh! mais c'est épouvantable! fit Fernand, prenant sa tête dans ses mains… Un malheur, un accident est arrivé… Mais je suis perdu!… Il faut trouver cette somme! De combien est le bordereau?…

—Le bordereau personnel, en dehors des valeurs de la maison Wilson, payables ici?

Fernand devint rouge, et comme s'il avait un étourdissement il se retint à son bureau pour ne pas chanceler; il fit un effort et dit d'une voix sourde:

—Avec ces valeurs, les fonds m'ont été adressés il y a quelques… et ce sont ces valeurs qu'il faut au contraire payer…

—Le bordereau est énorme, monsieur. Nous avons trois cent dix mille francs!

—Et vous avez ici?

—Oh! presque rien! Vingt mille six cents francs!

Fernand se laissa tomber dans son fauteuil, porta la main à son front et dit:

—Mon Dieu! mon Dieu! que faire?… Il faut absolument trouver la somme aujourd'hui… Assurément nous recevrons ce soir ou demain… Il y a un retard, un accident, je ne sais quelle chose imprévue…

—C'est pourquoi j'insistais près de vous, il y a deux jours encore; on avait alors le temps de se retourner…

—Trois cent mille francs!… répétait-il… C'est trois cent mille francs qu'il faut trouver. Au reste, ma situation n'est plus la même, je trouverai bien cette somme chez les Ardouin. Picard, dites qu'on attelle. Je vais expliquer le retard à Ardouin… il me fera la somme en une traite à dix jours, et si nous n'avons pas de nouvelle ce soir, on télégraphiera au Strucko de Vienne.

La quiétude du patron ramena la sérénité sur les traits du vieux caissier.

—Peut-être l'oncle Danielo est en route et vient lui-même apporter les valeurs, ce qui expliquerait que les télégrammes et les lettres sont restés sans réponse.

En montant en voiture, cette dernière pensée était pour lui presque un fait; il hésita un instant à aller d'abord à Auteuil voir si le vieux Moldave n'était pas arrivé le matin même. Mais il se rendit d'abord chez les grands banquiers Ardouin, qui, lors de la soirée à Auteuil, avaient insisté pour entrer en affaires avec lui.

Lorsqu'il eut fait passer sa carte, M. Ardouin aîné le fit aussitôt entrer dans son cabinet.

L'accueil froid du vieillard l'embarrassa et le gêna un peu pour parler; mais, se domptant aussitôt, il lui expliqua le but de sa visite, en même temps que le motif.

D'un ton froid, glacial, Ardouin aîné lui répondit:

—Monsieur Séglin, je le regrette beaucoup, mais il m'est absolument impossible de vous faire cette somme; l'échéance de ce mois est la plus forte de l'année…

Fernand était tout décontenancé; cependant il insista en disant:

—Si vous ne pouvez me faire toute la somme, voulez-vous m'en faire une partie?

—Non, monsieur Séglin… Nous ne faisons pas ce genre d'affaires… et je m'étonne que vous ne vous adressiez pas aux personnes avec lesquelles vous traitez d'ordinaire.

Fernand blessé, au moins autant par le refus que par l'allure singulière du banquier, se leva et dit:

—Il me reste, monsieur, à m'excuser de vous avoir dérangé.

Le banquier le salua de la tête, et Fernand se retira. En descendant l'escalier, le rouge au front, les dents serrées, il murmurait:

—Que signifie cet accueil?… Que se passe-t-il donc autour de moi…
Est-ce que les billets Wilson?… Oh! non!…

Et haletant, il s'arrêta à la dernière marche, se soutenant à la rampe… Puis, se dégageant, il haussa les épaules et dit:

—Je deviens fou, ma parole d'honneur!… C'est la jalousie!… Voyons, je vais aller chez Bernet et Lausart, et ils feront mon affaire.

Quelques minutes après il était introduit dans le cabinet du banquier. Il eut comme un soubresaut en constatant que le même accueil lui était fait. Un instant, il hésita à formuler sa demande.

Il se décida cependant.

Bernet lui dit qu'en l'absence de son associé il se trouvait absolument dans l'impossibilité de répondre favorablement à sa demande… et M. Lausart était absent pour huit jours! Il sortit de chez le banquier anéanti, écrasé.—Sans s'en rendre compte, il devinait qu'une défaveur l'enveloppait… Il eut peur! Mais pas une fois, pas une seconde la pensée ne lui vint qu'il pouvait être la dupe de sa femme; à ce point que, ne voulant pas chagriner Iza, il était résolu à ne lui point parler de ce retard, qui du reste devait éclairer aussitôt sa femme sur sa véritable situation.