X
LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)
Fernand alla dans trois autres maisons… Il retrouva partout le même accueil et le même refus.
Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo… Mais non seulement le vieil oncle n'était pas là, mais madame était en promenade. Il fut heureux de cette dernière circonstance, car il était dans un tel état qu'il n'aurait pu cacher ses tourments.
Il se fit conduire boulevard Magenta… Il demanda, anxieux, si l'on avait reçu des nouvelles! Rien, rien!
Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et là, accoudé, la tête dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait.
—Arrivé au port… y toucher pour sombrer…
Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout à coup…
—Eh bien, quoi! après tout… je touche demain… on liquide… et dans un mois, je me relève plus brillant… car j'ai de l'argent, j'ai de l'argent, je suis riche…
Il s'arrêta une minute et devint blême: une affreuse pensée venait de traverser son cerveau.
—Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas payés… s'ils vont là-bas… c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde… À tout prix, il me faut de l'argent aujourd'hui… à tout prix.
Il sonna le caissier, celui-ci parut.
—Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson?
—Cent quarante-cinq mille francs, monsieur.
—Bien! et n'avez-vous rien à encaisser aujourd'hui?
—Oh! presque rien, à peine dix mille francs…
—Merci! demain matin, vous aurez les fonds.
Et comme s'il avait tout à coup trouvé ce qu'il cherchait, il devint calme; le caissier était à peine sorti qu'il disait en souriant:
—Je suis sauvé… et je ne pensais pas à cela… elle n'en saura rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque la somme m'arrive de Jassy… Allons, je suis sauvé… je devenais fou…
Et résolu il se leva, décidé à engager les bijoux de sa femme qu'on avait tant remarqués et auxquels les bavards attribuaient une valeur de plus de cinq cent mille francs.
Ce n'était point la délicatesse qui étouffait Séglin; devant la nécessité, tout le côté vil de sa nature reparaissait. Il combina quelques minutes le moyen d'arriver à son but sans donner l'éveil chez lui, car il était certain que l'emprunt forcé qu'il allait faire à la corbeille de sa femme serait remboursé sous deux ou trois jours.
Dans le petit hôtel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que madame; mais c'était là une affaire d'élégance confortable. L'amour, qui avait présidé au mariage de Séglin, avait mis les scellés sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza était la chambre conjugale; le soir, veille d'échéance, il rentrait et se mettait à travailler dans le boudoir qui précédait la chambre, pendant qu'Iza s'endormait.
Les meubles, les armoires étaient communs, puisque ce seul appartement, depuis l'entrée dans l'hôtel, avait été habité; Fernand avait pris l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il était donc tout naturel qu'il fouillât partout sans que cela occupât l'attention de sa jeune femme.
Le soir même, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de Russie dans lequel se trouvaient les écrins… Si,—il prévoyait tout, un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle désirât voir ses bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous la main des domestiques;—qu'il les avait prudemment rangées dans son coffre-fort. Et tout cela passait naturellement.
Calme cette fois, il gagna sa demeure… Tout se passa ainsi qu'il l'avait prévu. Il raconta à sa femme, qui lui demandait la raison de son front soucieux, qu'il était à la veille d'une échéance l'obligeant à un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses désirs, lui dit en minaudant:
—Tu ne travailleras pas dans ton cabinet… seule, j'ai peur… Tu feras porter tes livres sur le guéridon du boudoir et tu travailleras près de moi.
—Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos.
—C'est bien ça!… vous veillerez sur votre esclave.
—Sur mon amour!
Et ils échangèrent un long regard…
L'heure du repos sonnée, Iza appela ses femmes et monta à sa chambre, pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour justifier sa veille…
Lorsqu'il monta à son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et prit le petit sac de cuir de Russie, orné d'une garniture de platine. Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et évitant de faire du bruit, il revint vers le guéridon.