XIII

DE L'INTÉRÊT DE L'ARGENT CHEZ LE PÈRE SAMUEL.

En sortant de chez lui, Fernand sauta en voiture et se fit conduire boulevard Magenta. Il sonna Martin et l'envoya chercher un individu avec qui il avait fait quelques affaires, le père Samuel. Celui-ci vint aussitôt. Fernand n'avait pas à se gêner; le vieux Samuel connaissait sa situation, puisqu'il avait eu plusieurs fois recours à lui pour y faire face… et à quel prix! Samuel savait que le mariage de Séglin lui avait mis une fortune dans les mains, il écouta le jeune homme qui lui disait:

—Père Samuel, mon mariage s'est fait moins rapidement que je ne l'espérais… J'avais pris de gros engagements pour cette fin de mois, et je n'ai pas encore reçu la totalité de la dot…

—Et vous vous trouvez gêné pour votre échéance.

—Absolument… Je m'adresse à vous… C'est pour trois ou quatre jours, dix jours au plus.

—Et de combien avez-vous besoin?

—Une somme considérable…

—Ah! fit le vieil avare sans s'effrayer. Combien?

—Trois cent mille francs…

Le vieux Samuel, dont les joues étaient jaunes comme les feuillets de sa Bible, devint tout rouge et faillit tomber à la renverse.

—Trois cent mille francs! répéta-t-il.

—Je sais, père Samuel, qu'avec un mot de vous je les ai dans une heure à la Banque.

—Mais jamais je ne ferai une affaire semblable sans garantie.

—Père Samuel, je vous connais trop pour avoir pensé autrement… Je vous signe une traite payable en dix jours… de trois cent vingt-cinq mille francs…

—Oui, fit Samuel…, mais ce n'est pas une garantie, ça…

—Ma signature, dit Séglin en riant de la brutale franchise du père
Samuel, ne vous paraît pas encore valoir ce chiffre.

—Monsieur Séglin, je n'ai pas la somme et pour la trouver je serai forcé moi-même de donner une garantie…

—J'avais prévu cela, Samuel… Vous êtes venu à la soirée que j'ai donnée à Auteuil, vous avez vu Mme Séglin…

—C'est, monsieur, la plus adorable femme du monde…, dit le vieil avare le regardant étonné et cherchant ce que le nom de Mme Séglin venait faire à propos de garantie.

—Mon cher Samuel, je sais que vous n'êtes pas homme à n'avoir vu que la beauté de Mme Séglin… vous avez remarqué ses bijoux…

—Ah! fit Samuel…. Eh bien! monsieur Séglin, je vais vous étonner, je ne me connais absolument pas en bijoux… Vous le savez, je fais plutôt des affaires de banque…

—Des affaires de?… interrogea en souriant Fernand.

—De banque, répéta très sérieusement Samuel… Mais j'ai entendu autour de moi les dames qui ne tarissaient pas sur la beauté des bijoux, et les estimaient être d'un prix fou…

—Environ le double de ce que je vous demande, cher monsieur Samuel…

—Et vous me donnez ces bijoux en garantie?..,

—Oui!…

—Vous les avez?…

—Les voici!

Et Séglin ouvrit le petit coffret et montra les brillants dans leur écrin. Samuel pensait. Et sa pensée, nous pouvons la suivre. Il se souvenait avoir entendu estimer, par des gens s'y connaissant, des spécialistes, les bijoux qui couvraient les épaules et pendaient aux oreilles de Mme Séglin plus de cinq cent mille francs…; car c'était vrai, le vieux Samuel ne se connaissait pas en joaillerie: il faisait de l'usure; papier et or étaient son affaire… Il faisait sonner et toucher l'or, et il mettait ses lunettes pour bien voir une signature… Mais, en cette affaire, il n'avait pas besoin d'être appréciateur, il connaissait l'origine des bijoux.

De plus il se disait: Maintenant la maison Séglin est sérieuse. Des gens qui avaient été s'informer chez le notaire avaient appris que la jeune femme apportait plus d'un million espèces… La situation de Séglin à cette heure était toute naturelle, sa gêne venait de la lenteur du versement en raison de l'éloignement de la famille. Mais ces versements étaient certains… Il ne courrait donc aucun risque en prêtant… Il s'agissait, l'affaire étant sûre, de la rendre bonne.

—Eh bien, demanda Séglin, il faut, Samuel, en finir promptement, car j'ai besoin de cet argent avant une heure…

—Monsieur Séglin, écoutez. Le Seigneur m'est témoin que je voudrais vous obliger, mais je ne peux pas faire une somme aussi considérable seul… Je serai forcé d'emprunter moi-même; pour avoir l'argent aussi rapidement, on va abuser de la situation et ce que vous m'offrez ne sera pas suffisant.

—Mais je vous offre vingt-cinq mille francs…

—Eh bien, comptez les commissions, les risques à courir…

—Quels risques? puisque vous avez le double de ce que je vous demande en bijoux…

—Oui, mais il faudra que vous me les vendiez…

—Comment les vendre?…

—C'est-à-dire que, pour faire des affaires régulières… Vous savez, je ne doute pas de vous, monsieur Séglin… Dieu m'en garde!… il faut que la chose soit régulière… On se fâche aujourd'hui ou demain… et puis on est traité d'usurier…

—Enfin, vous n'espérez pas que je vais vous vendre ces bijoux?…

—Mais, monsieur Séglin…, vous ne comprenez pas. Vous me vendez ces bijoux au prix de trois cent quarante mille francs… et je m'engage à vous les vendre pour pareille somme si vous les venez reprendre avant un mois.

—Bien… j'accepte ça… Mais que parlez-vous de quarante mille francs… pour un prêt de huit jours, dix jours?

—Comptez vous-même, monsieur Séglin… frais de commission… déplacement et intérêt.

—Mais c'est épouvantable!

—Voilà comme on compte toujours… On se dit: l'argent, pour en avoir dans ces conditions-là, vaut dix à douze pour cent; eh bien, on se dit: ce n'est que pour un mois… Mais c'est comme si cela était pour l'année; mon argent déplacé, qui m'assure que je trouverai un placement égal à celui que j'avais? Qui m'assure qu'il ne va pas dormir?…

—C'est de la folie… je ne puis pas pour un prêt de dix jours payer cette somme…

—Eh mon Dieu! monsieur Séglin, n'en parlons plus… Je vous assure que c'est en tremblant que je fais l'affaire… Je n'y tiens pas du tout… Voyez un autre… Nous ne nous fâcherons pas pour ça…

—Canaille, grognait Fernand entre ses dents en voyant le sourire du vieux requin qui sentait bien qu'il tenait sa proie…

—Samuel, dit-il tout haut, vous n'êtes pas raisonnable… Mais je n'ai pas le choix, faites les papiers… je vais signer…

—De votre main, monsieur Séglin, je vais vous dicter.

Et Fernand s'étant placé devant son bureau, le père Samuel lui dicta l'acte de vente, l'engagement de se libérer et le reçu; il lui donna en échange la promesse de remettre, moyennant trois cent quarante mille francs, les bijoux!…

—Vous pensez bien que je n'ai pas cette somme!…

—Nous allons aller chez vous…

—Il faut que j'aille chez trois amis la chercher… je ne vous mens pas…

—J'ai une voiture… je vais vous y conduire…

—C'est cela. Ah! ce n'est pas loin. Ils demeurent a deux pas de chez moi.

Ils sortirent. En passant devant les bureaux, Séglin vit le vieux Picard qui, pâle, tremblant, le regardait anxieux, semblant l'interroger. Il lui serra la main et lui dit tout bas:

—Si l'on vient de la Banque, retenez le garçon en disant que je suis chez moi. Je reviens dans dix minutes avec les fonds…

Le vieux Picard regarda le ciel et exhala un soupir de satisfaction.

Le père Samuel, tenant précieusement dans ses bras le petit sac de cuir qui contenait les bijoux, le serrant sur sa poitrine, montait dans la voiture avec Séglin.

Vingt minutes après, Fernand rentrait. Le garçon de banque attendait.
Séglin dit:

—Je ne pouvais pas ouvrir mon bureau… Vite, Picard, encaissez ça, et il lui donna quinze liasses de chacune vingt mille francs.

Le vieux Picard eut un tressaillement joyeux en glissant ses doigts secs dans le papier de la Banque; il tremblait pour arracher les épingles.

Séglin, négligemment accoté à la cheminée, prit un journal du matin et le parcourait tout en regardant les valeurs que l'on présentait. Picard étalait sur le plateau du guichet à mesure que le garçon de banque comptait:

—Vingt, quarante, soixante, quatre-vingt et cent, compta le garçon… Vingt, quarante, soixante, un, deux, trois quatre et cinq… cent soixante-cinq mille francs… C'est ça!… Voila!

—Merci, monsieur Picard! C'est bien ça!

Et le garçon de recette, ayant englouti la somme dans son portefeuille, se retira.

—Ce n'est pas toute l'échéance?…

—Oh non! les valeurs Wilson ne sont pas venues.

—Tiens, fit Séglin en plissant le front, elles n'ont pas été en banque…

—Peut-être une maison particulière les fera-t-elle toucher directement, il n'est que dix heures et demie.

—C'est probable… Vous n'avez pas besoin de moi?…

—Non, monsieur.

—Je retourne à Auteuil… Ce soir, après la caisse, vous m'apporterez le bordereau et les valeurs à Auteuil…, les effets Wilson.

—Bien, monsieur.

Et Séglin, le cœur léger, le sourire aux lèvres, alluma un cigare, traversa les magasins, sauta en voiture et se fit conduire à Auteuil…, disant en souriant à sa pensée:

—Petite belle aimée…, elle m'a sauvé sans le savoir… C'est en amour que je m'acquitterai de ça!… Mais je suis amoureux fou, ma parole d'honneur!

Et la voiture l'emporta vers Auteuil.