XII
OÙ LE LECTEUR SE RETROUVE EN PAYS DE CONNAISSANCE.
À cette heure, la belle Iza, la séduisante Mme Séglin, n'était plus la même; une fébrile agitation secouait ses membres délicats. Dans la voiture, accroupie dans un coin, l'œil ardent, le regard fixe, secouant la tête de temps en temps d'un air menaçant, elle était tout à fait transformée… Elle ne ressemblait guère à la timide, à la naïve, à la douce jeune fille que le tout Paris fashionable enviait et admirait: c'était simplement un joli petit monstre qui de ses dents pointues déchirait avec rage le mouchoir de riche dentelle avec lequel elle croyait essuyer ses lèvres, et qui, toute nerveuse, arrachait les effilés de soie de la tunique de son costume.
Elle se penchait à tout moment par la portière de la voiture pour voir si l'on approchait. Mais c'est une chose que tout le monde a observée, plus l'on a besoin de courir et plus les cochers dirigent lentement leurs chevaux. La règle, cette fois, était absolument suivie; le cocher, calme sur son siège, semblait être occupé d'un tout autre travail que de la conduite de ses chevaux.
D'abord en partant, bien décidé sans doute à ne pas fouetter en route ses quadrupèdes, il leur avait appliqué, pour les prévenir, un nombre généreux de solides coups de fouet; il était parti, suivant la Seine. Sans doute ennuyé de ressembler sur son char, son fouet à la main, au matinal citadin qui taquinait le goujon sur les bords du fleuve, il avait déposé son fouet sur le dessus de la voilure et plongeait ses doigts épais dans une large calotte, ressemblant à une quêteuse; il en tirait une pincée… soyons juste, une poignée de tabac qu'il glissait entre ses lèvres, après avoir dit:
—Espère! espère! l'air est fraîche, on va se chauffer un peu.
Et, sans doute pour se donner de l'exercice, pendant dix grandes minutes il mâcha, mâcha; lorsque ses mâchoires furent au repos, sa face engraissée d'un côté, il recommença sur ses chevaux la correction du début, en disant:
—Qu'est-ce que c'est? On prend du ris… on a peur du vent, on craint d'aller trop vite!… Avant là!
Et le fouet claqua et cingla à droite et à gauche; les chevaux, à la grande joie de Mme Séglin, faillirent s'emporter. La voiture ayant suivi les quais—on eût pu croire que le cocher avait une passion pour ce chemin—tourna dans la rue Saint-Paul, remonta la rue Saint-Antoine, la rue Charonne et s'arrêta enfin devant la grille de la petite maison que nous connaissons. Sur un coup de sifflet du cocher, on vint ouvrir, la voiture entra, suivit l'allée et s'arrêta devant le perron; les chevaux n'étaient pas arrêtés, que la belle Iza avait légèrement sauté à terre, avait ouvert la porte du vestibule et demandait à un nègre qui descendait à moitié vêtu:
—Le maître est levé?
—Maître? dit le nègre; c'est lui qui m'a éveillé en entendant la voiture.
—Cours dire que c'est moi…
Le nègre grimpa l'escalier; mais Iza, qui craignait de perdre du temps sans doute, le suivait… Elle attendit seulement à la porte de l'antichambre, lorsque, arrivé au premier, le nègre entra dans l'appartement. Il revint aussitôt et introduisit la jeune femme.
Iza entra dans une vaste chambre dont les tentures étaient baissées devant chaque fenêtre; au milieu était un lit à colonnes, rideaux fermés. Elle se dirigea vers ce lit et dit:
—Maître, maître, je viens vous parler.
—Je suis à toi, Iza; mais je t'entends… Qu'y a-t-il?
—Maître, vous m'avez dit d'obéir en tout, de dire oui toujours, de laisser faire, sans dire, au besoin sans voir…
—Oui; pourquoi me dis-tu cela?
—Parce que je n'ai pu empêcher ce qu'il a fait ce matin.
—Mais qu'a-t-il fait?
—Les beaux bijoux, les beaux diamants, il a tout volé, maître… tout!
—Enfin, tant mieux!
En entendant ces mots, Iza resta stupéfaite. La même voix dit:
—Attends une minute, Iza.
Une minute après, les lourdes tapisseries du lit se soulevèrent, et celui que nos lecteurs connaissent, le malheureux héros de notre histoire, parut. Ce n'était plus le même homme. Les quelques mois écoulés avaient laissé sur son front la trace de leur passage. Beau toujours, l'immobilité à laquelle l'opération du vieux Rig l'avait condamné changeait absolument sa physionomie; pour reconnaître dans l'homme nouveau l'heureux époux de Geneviève, il fallait avoir suivi les phases de sa transformation.
Autrefois, le visage toujours souriant vous accueillait. À cette heure, une rigidité froide clouait sur les lèvres de ceux qui lui parlaient la gaieté naissante. Était-ce bien seulement l'opération maladroite du vieux sauvage qui était la cause de ce changement? Assurément non! C'est que, depuis l'heure où il avait consenti à passer dans une tombe la terrible nuit qui le rendait libre, depuis cette heure, les pensées s'étaient heurtées dans son cerveau.
Pierre Davenne aimait Geneviève à l'adoration; le mouvement de honte, de colère passé… l'heure de la souffrance aiguë épuisée, la haine qu'il avait pour sa femme s'était insensiblement éteinte; non le pardon, mais la pitié était entrée dans son cœur. Il avait fait surveiller la vie nouvelle de sa veuve, et les misères honorablement supportées, le changement survenu dans la vie de Geneviève avaient arrêté momentanément ses projets de vengeance à son égard.
Au contraire, la vie de celui qu'il savait être le véritable auteur de tout était devenue plus malhonnêtement audacieuse; par l'introduction de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait été assuré que la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'écrouler le lendemain de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements; Séglin était un faussaire.
Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il était entraîné, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne raisonnait pas ses moyens; il fallait à tout prix faire face au péril: il y faisait face par le crime.
Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le vieil employé de la maison Séglin, Simon avait fouillé le bureau, regardé les livres, et il était venu déclarer à son maître que le compte particulier de Fernand Séglin donnait un passif de plus de douze cent mille francs.
Fernand avait lancé dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson, des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs… et Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du misérable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit à son amant, Pierre, à cette heure, était heureux que cette infamie n'eût pas eu lieu. Il avait cru le misérable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse qu'il avait trompée augmenta son ressentiment contre lui, en même temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle.
Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait de sa mère, il était arrivé qu'il avait embrassé l'enfant et avait pleuré.
Mais, en même temps que de ce côté la haine s'effaçait, le désir de se venger de Séglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison de Charonne, avait combiné, machiné et fait exécuter le mariage de son ancien ami.
À cette heure, il le tenait; à cette heure, la vengeance rêvée, voulue, s'offrait… et Séglin y avait aidé, car jamais, dans le jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Séglin, il n'avait pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans cœur, il le savait traître… Mais tout cela n'a rien à faire avec le code, et il croyait que Séglin était de ceux qui font du code leur Évangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont point au delà, qui ont enfin l'honnêteté légale… Point. Fernand n'avait point reculé; pour satisfaire à sa volonté d'être riche, il était devenu faussaire… et aujourd'hui, à l'heure où il espérait encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, où il se croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas présentées à l'échéance, mais qu'il gardait pour le jour où l'heure de la vengeance serait sonnée…
Pierre était vêtu d'un pantalon à pied et d'un veston de velours; il alla vers Iza et lui dit aussitôt:
—Il a pris tous tes bijoux?
—Oui, maître.
—Et tu n'as pas dit un mot?…
—Rien! vous me l'aviez défendu!
—Tant mieux! tant mieux!
Iza restait devant lui la bouche ouverte, ne pouvant pas comprendre son calme. La nature d'Iza ne la portait guère à parler; d'ordinaire, elle restait muette, obéissante, elle subissait placidement le sort; mais la circonstance, cette fois, lui semblant trop grave, elle ne put se retenir et dit:
—Maître, vous n'avez pas compris… Mais il a tout pris, tout… le gros collier, les bracelets… la grande parure… tout.
—Tant mieux!…
C'était trop pour la belle enfant; deux grosses larmes coulèrent de ses yeux, et elle dit:
—Ah maître! maître! j'avais promis à Georgeo que le jour où je retournerais vers lui je rapporterais les beaux bijoux!
—Tu les auras, Iza!… Mais, dis-moi ce qui s'est passé depuis deux jours chez toi; qu'a-t-il fait et comment a-t-il enlevé les bijoux?…
Iza lui raconta en détail la soirée et la matinée: elle avait feint de dormir et pas une seconde elle n'avait quitté de l'œil les agissements de son mari; elle l'avait vu fouiller les armoires, compulser des papiers, et enfin le matin s'en aller en évitant de l'éveiller, pour sortir en emportant les bijoux… Alors elle s'était levée aussitôt, avait couru à la voiture qui devait toujours attendre pendant les dix jours où tout devait se terminer.
Iza ayant terminé son récit, Pierre lui dit qu'on allait la reconduire à Auteuil, qu'elle avait bien fait de le venir prévenir aussitôt, mais qu'elle ne devait avoir aucune inquiétude sur les beaux bijoux, qu'ils lui seraient rendus.
Le visage de la belle Iza reprit se sérénité. Elle allait sortir, quand, se ravisant, elle revint vers Pierre et lui demanda.
—Maître, quand serai-je libre?
—Dans deux jours, Iza…, Georgeo ira te chercher…
—Oh! merci, maître…, fit Iza joyeuse en battant des mains.
Pierre Davenne siffla, Simon parut.
—Simon, dit Pierre, vite, reconduis Iza à Auteuil… Il faut être arrivé avant qu'on soit éveillé chez elle.
—Espère! espère! dit Simon, on y sera.
Et la belle Iza, heureuse et tranquille, partit suivie de Simon.