XXI

LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS.

Pendant que Fernand Séglin s'installait dans le petit pavillon de la rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec sa première jeunesse elle avait perdu les goûts simples qui la réjouissaient autrefois: la bohème lui semblait triste, et elle se décidait à rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si étrangement… Est-ce qu'elle pensait à retrouver son mari? Oh! non, pas une minute l'idée de Fernand ne vint à sa pensée, pendant le trajet du chemin de fer à Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la reçut aussitôt, et en la voyant il lui demanda:

—Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore à Paris?

—Maître, je ne puis partir… Je n'ai rien.

—Tu n'as rien?

—Maître, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il m'avait volés… Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de pièces d'or…

—Et tu n'as rien… Georgeo te les a pris?

—Comme moi, maître, Georgeo n'a rien.

—Pierre fronça les sourcils.

—Ainsi le vieux Rig ne vous a pas été porter hier matin à Boulogne le prix que nous avions fixé?

—Non, maître…

—Le vieux coquin, murmura Pierre.

Et il sonna sur un timbre. Le nègre parut.

—Appelle Simon…

Le nègre sortit. Pierre se tourna vers Iza:

—C'est Georgeo qui t'envoie?

—Non, maître!

—Où est-il?

—Je ne sais pas,… fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitté.

—Comment ça? que s'est-il passé entre vous?

—Rien, maître.

—Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage?

—Non, maître.

Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature:

—Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais?

—À vous, maître, je ne sais pas mentir… J'étais heureuse de partir avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le… pour me rendre libre, tout à toi… Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi… Alors je suis partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres… et quand je me suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a ri… Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête… Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises… Je me suis couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien là, libre, maître de soi… et je ne pouvais dormir. Au bout d'une heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture des senteurs d'huile âcre qui me portaient au cœur… Je ne pus dormir, j'avais hâte de voir le jour… Au matin, quand je me levai, j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire… Puis des gens qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine vêtue… qu'on me regardait… Quand Georgeo revint du marché, il me sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son pain sous le bras… Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale… et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je dormais si bien, où ça sentait si bon… Les effets que je portais me cuisaient sur la peau… et je pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour… Alors je me fis honte: je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain dur, le gros vin rouge, la viande noire… Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux plus être pauvre…

—Et Georgeo?

—Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu… et je suis venue…

—Tu ne veux plus le revoir?

—Jamais…

—Que vas-tu faire?

—Je ne le sais pas…, je serai riche!

—Tu n'aimes plus Georgeo… tu n'aimais pas Fernand?

—Il est mort…

Pierre Davenne savait que Fernand était vivant; mais il ne crut pas utile de détromper Iza.

On gratta à la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut.

En voyant Iza, il dit malgré lui:

—Tiens! la sauvage!

Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon avait repris son ancienne défroque. Il avait rattaché à ses oreilles ses grands anneaux d'or, il avait revêtu son pantalon étroit du genou et large sur le pied; il avait son grand châle rouge en ceinture, sa chemise à col lâche, nouée par une cravate sur laquelle était une ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot à raies bleues, puis la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'équilibre, qui était placé sur le derrière de la tête comme un chignon. En voyant Pierre le regarder des pieds à la tête, il lui dit joyeusement en changeant sa praline de côté:

—On a mis la petite tenue… Maintenant que l'autre n'est plus de ce monde, nous pouvons faire notre rentrée dedans… Voilà assez longtemps que je me déguise, ça semble bon de mettre des vêtements comme tout le monde.

Simon était persuadé qu'il était très élégamment vêtu.

—Simon, dit Pierre, sais-tu où nous pourrions bien trouver le vieux
Rig?

—Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou; mais ce soir il n'y sera plus.

—Je vais y aller, dit aussitôt Iza.

—Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner à Paris, descendre dans une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revêtir en Parisienne… Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu seras libre.

—Bien, maître…

Pierre écrivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or.

—Va à cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours…

Iza sortit aussitôt, et Pierre dit alors à Simon:

—Simon, le vieux sauvage a gardé l'argent qu'il devait porter à
Iza…

—Il disait qu'elle était chez lui…

—C'est faux…

—Les deux malheureux, au lieu de se dérober prudemment aux recherches, étaient obligés de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre… Il faut que tu me trouves le vieux Rig…

—Espère! espère! Je le trouverai… Ah!, le vieux coquin, il n'est pas content de sa part…

—Pour être certain de le trouver, il faut t'y rendre immédiatement…

—Je chasse dessus, tout de suite… En voilà un vieux gourmand… pas même laisser la solde à cette petite bellotte… Espère! espère! je vais le secouer, le vieux marsouin.

Il allait partir, et déjà il fouillait dans sa poche pour changer ses «munitions de bouche,» comme il disait.

Pierre le rappela:

—Ton homme est-il revenu de là-bas?

—Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours gardée comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un mot de ces gens-là… C'est muet comme des phoques, ça ne dit qu'un mot: «Passez votre chemin.»

—Sait-on où a été transporté Fernand?

—On ne sait rien… Il a été arrêté presque aussitôt après notre départ. Pour la blessure, il n'en était plus rien; le médecin ne s'est même pas aperçu de ce que le vieux Rig avait mis dessus…

—La maison est toujours gardée; ils espèrent que sa femme viendra, et la croient sa complice… Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou chez lui les fonds qui devaient servir à payer les traites…

—Je n'ai rien pu savoir par Martin… Le caissier n'est pas venu à la maison, et on croit qu'il s'est sauvé.

—Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauvé avec l'argent en apprenant la dégringolade de la maison…

—Espère! espère! mon lieutenant, je saurai tout ça ce soir… Je vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis après j'irai flâner par là… Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait me reconnaître, et, à cette heure, il ne flotte guère!…

—Allons, hâte-toi! Prends une voiture, j'attends…

—Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je vous l'amène.

Simon partit aussitôt en clignant de l'œil. Il était à peine sorti, que Pierre se levait à son tour, allait frapper discrètement à la porte d'une chambre voisine de la sienne… Une jeune femme vint ouvrir; en voyant Pierre, elle lui dit:

—Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie est encore endormie…

—Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine… Asseyez-vous, mon amie, et écoutez-moi.

La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire, Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance qu'elle exécutait… Sans espoir, elle voulait désespérer les autres.

Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant. Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon demandé:

—Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la!

Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque côté du fauteuil… Elle regarda son père, et jeta un cri en se dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort… Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse enfant criait, sanglotait et voulait mourir… Les voisins, accourus à ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces, répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette douleur.

La secousse produite par la mort de son père la força à prendre le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet appartement occupé par la mort… À l'heure où, évitant de faire du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même.

Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la mort, et les soins ne lui manquèrent pas… C'est Pierre qui la faisait veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne, où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne… Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car, dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la vengeance.

—Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je vous parle, la punition commence…

Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé.

—Fernand, vous le savez, a continué sa vie épouvantable, ne reculant devant aucun moyen pour satisfaire à ses désirs… Il aimait la vie grande, il l'a eue; il n'avait jamais aimé véritablement, il a aimé, il est fou d'amour.

—Je sais tout cela…, et la vengeance?…

—Hier, il est rentré chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais dans sa chambre…

—Vous!…

—Il a reculé devant moi comme devant un spectre…, et j'ai soulevé les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie dans les bras d'un autre.

—Eh bien? demanda Madeleine, l'œil ardent.

—Il a jeté un cri épouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher à la cheminée, le regard fixé sur les deux amants… Ceux-ci s'éveillèrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait à son complice: Tue-le! tue-le!

—Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux autres!

—Les amants se sauvèrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se venger, ce plaisir âpre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est venu l'arrêter comme faussaire… Il est en prison, et chaque nuit il pensera que celle qu'il aime est avec l'autre.

—En prison!… Il sera jugé… et acquitté?

—Fernand sera condamné, sa vie finira au bagne: il est à jamais perdu, et il aura dans son existence de condamné la pensée constante que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui… Dans ses rêves, il les entendra rire, il a le châtiment auquel nous l'avons condamné; la vie avec la honte et le désespoir, l'amour, comme un vautour, lui déchirant le cœur…

—C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine… Je ne sens en moi que de la haine.

—La moitié de l'œuvre est faite, à l'autre maintenant…

—Monsieur Pierre, pour…

—Ne prononcez pas son nom maudit…

—Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli…

—Non… Est-ce que vous avez oublié, vous?

—Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'était venu s'ajouter, à la faute commise par moi, la mort de mon père, le brave et loyal soldat, emportant dans l'éternité son nom flétri par son enfant… Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon père!…

—Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brisée; jamais je ne pardonnerai cette trahison, cette lâcheté;… jamais je ne pardonnerai ce doute qui me ronge en regardant le seul être que j'aime, Jeanne; ce doute qui revient sans cesse troubler mes pensées: Est-elle bien ma fille?… Et alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant.

—Oh!…

—Pourtant je l'aime!… ma fille… la sienne. Oh! à cette pensée, toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la mienne… Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera, j'irai jusqu'au bout, sans pitié…

—Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale… Mais la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la victime de sa nature… Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la mère vous n'avez pas assez puni l'épouse?

Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres pensées, ne répondait pas. Madeleine continua.

—Vous avez une volonté de fer… Je ne vous dis pas: oubliez, pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la… Et puis, est-il possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime…

—C'est le châtiment…, dit Pierre d'une voix sourde.

—Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et l'enfant perdu!…

Pierre redressa la tête.

—Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que mon cœur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?… Je suis resté austère, chaste… C'est qu'il y a là un amour profond, un amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme…, mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate…, mais je l'aime; Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je l'aime, entendez-vous?… J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser… Cet amour, que je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur protestent, cet amour devient de la haine… Non! j'ai trop souffert pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier.

—Mais que voulez-vous donc?…

—Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer sur sa tombe.

—Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, pitié pour la mère…

—Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mêlez jamais le nom de l'enfant au souvenir de la mère.

—Pitié, au moins… Dieu pardonne, lui…

—Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y a pas l'éternité pour le châtiment?…

Puis changeant brusquement…

—Madeleine vous êtes vengée… Ne parlons jamais de tout ceci; c'est seul que je veux agir…

—Prenez garde!… c'est vous qui allez devenir criminel…

Pierre haussa les épaules.

—Comme le bourreau!… Adieu, Madeleine, laissez-moi… et retournez près de Jeanne.

Et comme, tout fiévreux, il se promenait dans la chambre, elle dit à mi-voix en sortant:

—Pauvre homme!

Et Madeleine de Soizé sortit de la chambre, attristée par cette grande douleur, épouvantée par cette haine, mais respectueuse devant cette force de volonté. Pierre, sombre, restait l'œil fixe, sans regard, la pensée tout entière sur le but qu'il poursuivait.

Pendant ce temps Simon obéissant s'était rendu à Montmartre dans la rue étroite où le vieux Rig résidait depuis qu'il avait été chargé de jouer plusieurs rôles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que le sauvage avait couché là; mais il était sorti au lever du jour. Sa vie, avait-on dit, était très régulière depuis quelque temps, et il était probable qu'il ne tarderait pas à revenir; assurément il devait être dans le quartier! Simon ne fut pas embarrassé; il avisa, en face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac augmenté d'un débit de liqueur.

La grande salle du premier étage était occupée par un billard.

Simon se dit aussitôt:

—Le vieux gredin tire des bordées dans les environs… Espère! espère! J'entre là, je monte au premier, je me mets de quart à la fenêtre… Il y a des munitions dans le dessous… Espère! espère!…

Il entra dans le débit de tabac, renouvela sa boîte de «pralines» et dit à la marchande stupéfaite:

—J'espère un ami, je monte dans le dessus… Et je me place en vigie… Il faut de l'œil… faites-moi servir un verre pour brûler le quart…

—Qu'est-ce que vous demandez… un petit verre?

—Envoyez-en un grand… et qu'on oublie la bouteille… Si la vieille carcasse fait des escales, il n'abordera peut-être pas avant la soupe… Espère! espère! Je vas me monter.

Et, ainsi qu'il le disait, au grand ébahissement de la débitante, ayant renouvelé sa praline, il monta au premier étage… Les longues, les éternelles heures passées à bord, devant l'immensité muette, avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un siège, se mit à califourchon dessus, et accoudé sur le dossier, le menton dans ses mains, le visage si près de la vitre que son haleine la couvrait de buée, il guetta l'arrivée du vieux Rig. Sur une table près de lui le garçon avait placé une bouteille de cognac et le verre.

La bouteille était presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon se leva de son siège, pour descendre renouveler ses munitions… La marchande de tabac, très intriguée et peu rassurée par cet homme qui depuis le matin était dans la maison et qui à chaque demande du garçon n'avait répondu que:

—Espère!… espère! file dans ta cale,… fit un effort pour lui demander:

—Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc?

—Espère! espère… C'est le vieux marsouin d'en face… Je l'attendrai plutôt jusqu'à demain.

La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit naïvement:

—Marsouin? je ne connais pas ce nom-là dans le quartier.

D'abord Simon crut que la vieille débitante voulait se moquer de lui; il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace à la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrière… et Simon, se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes d'armes avec la main sur le corsage abondant de la débitante scandalisée, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du matelot.

—On veut donc rire, la maman?

—Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!… A-t-on jamais vu?… Où vous croyez-vous?…

C'est en se tordant de rire que le matelot s'écria:

—Espère! espère!… Alors, il ne s'appelle pas Marsouin… C'est le vieux Rig dont je parle…

La vieille dame ne répondit plus. Ce fut le garçon qui dit:

—Ah! je ne sais pas si c'est son nom…; mais ce doit être cette espèce de vieux hibou d'en face.

—Oui, fit la débitante avec dégoût, ce doit être votre ami… Un vieux sale…

—Vieux sale… c'est lui…

—Ah bien! fit le garçon, vous ne le verrez pas… Il sort d'ici…

—Comment! d'ici?…

—Absolument… il a acheté un timbre-poste. Il avait une petite valise…

—Une petite valise… Il se sauve… Espère! espère! Je te vas mettre le grappin dessus.

Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant étourdis, effrayés, et la patronne et le garçon.

Il faisait presque nuit; toute la journée le matelot était resté là, solide au poste… et il avait perdu son temps. Mais Simon n'était pas homme à ne pas exécuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne lui avait dit:

—Va me chercher Rig…

Et mort ou vif, Simon ramènerait Rig…

Où allait-il à cette heure? Il aurait été bien embarrassé pour le dire lui-même… Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour se consoler, en changeant sa praline de joue:

—Espère! espère! je t'aurai, ancien.

Arrivé en courant sur les boulevards extérieurs, il lut sur l'omnibus: Montrouge. Ce fut comme une révélation. Rig se sauvait; mais assurément, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'étrange demeure où il l'avait trouvé. Simon courut après la voiture, et, donnant ses trois sous au conducteur en s'élançant sur l'impériale, il s'écria dans son bon rire:

—Ouf! là, dans la hune!

Il se mit près du cocher. Cinq minutes après il lui offrait une praline… Dix minutes après il était presque debout, un genou sur la banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction de la voiture et la tête presque sur l'épaule du cocher… Ils étaient déjà très amis… Simon lui racontait que, dans ses voyages, il avait été dans un pays où les chevaux avaient un siège naturel sur la croupe; en achetant la bête, on avait à la fois le cheval et la voiture… On pouvait y tenir trois… Le cocher lui demanda s'il y avait une capote. Simon faillit se fâcher, mais ce fut l'affaire d'une seconde; il continua en racontant qu'avec la crinière intelligemment nattée, on se faisait les guides…

Arrivé à Montrouge, il paya une bonne bouteille à son voisin… d'une heure… et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea vers le bizarre village où nous avons déjà mené le lecteur.