XXII

DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES.

L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours. Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés, restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle les huttes des nomades.

Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine, partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le vent d'enlever les loques de la baraque.

Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres, était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte, et seul, il empilait dans sa grande voiture entre-sort toutes les étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants, s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté.

Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus taciturne.

Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres, était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna personne.

Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière, s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il mettait à son cheval.

Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il se demandait de quel travail il allait payer ça… Le vieux Rig était fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque chose.

Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé, il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir, lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte, pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un ton bref:

—Il était temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur était parti…

Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitôt éteint sa lanterne. Ainsi placé absolument dans l'ombre, il n'était pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se détacher plus noire sur l'obscurité moins intense de la nuit… Et, pour dépister le grand Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre côté de la pièce.

—Rig, dit Georgeo, tu avais comploté avec Iza de me voler. Vous avez reçu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre…

—Je n'ai pas ta part…

—Alors tu l'as remise à Iza… Mène-moi où tu caches Iza…

—Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges… Geo, va retrouver la fille… et laisse le vieux Rig…

—Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra…

—Comme ça, fit le vieux Rig narquois.

—Vieux Rig, je pardonnerai à ton âge; mais rends-moi l'argent.

Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne répondit pas; il manœuvrait pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle où il s'était retiré d'abord et dit:

—Geo est un grand niais d'être venu se fâcher avec Rig…

Il vit que Geo étendait le bras dans la direction d'où la voix était partie, il se recula aussitôt. Geo faisait un pas pour être plus près de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger son coup:

—Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme?

Le vieux Sauvage avait tiré de sa ceinture un long couteau à large lame, semblable à un coutelas de boucher: il se glissait derrière le grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'où il avait entendu du bruit… En même temps, il sentait comme un coup de poing dans le dos: il voulut se retourner pour se défendre; mais il étouffait, son arme lui échappa des mains, et, sans qu'il pût prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre.

Le vieux Rig, qui s'était reculé dans le coin du bouge où il avait jeté sa lanterne, la rallumait vivement.

Dès qu'il eut de la lumière, il alla attentivement regarder le cadavre… Il avait oublié le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour éviter le sang… Étant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien entendu autour d'eux, il rentra; comme c'était un homme soigneux que le vieux sauvage, tout en réfléchissant à ce qu'il allait faire du cadavre afin de n'être pas recherché le lendemain, il fouillait les poches du grand Geo, prenait une poignée de louis qu'il avait dans sa ceinture,—les louis qu'Iza avait apportés quelques jours avant son mariage,—et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il disait tout bas, le vieux Rig:

—Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte avant le retour habituel, dans six mois… C'est ça! Grand Geo, tu vas reposer dans ton lit, plains-toi donc?… Le gourmand qui voulait sa part…

Le vieux sauvage éteignit sa lanterne et se glissa à travers les cahutes. Arrivé devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument, qui ne le quittait jamais, à peu près semblable à celui dont se servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en demandait l'usage, il disait même qu'il l'employait à cet usage, et, le glissant dans la serrure avec une vivacité et une adresse prodigieuses, il ouvrit la porte.

Il courut aussitôt à sa voiture… Il caressa son cheval en disant:

—Nous allons partir, Jupiter…; tout à l'heure, mon vieux…

Le chien sous la voiture eut un grognement…

—Qu'est-ce que c'est, Radis? fit à mi-voix Rig fronçant les sourcils et regardant autour de lui… Tout était calme, il caressa le chien qui se recoucha en attendant…

—Rien! une fausse alerte!… Celui qui viendrait me déranger à cette heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard fauve.

Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,—nous avons dit que Rig était d'une force extraordinaire;—il l'enleva comme une plume, les pieds battant d'un côté, la tête et les bras de l'autre, évitant de se tacher de sang, et il courut jusqu'à la demeure du misérable. Arrivé, il se mit à genoux et étendit le corps par terre; il allait se relever lorsqu'il reçut un choc effroyable sur la tête; il se dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se débattre, mais on était couché sur lui et on le ficelait. Le vieux Rig était pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir à qui il avait affaire en entendant:

—Espère! espère! vieux coquin… Ah! on veut manger tout, à soi seul… Vieux gabier, potence à l'ail, tu vaux cher… Quelle chance, hein! que je fasse bien les épissures. Es-tu gentiment ficelé?… Vieux sauvage, si je t'ai cassé quelque chose…, espère, espère, nous ne le perdrons pas: tout est attaché solidement.

—Simon…, tu payeras cher ta trahison…

—Comment, vieux coquin… Ne redis pas ce mot-là, je te colle des pichenettes sur le nez… Vieille carcasse à potence; pour une fois que l'on a confiance en toi.—C'est vrai qu'il fallait être naïf.—Je le disais au lieutenant… Le pauvre garçon qui vient te réclamer ses sous, et tu le tues… Tu vas être lourd à emporter; dis donc, sauvage, si j'allais chercher les gendarmes… Ce sera pour une autre fois,… le lieutenant veut te parler… Comme je ne te déshabillerai pas… ça te va bien les ficelles… Je ferai les gestes quand tu parleras… Espère! espère!

Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le vieux Rig… encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait appliqué sur la tête pour annoncer son arrivée.

—Tu n'as pas été gentil avec Georgeo… Ah! vieux polisson, peut-être que tu étais jaloux à cause de la sauvage… Mais faut dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme ça que tu entretiens celles auxquelles tu portes intérêt… Allons, Rig, maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son épaule. Il sortait; le vieux sauvage, prudent, dit:

—Simon, ferme la porte.

—A-t-il une tête! il pense à tout; tu ne veux pas que ton ami Geo s'enrhume. Et, obéissant, il ferma la porte.

Simon était un minutieux: il s'assura que la porte était bien fermée, et il dit alors au vieux Rig:

—Tu peux être tranquille, te voilà pour six mois absolument à l'abri… S'il prenait l'idée à Simon d'être désagréable au vieux coquin qu'il a pour camarade… il n'aura qu'à aller prier la police d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un ancien à le dénoncer… N'est-ce pas, vieux coquin?

Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'épaule. Arrivé près de la voiture Radis grogna, menaçant; heureusement il était attaché… Simon présenta au chien la face du vieux Rig.

—C'est ton maître que tu veux… Renifle ça et taisons-nous.

Le chien, en sentant son maître, frétilla gaiement de la queue et se tut. Simon alla étendre son ballot,—le sauvage,—dans la voiture, derrière la banquette.

—Vois-tu, je te couche là, la tête de ce côté pour que nous puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es bien comme ça? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tête haute… C'est moi qui vais conduire… Tu n'oublies rien? Parle avant le départ… pendant que je vais me chausser… Tu n'avais pas remarqué que j'étais pieds nus… Je vais te conter ça, sauvage…

Et Simon, ayant couché Rig sur la banquette, avait été prendre ses souliers dans un coin; il s'était assis sur le marchepied de la voiture, et se chaussait; il continua:

—Je te cherche depuis ce matin… Je m'étais dit: Espère! espère! Je l'aborderai bien par delà le jour, le vieux. Rien… J'arrive juste au moment où tu déménages, je te vois, le chien se met à crier… je me cache et me déchausse… je change de vent et j'arrive juste au moment où tu portais ton dernier paquet… mais pas dans ta voiture… Là, maintenant, nous allons partir…

Simon était chaussé; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien à son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'écria:

—Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de même?… Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet… Attends, ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il faut laisser jeûner le pauvre monde… Nous allons te donner un bonbon, vieux gourmand.

Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile:

—Ouvrez la bouche et ne mordez pas… ou sans ça… je tape! Là! vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit joyeusement.

Rig disait:

—Où vas-tu?

—Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant… Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!… Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la misère… Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un sort…

Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir: il n'ouvrait l'œil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval. Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre; à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien comme le diable, se tenant à l'avant ainsi qu'il disait, tenant son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les lumières des voitures qui s'avançaient devant lui…

—Bon sang… En v'là un qui va m'aborder!… Et vire donc, eh! vieille carcasse… Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans… et potence à l'ail!… tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord… appuie donc… Quoi que tu dis!… Espère! espère!… On a l'œil… Hue donc!

Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre:

—Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça avait flotté comme nous… Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais faire des bêtises avec Simon… sinon, ça tourne mal… Tu te croyais malin, tu te disais: Simon est une vieille plie…, bête comme une morue… Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille… Simon est solide au poste… l'œil au quart… Le lieutenant a dit: Il faut que tu me ramènes le vieux sauvage avec l'argent… Tu vois, je t'amène avec tout ton bazar… Hein! et ça a été vite… On tournait une rue et les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour répondre aux injures du cocher:

—Qu'est-ce que tu dis?… Appuie à bâbord, sale marsouin; appuie ou je t'aborde et je te coule.

Lorsque Simon arriva à Charonne, il fit entrer la voiture dans la longue allée, dit au nègre de dételer le cheval et, chargeant sur son épaule le corps ficelé du vieux sauvage, il le monta dans la chambre de Davenne.

—Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier colis.

—Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'était possible à amener vivant que comme ça…

—Il a refusé de venir?

—Je ne le lui ai pas demandé… Mais comme il serait gêné pour parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici…

Et Simon raconta son expédition dans tous ses détails… Il termina:

—Le grand point était de venir avec son sac… Vous voyez qu'il a encore été gentil, le vieux coquin; il m'a prêté sa voiture… je crois même qu'il m'aurait peut-être invité à prendre un verre; mais c'est parce qu'il était certain que je refuserais… Il ne s'agit plus que de faire une perquisition dans la voiture.

Rig eut un regard de haine.

—Ne nous fâchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres, il ne te prendra rien.

Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de flammes, il lisait sur le visage du vieux misérable de quelle rage l'avait empli la réussite de Simon. S'adressant à son matelot:

—Simon, rends-le libre…

—Espère! espère! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied…

Et, obéissant à son maître, il dénouait rapidement les cordes. Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains à sa ceinture sous sa houppelande, en même temps que son regard fauve regardait en dessous le matelot… Celui-ci éclata de rire en disant:

—Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laissé tes joujoux après toi?… Bébête, va… Tu sais bien que depuis quelques mois nous faisons campagne ensemble,—et il montrait un couteau et un revolver.

—Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai été te chercher et que je t'ai demandé ce que tu voulais, c'est toi qui as fixé les conditions?

—Oui, maître, fit le vieux matelot, courbé, comme humilié et regardant en dessous.

—Ai-je tenu mes engagements?

—Oui, maître…, et je ne réclame rien!

—Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza… pour jouer le rôle de Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta liberté; qui a fixé le prix?…

—Moi! maître!

—Tu m'as amené Iza, tu m'as amené Georgeo, et chaque fois ai-je payé tes services?

—Oui, maître.

—Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune… Pourquoi ne veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mènes? Pourquoi veux-tu voler même tes frères?

—Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;… qu'Iza sera toujours riche maintenant..

—Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire obéir certaine histoire arrivée à bord de la Souveraine

Le vieux sauvage baissa la tête…

—Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses traître; enfin, si cette pensée me venait, j'enverrais ton signalement au bas du rapport du capitaine de la Souveraine, au procureur impérial; je l'inviterais à passer par ton cloaque de Montrouge, et, lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du coupable. M'as-tu compris?

—Si le maître parlait…, moi aussi je parlerais.

—Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les bras. Simon clignait de l'œil et troussait ses manches, s'apprêtant, au premier signe, à sauter sur le sauvage.

—Je me suis fait mourir…, puis tu m'as sauvé…, et j'ai renoncé à voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il à dire à cela?

—Alors que craignez-vous?…

—Je veux que tu comprennes que je n'ai rien à craindre. Il ne me plaît pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a là ni délit ni crime… Souviens-toi donc que je ne relève que de ma conscience et non de la justice… Mais, autour de ce que tu sais, je veux le silence;… entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai violemment…

Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux baissés. Pierre reprit:

—L'or de Georgeo est à toi avec le sang qui le tache…; mais tu vas rendre la part d'Iza… Où est-elle?

—L'argent d'Iza est à moi!…

—Que dis-tu? demanda sévèrement Pierre, qui d'un signe ordonna à Simon de sortir. Simon cligna de l'œil semblant dire qu'il comprenait, et il sortit.

—Je dis… Je vous ai servi, vous m'avez payé…, je n'ai rien à vous réclamer… Mais vous n'avez rien à voir dans ce qui regarde Iza… Vous ne connaissiez pas Iza: elle était chez moi; c'est moi qui l'avais arrachée des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui l'ai amenée à Paris, c'est moi qui l'ai nourrie… Iza était ma domestique, et dans son pays on dirait mon esclave… C'est pour moi qu'elle travaillait lorsque je l'ai amenée chez vous, et ce qu'elle a gagné est à moi. Rig est vieux… Rig a eu assez de mal à gagner sa vie, à assurer le pain de ses vieux jours. Iza était une pauvrette bonne à rien… et Rig l'a prise quand même… Mais si le vieux Rig l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle…

—Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait à Iza, suivant nos conventions, t'appartient; je t'ai donné cinq mille francs pour ton expérience, cinq mille francs pour jouer le rôle de vieux Moldave, cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil… et aujourd'hui tu n'es pas satisfait…

—Iza était ma servante…

—Lorsque j'ai chargé Iza du rôle qu'elle a joué…, je t'ai payé encore; tu l'oublies, et la misérable petite n'a consenti à prendre le nom du coquin qu'à un prix arrêté entre nous… Est-ce qu'aujourd'hui tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?… Et tu oublies toujours Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il haïssait cependant, qui me l'as fait connaître… Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la part d'Iza.

—Personne ne reprendra à Rig l'argent qui est à lui… Là-bas, il m'a surpris; mais ici, je suis libre.

Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait déjà regardé, deux fois autour de lui—comme le fauve, prêt à s'élancer, cherche la voie qu'il suivra,—calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrêt…; puis, le doigt sur la détente:

—Rig m'appartient… Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains.
S'il essaye de fuir, je l'étends à mes pieds.

En voyant le canon de l'arme dirigé sur lui, le vieux sauvage eut un tressaillement involontaire qu'il réprima aussitôt; il dirigea son regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'exécution de la menace, mais il se redressa crânement aussitôt en disant:

—Je ne fuirai pas, vous lâcheriez la police à mes trousses; mais je ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient…

—Et si je te faisais arrêter?

—Vous ne le ferez pas… Vous n'avez pas à craindre la police…, mais vos intérêts vous obligent à ne pas le faire. Et en disant ces mots il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai.

Pierre dit brusquement:

—Finissons-en, veux-tu être tranquille…? Veux-tu que j'oublie ce que tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois jours, Rig,… dans trois jours, entends-tu? les intérêts que j'ai à ménager seront satisfaits… et je pourrais te livrer à la justice… Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie… Veux-tu?

Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se fermèrent bien…; mais se domptant et raidissant les bras, les poings fermés, comme pour imposer nerveusement à lui-même sa volonté, il dit en serrant les dents:

—Non! non! l'argent est à moi… Et puis je ne crois pas à tout cela…

—Rig, réfléchis!

Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrière était ouverte, le bras armé de Pierre était baissé; en une seconde il pensa que Davenne était incapable de le poursuivre pour une somme d'argent, qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger à rendre l'or volé. Il répondit:

—Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!… L'argent d'Iza, c'est le mien.

Et d'un saut prodigieux en arrière, il se trouva sur l'escalier, il glissa plutôt qu'il ne descendit, bousculant tout.

Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit métallique qui fit aussitôt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de l'autre. On entendait crier dans l'ombre.

—Ah! vieille potence, tu m'as abordé… Espère! espère!… ne te baisse pas, vieux gredin…ou je t'étrangle.

La lumière apportée par Pierre éclaira la scène. Simon tenait le vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait à écraser le matelot sur les barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de cuir de Russie tout garni de platine, éventré et duquel tombait, ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or… C'était la sacoche d'Iza que le matelot avait été reprendre dans la voiture du vieux sauvage…

Aussi, en voyant l'or qu'il avait caché pris par Simon, était-il décidé à en finir avec le matelot; mais si l'un était adroit, l'autre était plus jeune et plus fort.

Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trésor d'Iza; un large rire s'étendait sur sa grande bouche: c'est que, pour la retrouver, il s'était fait aider par le nègre, et à eux deux ils avaient tout bouleversé dans l'entre-sort. Chaque fois qu'une fiole lui tombait sous la main, Simon disait au nègre qui se nommait Ali:

—Tu sais, Rissolé, goûte pas à ça, ma vieille…, ça te rendrait pâle…, c'est de la poison.

Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement rangées, allaient se perdre dans les chiffons.

Lorsque Simon avait trouvé le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier cadeau que Pierre avait fait à Iza, il s'était écrié joyeusement:

—Espère! espère! tu peux atteler… j'ai l'affaire…

C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entièrement exécuté les ordres de son lieutenant, il se précipita dans l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tête en avant, dans l'ombre, habitué à la maison… C'est à ce moment que le vieux sauvage se sauvait, menaçant. La tête de Simon donna dans la carcasse du vieux Rig, le choc eut pour résultat de faire tomber les deux hommes de côté; près de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or jaillissant tinta… Rig eut un éclat de rage.

—Potence à l'ail! avait crié Simon dans l'abordage.

Ce juron avait suffi à Rigobert pour savoir à qui il avait affaire…; le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait de faire, et, fou de colère, de rage, de haine et de lui-même, il cria:

—Ah! c'est toi… Je vais te finir là…

C'est alors que Simon, le reconnaissant à son tour, avait étendu ses longs bras et ses mains de fer avaient serré comme dans un carcan le col du vieux sorcier… Mais le cou de Rig était bien mince… et bien dur.

Alors Simon avait reçu un coup de poing, un coup de poing énorme; il avait heureusement frappé sur la joue gonflée, ça avait amorti le coup; mais la pression trop forte avait rendu «la praline» amère. Oh! alors, le vieux Rig gâtant ce que Simon disait qu'il y avait de meilleur dans la vie…, le vieux Rig était un homme perdu…; les doigts se serraient sur son cou…

Pierre Devenue parut…; il ordonna à Simon de lâcher le vieux Rig, qui tirait la langue…

Ce fut pour Simon un ordre difficile à exécuter, il regarda deux fois
Pierre; son regard était suppliant… Pierre dit:

—Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza.

Simon lâcha Rig, mais en lui disant tout bas:

—Toi, vieux gredin, tu abîmes ma nourriture…; nous nous retrouverons… Espère! espère!

Rig, souple, s'était laissé glisser; il avait déjà repris la sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se retirer à reculons, humilié… Pierre descendit deux marches, lui plaça le canon du revolver sur le front en disant:

—Laisse l'or que tu as volé, misérable, ou cette fois, vieux brigand, je te fais sauter la cervelle.

Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il vit qu'il était condamné s'il n'obéissait pas; il descendit alors à reculons, grinçant des dents, n'osant dire haut les blasphèmes, les injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il suffirait d'une seconde d'hésitation pour que Pierre l'étendît sur le tapis tout ruisselant d'or.

Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se contenir; il avait pris à pleine main dans sa boîte à praline… et il mâchait, il mâchait de rage, de colère, è croire qu'il voulait se mordre la joue.

Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombée, il exclama le plus odieux blasphème… Il courut vers sa voiture, elle était attelée, il sauta sur son siège, et montrant le poing vers la maison, il s'écria menaçant:

—C'est ta condamnation que tu viens de signer là?… L'argent que tu as pris à Rig, il faut qu'il le regagne… Il le regagnera en vendant ta peau!… Hue! là, Jupiter, hue!… et il enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet.