XXIII
OÙ RIG RETROUVE UNE FAMILLE.
Le vieux Rig revint vers Paris, et, suivant le boulevard qui borde le Père-Lachaise, il arriva dans le quartier Saint-Maur; il connaissait dans la rue de ce nom un terrain vague, dans lequel il avait été autorisé à remiser plusieurs fois sa voiture; comme la voiture de Rig était également sa maison d'habitation, c'est dire qu'il avait habité le quartier déjà. Le soir même il était installé; le vieux cheval restauré se retrouvait à l'écurie, sous un appentis en planches, et si le râtelier était sobrement garni, il avait la ressource des hautes herbes qui couvraient le terrain et dans lesquelles Radis bondissait joyeusement.
Le vieux sauvage, enfermé dans sa tanière, le sourcil froncé, la bouche méchante, arrêtait le plan des nouvelles infamies qu'il devait commettre pour recouvrer la valeur de la somme qui lui avait été reprise, et pour se venger des humiliations qu'il avait subies.
Assurément, malgré tout ce qu'il avait dit, Davenne devait craindre que le secret de son existence ne fût révélé. Huit jours avant, Fernand aurait payé ses services ce qu'il aurait voulu; aujourd'hui, Fernand était entre les mains de la justice; toute tentative de ce côté risquait de compromettre le vieux sauvage et peut-être de l'envoyer rejoindre Fernand.
Il éloigna cette pensée. Une autre personne avait un grand intérêt à savoir que Pierre existait, que la scène mortelle n'était qu'une comédie: c'était la femme même de Pierre, Mme Davenne. C'est vers cette femme qu'il fallait diriger ses efforts; c'est elle qu'il fallait retrouver et à elle qu'il fallait vendre le secret le plus cher possible. Le sauvage pensait que Mme Davenne devait avoir une fortune égale à celle de son mari, c'est-à-dire qui lui permettrait de payer cher une révélation de cette importance.
Une fois qu'il aurait l'argent nécessaire et lorsque la femme de Davenne commencerait les démarches pour s'assurer de l'existence de son mari, il s'occuperait de Simon, c'est-à-dire qu'il le dénoncerait dans une lettre anonyme comme ayant tout fait, ayant servi de témoin pour attester le décès; il ajouterait que Simon avait aidé Fernand dans ses escroqueries. Avec ça il était à peu près certain que celui qu'il qualifiait de traître irait finir ses jours dans une bonne prison. Tout bien arrêté dans son esprit, il sourit; il était content; il s'étendit sur son grabat et il s'endormit calme comme un juste qui a dignement rempli sa journée.
Il en rêva toute la nuit: il était payé le double de la somme qui lui avait été prise; il voyait Simon se traîner à ses genoux, lui demandant grâce, et il tirait la corde pour le pendre… Jamais Rig n'avait été aussi heureux… Du crime de la veille, du grand Geo couché dans sa bauge à Montrouge, pas la moindre pensée.
Oh! c'était un fort, le vieux Rig: quand il commettait une mauvaise action, la main tournée, il n'y pensait plus.
Il s'éveilla au matin calme et l'esprit léger; il ne dérangea rien dans sa voiture, étant décidé à hâter la petite infamie qu'il préméditait et à aller aussitôt le plus loin possible pour se mettre à l'abri de ceux qui n'allaient pas manquer de le rechercher, dès qu'ils s'apercevraient de sa conduite. Rig fit sa cuisine et, tout en déjeunant, il cherchait comment il pourrait retrouver Mme Davenne. La même idée qu'avait eue Séglin lui vint. Il allait se rendre rue Payenne; assurément, celle qu'il voulait retrouver ne demeurait plus là; mais, avec un peu d'intelligence, il interrogerait quelques personnes du quartier, et il ne devait pas manquer d'avoir bientôt tous les renseignements qu'il demandait.
Pour être bien reçu, pour trouver des gens disposés à répondre, il fallait ne pas avoir l'air d'un vieux vagabond. C'est ce que pensa Rig, qui chercha une minute comment il allait se vêtir… Il fouilla dans sa grande malle et en sortit deux costumes très beaux, avec lesquels il avait joué le rôle du vieil oncle d'Iza, le vieux Zintski. Fernand n'étant plus à craindre, ne courant pas le risque de le rencontrer, le vieux Rig pouvait redevenir le Moldave millionnaire et faire de nouvelles dupes. Il s'habilla soigneusement et se fit le visage du rôle; puis, content de lui, il se dirigea vers la rue Payenne. Il alla naturellement dans la maison qui faisait face à l'ancienne demeure de Pierre et entra chez le concierge.
—Monsieur, dit-il, seriez-vous assez aimable pour me donner des renseignements sur deux personnes qui habitaient le quartier l'an passé et que des intérêts de famille me font rechercher?
En voyant l'air aimable, doux et le costume étrange de celui qui se présentait, le concierge s'empressa, lui offrit un siège et lui dit:
—Monsieur, je me mets entièrement à votre disposition.
—Vous vous souvenez peut-être des personnes qui habitaient le petit pavillon en face de chez vous?
—Oui, monsieur, parfaitement: M. Pierre Davenne.
—C'est cela même.
—M. Davenne est mort.
—Je sais cela; mais je voudrais savoir où réside maintenant sa veuve.
—Ma foi monsieur, cette question m'a déjà été faite dernièrement… Nous l'ignorons absolument; mais en allant chez le notaire de la famille, qui demeure près d'ici, vous serez assurément renseigné.
Le vieux Rig avait une antipathie particulière pour tous les officiers ministériels: il n'aurait jamais osé aller chez le notaire de celui qu'il avait fait disparaître de ce monde; le vieux était prudent: il n'était pas certain,—jugeant les autres à sa valeur;—que le notaire n'eût pas eu connaissance de la mort simulée de Pierre Davenne, il dit donc:
—Je ne voudrais pas aller chez le notaire: je voudrais avoir des renseignements particuliers assez discrètement pour qu'ils ne révélassent pas les recherches que je fais; cela est utile pour sauvegarder les intérêts que je défends.
—Mon Dieu, monsieur, je ne pourrai vous donner d'autres renseignements que ceux-ci: Après la mort de Pierre Davenne, la veuve fut relevée un soir dans la rue, malade, mourante; on la transporta chez elle, des soins lui furent donnés; mais elle était dans un état tel qu'on dut la conduire dans une maison de santé. La malheureuse, songez; perdre en moins de deux jours son mari, un tout jeune homme qu'elle adorait, son enfant disparue, on ne sait comment… Elle était comme folle. C'est alors que le notaire de la famille…, je dis de la famille, on n'a jamais vu personne, le notaire vint et fit faire la vente.
—Ah! on a vendu? fit Rig.
—Oui
—Est-ce que la vente a rapporté beaucoup d'argent? Savez-vous à peu près le chiffre qu'elle a atteint?
—Ma foi non, c'était très joli, vous savez, c'étaient des gens qu'avaient pas besoin, des gens riches. C'était splendide chez eux, des meubles d'art, des choses superbes; tout le quartier était à la vente.
—Ç'a été cher? fit Rig, persistant.
—Ça, je ne peux pas vous dire. Ça a dû rapporter beaucoup d'argent; il y a eu des prix qui m'ont semblé extravagants pour des choses auxquelles je n'attribuais aucune valeur; mais vous savez, chez ces gens-là, ce sont les choses les moins utiles qui valent le plus.
—Alors, vous ne pouvez pas même me dire le prix approximatif atteint par cette vente?
—Absolument pas!
Le vieux Rig semblait très ennuyé de ne pas avoir de renseignements plus complets sur la vente. Sa nature d'avare, de convoitise, sa nature de sangsue s'éveillait, âpre; sa tête d'hyène s'avançait; il aurait déjà voulu planter ses dents pointues dans l'or recueilli par la veuve; mais, revenant aussitôt au point principal de sa démarche, il demanda:
—Mais enfin? comment pourrais-je retrouver Mme Davenne. Vous ne connaissez donc personne qui se soit intéressé à elle, pour savoir encore aujourd'hui où elle demeure… Elle est riche, n'est-ce pas?
—Oh! certainement oui.
—Cette maladie qui avait atteint ses facultés mentales n'a pas eu de suites? Elle est rétablie?
—Ma foi, monsieur, dit le concierge, je dois vous dire que je n'en sais pas plus que vous… M. Davenne mort, Mme Davenne enlevée d'ici; le mobilier du petit hôtel a été mis en vente et jamais plus nous n'avons entendu parler d'elle.
—Ainsi, reprit Rig ennuyé, vous ne voyez pas autour de vous quelqu'un capable de me donner des renseignements précis, et Rig se levait.
—Je ne vois personne.., Ah! peut-être pourriez-vous vous adresser au locataire nouveau du pavillon. Pour faire la location, il a eu affaire au propriétaire, c'est vrai, mais il y avait dans le pavillon maints agencements appartenant encore au dernier locataire, et peut-être le sculpteur a-t-il été obligé de voir Mme Davenne.
—Ah! ah! fit Rig, peut-être aurai-je là des renseignements…
Qu'est-ce que ce sculpteur dont vous parlez?
—Il se nomme Carle Lebrault.
—Merci, dit Rig; c'est là où j'aurais dû m'adresser, il doit avoir des renseignements; et il saluait le concierge en s'excusant de l'avoir dérangé. Celui-ci tendait la main en rendant le salut, et, en reconduisant l'étranger, il espérait peut-être retrouver les largesses de celui dont on lui parlait,—mais Rig n'était pas donneur, c'était son moindre défaut,—il salua, remercia, pressa la main qui lui était tendue et traversa la rue, semblant ne pas entendre l'injure que la déception fit tomber des lèvres du portier.
Il alla sonner à la porte du petit hôtel que nos lecteurs connaissent.
Une vieille femme de ménage vint ouvrir aussitôt.
—Ne pourrais-je parler à M. Carle Lebrault, demanda-t-il?
—Entrez, fit la vieille qui ferma la porte, lui fit traverser le jardin et l'amena dans le vestibule; là elle lui dit: Voulez-vous me dire votre nom?
Rig ne fut pas embarrassé; avec le costume, il était rentré dans la peau de son bonhomme, comme disent les comédiens; ayant les vêtements du vieux Moldave, il dit:
—Dites que M. Danielo de Zintsky désire parler à M. Carle Lebrault.
La servante se dirigea vers le salon: n'y trouvant pas son maître, elle monta au premier étage, dans la pièce qui était autrefois la chambre à coucher de Davenne et qui se trouvait transformée en atelier de sculpteur; car Lebrault ou plutôt Fernand Séglin, puisque nous avons vu sa transformation, était étendu sur un large divan, suivant un rêve dans la fumée de son cigare. Lorsque, ayant demandé à la vieille femme le motif de sa venue, elle lui eut dit qu'un individu, paraissant étranger, désirait lui parler, il l'interrogea.
—Quel nom vous a-t-il demandé?
—Monsieur Carle Lebrault.
—C'est étonnant, fit-il stupéfait! Et lui-même, vous a-t-il dit son nom?
—Oui, monsieur; il se nomme Danielo de Zintsky.
—Gregorio! exclama Fernand bondissant. Il est seul?
—Oui, monsieur.
—Je descends; faites-le entrer dans le salon.
Lorsque la servante fut partie, Fernand réfléchit, cherchant vainement à s'expliquer comment le vieux Moldave avait pu apprendre son adresse; la chose lui parut si étonnante, si impossible, qu'il n'y pouvait croire. Qu'allait-il faire? Était-il prudent de voir le vieillard? n'était-ce pas un piège qui lui était tendu? une finesse de policier déjà sur sa piste? Il regarda par la fenêtre, le jardin était vide; dans la rue, personne; décidé à en finir cependant et à lutter immédiatement contre le danger, si déjà il était menacé, il prit une arme et la glissa dans la poche de son large pantalon; puis, résolu, il descendit, éloigna la bonne et rentra dans le salon.
C'était bien le vieillard, l'oncle d'Iza qui l'attendait.
—Danielo, fit aussitôt Fernand, comment m'avez-vous retrouvé?
Venez-vous en ami ou en ennemi?
Rien ne peut rendre l'impression produite sur le vieux Rig en entendant ces mots, en reconnaissant cette voix; il reculait stupéfait, ne pouvant en croire ses yeux. C'était bien Fernand, et pourtant l'homme qu'il avait devant lui ne ressemblait guère à celui qui passait pour son neveu; il le reconnut cependant à son regard, à la cicatrice à peine fermée qu'il avait au front, et c'est tremblant, redoutant des explications difficiles à donner, qu'il exclamait:
—Vous! vous!
Et le vieux Rig regardait en dessous pour préparer une rapide retraite. Ne cherchant pas à comprendre ce qu'il voyait, tout honteux d'être venu se faire prendre lui-même, ayant déjà hâte d'être à l'abri, croyant échapper à un danger imaginaire, il venait de se jeter dans un danger plus réel; mais Fernand, au contraire, en voyant l'embarras et la surprise ou plutôt la stupéfaction de son oncle, comprit immédiatement que c'était au hasard qu'il devait sa visite, et la visite du vieux Moldave, pour Fernand, c'était la fortune, c'était le million qu'il avait tant attendu. Il s'empressa donc de montrer un siège à Rig, embarrassé, en lui disant:
—Mon oncle, asseyez-vous, nous avons longuement à causer. Arrivez-vous aujourd'hui? Avez-vous été à Auteuil? avez-vous des nouvelles d'Iza? Répondez.
Et, en disant ces mots, le regard perçant de Fernand ne quittait pas le vieux Rig. Mais le sauvage n'était pas un niais. Hésitant la première minute, lorsqu'il avait vu les façons de Fernand à son égard, il s'était remis aussitôt; jugeant rapidement la situation, il se hâtait de rentrer dans son rôle et, pour bien rassurer Fernand, il répondit:
—J'arrive à l'instant, on m'avait donné l'adresse de cette maison comme étant à louer. Le concierge en face, en me donnant votre nom, m'a dit que peut-être vous n'aviez pas l'intention de la garder. Je n'ai pas encore été à Auteuil, et c'est moi qui vous demande des nouvelles de ma chère Iza.
Le visage de Fernand changea tout à coup; il redevint gai, aimable, gracieux; au grand étonnement du sauvage, il s'empressa de répondre:
—Tout le monde va bien. Iza se porte à merveille, vous la verrez bientôt.
Il avait hâte de rassurer, ou plutôt de tromper celui qu'il croyait véritablement Danielo de Zintsky, sur sa situation présente. Le vieillard étant arrivé le matin même, ainsi qu'il l'avait dit, était depuis deux jours en voyage; il était donc impossible qu'Iza eût pu, même télégraphiquement, le renseigner sur ce qui s'était passé; il recevait avec affabilité Danielo qui devait naturellement apporter les sommes tant attendues, cette dot sur laquelle il avait compté pour son échéance.
Ce retard avait été la cause de sa perte; mais, en même temps, il le sauvait aujourd'hui par un inexplicable hasard. Bien tranquille, il s'assit en face du vieux Moldave et s'apprêta à expliquer pourquoi il se trouvait dans ce petit hôtel de la rue Payenne.
De son côté Danielo, tout à fait rassuré par la tournure que prenait la situation, s'y abandonnait absolument; il avait repris sa mine paterne, ses petits yeux avaient un regard gai, la bouche était souriante, et, à mesure que Fernand parlait, il semblait dire comme un bon père grivois surprenant son gendre en bonne fortune:
—Ah!… ah!… je vous y prends: on fait donc ses farces?
Fernand, ne voulant pas laisser à l'oncle Danielo le temps de faire de mauvaises suppositions sur leur étrange rencontre, disait:
—Vous ne pouvez pas vous expliquer pourquoi je suis ici; cela, du reste, est incompréhensible. Allez donc supposer que le hasard vous amènera juste chez moi; mais je tiens à ce que vous vous expliquiez immédiatement la chose. Un négociant sérieux ne doit pas être un artiste. À Paris, pour être négociant, il faut être bourgeois, bourgeois de l'habit jusqu'aux moelles; avoir des goûts artistiques et les laisser paraître, c'est compromettre sa situation, c'est tuer son crédit. Un négociant faisant en s'amusant de la sculpture ferait dire à ceux qui l'entourent: «Ce n'est pas un homme sérieux; au lieu de s'occuper de ses affaires, il fait des bonshommes.» Or, de ce jour, le crédit est tué, les relations douteuses, on passe pour un bohème; enfin la maison est perdue. Lorsque j'ai dû épouser votre nièce, c'est sous l'idée de cette prévention que l'on a peur des artistes que je me suis abstenu de vous dire la petite passion à laquelle je sacrifie. J'ai appris la sculpture, je suis sculpteur, je quitte ma maison de commerce, aussitôt que cela m'est possible, pour accourir ici prendre mes ébauchoirs: le négociant fait vivre l'artiste. Comme des indiscrétions pourraient me nuire, j'ai changé de nom. C'est ce qui vous explique pourquoi Carle Lebrault, le sculpteur, ne fait qu'un avec Fernand Séglin. Mon cher oncle, je veux tout de suite vous rassurer sur ma passion de bohème. D'autres ont comme vices le jeu, les femmes, l'inconduite. Moi, c'est la maison, l'atelier; mes frais de modèles me coûtent moins que la plus petite soirée comme négociant, que je donnerais chez moi; vous voyez qu'Iza n'a rien à craindre.
Le sang-froid, la légèreté, l'enjouement avec lequel tout cela fut dit, stupéfiaient le vieux Rig, qui, avec raison, avait la prétention d'être un fort en mensonge.
—Eh! fit le vieux Rig d'un air bonhomme, que ne le dites-vous à Iza? elle serait charmée, au contraire, de cette double existence.
—Vous m'avez surpris, je n'ai rien à cacher, vous le lui direz.
—Ainsi, reprit le vieux Rig regardant autour de lui, l'air bon, confiant, jouant, le vieux coquin, comme le chat joue avec la souris qu'il va dévorer, ainsi vous avez loué cette charmante petite maison pour y faire de la sculpture et vous reposer quelques heures par jour du tracas des affaires?
—Absolument! montez, vous allez voir mon atelier.
Rig le regarda, il trouvait que l'audace allait un peu loin; Fernand, qu'il avait vu deux jours avant, qu'il croyait sous les verrous, pouvait s'être échappé, avoir hâtivement loué la petite maison qu'il connaissait, avoir changé de nom pour dérouter les recherches, avoir fait enfin ce qu'il était nécessaire de faire pour égarer la police; mais il ne pouvait en deux jours s'être improvisé sculpteur. On juge de l'étonnement du vieux Rig quand, dirigé par Fernand, il entra dans la chambre où il avait fait sa lugubre expérience, transformée maintenant en atelier. Les idées du vieux Rig traversaient rapidement son cerveau, et il pensa aussitôt qu'avant son mariage avec Iza, Fernand avait cette maison; il pensa que Mme Davenne occupait toujours le pavillon. En dehors de son ménage, Fernand avait continué les relations qu'il avait avec celle que l'on appelait la Femme du mort; voulant brusquer la situation, il dit à Fernand:
—Puisque je vous ai rencontré, allons au plus vite à Auteuil.
—Mon oncle, fit celui-ci, on ne m'y attend que ce soir; nous pouvons nous faire faire ici ce que nous irions chercher là-bas; nous avons à causer de graves affaires; en déjeunant ici, nous parlerons plus librement!
—Déjeuner ici! fit le vieux Rig, faisant la lippe avec ses lèvres minces.
—Craignez-vous de mal déjeuner?
Le vieux Moldave cligna de l'œil et fil un geste d'assentiment.
—Mais, mon cher oncle, se récria Fernand; en dehors du dîner, c'est ici que je prends mes repas; les quelques artistes que j'y vois sont gens de goût, j'ai bonne table et bon vin, rassurez-vous.
—Très bon vin? demanda Rig!
—Exquis.
—J'accepte alors; nous avons beaucoup à parler, nous allons bien boire.
Ils se sourirent tous les deux; les cerveaux des deux coquins avaient eu la même pensée: se faire boire, se griser, s'arracher mutuellement ce que ni l'un ni l'autre ne voulait dire.
À compter de cette minute, ce fut entre les deux intrigants une lutte de courtoisie, d'amabilité. En écoutant Fernand, le vieux Rig, qui s'y connaissait, était forcé de s'avouer qu'on ne pouvait, en aussi peu de paroles, dire autant de mensonges. À certains récits de Fernand, étourdi de l'air de sincérité, de la voix franche de son soi-disant neveu; il était tenté de se jeter à son cou et de dire émerveillé:
—Embrassons-nous, vous êtes plus coquin que moi!
Ah! ce fut un gai déjeuner, où l'on mentit surtout sur la valeur des choses, sur la valeur des vins et sur la valeur des gens.
Les premiers verres les rendaient expansifs, les deux fripons; ils ne s'appelaient plus que: «Ah! mon oncle! Ah! mon neveu!» Et Rig semblait véritablement heureux d'avoir retrouvé sa famille. Fernand assura son oncle du bonheur de son mariage: Iza était un ange, et, sans rire, Rig répondait toujours:
—Je le savais, je le savais.
Il fallut bien parler de la dot. Rig dit qu'il avait ramené avec lui son personnel: un intendant fidèle le dirigeait, et dans une des caisses était la dot; il s'excusa vite du retard, mais légèrement, disant qu'il savait son neveu dans une situation telle que l'arrivée de cette somme, ou plus tôt ou plus tard, avait dû peu l'inquiéter. C'est pour cette raison qu'il en avait usé à son aise. Fernand était joyeux, il avait la dot; il ne s'agissait plus pour lui que d'empêcher Rig d'aller à Auteuil.
De son côté, Rig se disait: Il me croit encore le riche Moldave; je puis pendant trois jours au moins reculer les versements, trois jours de bonne vie, bien abrité, bien tranquille, pendant lesquels je pourrai peut-être par lui avoir les renseignements que je désire; mais il faudrait pour cela ne pas aller à Auteuil, ce qu'assurément il désire moins que moi.
C'est dans ces bonnes dispositions qu'ils achevèrent de déjeuner.
Rig était un vieux roué; aussi, pour éviter l'obligation d'aller au Grand-Hôtel afin de liquider les affaires avec son «neveu;» pour éviter enfin de se livrer, il dit d'un ton léger à Séglin:
—Mon cher neveu, dans nos pays à nous, les affaires se font vivement, rapidement; je suis ici, ma nièce est maintenant tranquille, elle occupe par vous une grande situation, je me trouve donc libre et presque jeune, j'ai hâte cependant d'en finir avec toutes les questions d'argent. Si vous le voulez, après déjeuner nous prenons une voiture, nous allons à Auteuil, j'embrasse Iza, nous revenons avec elle au Grand-Hôtel, et là, entre nous trois, dans les mains de ma nièce, je vous verse la somme.
Fernand fit la grimace; mais il dit cependant avec un aimable sourire:
—Bah! nous avons bien le temps.
—Comment, fit le vieux Rig en clignant de l'œil, nous avons bien le temps pour embrasser ma nièce!
—Non, répondit Séglin, nous avons le temps de régler nos comptes.
—Pardon, mon cher neveu, au contraire, ces fonds m'embarrassent et j'ai hâte de me décharger de cette responsabilité.
Cela était dit d'un ton tel que Fernand y répondit par le plus aimable sourire.
Alors, sur un signe de Séglin, que remarqua le vieux Rig,—la vieille servante apporta sur la table des vins qui avaient besoin de leur étiquette pour justifier leurs noms. Mais Fernand ignorait que le vieux Rig faisait un peu de chimie; il se méfiait des produits étranges qu'on servait, il vit l'intention de son neveu, et tout aussitôt il sembla s'y livrer avec complaisance.
Fernand, confiant, versait; Rig buvait. Fernand, silencieux, écoutait Rig. Il parlait, le vieux Moldave, il parlait tant que Fernand crut prudent de s'arrêter. En voulant griser le vieux Rig, il avait dépassé le but; mais le plus singulier effet se produisit. Tout à coup, Rig prit le verre à moitié plein de Fernand et lui dit:
—Mais vous ne buvez pas, vous; je vous croyais un joli buveur… Vous voulez donc me griser? et son petit œil jeta un éclair qui embarrassa Fernand.
Cela dura l'espace de dix secondes, pendant lesquelles le vieux Rig montrait son verre vide et celui de Fernand plein. Ce dernier s'écria:
—Comment! je ne bois pas?… Mon cher oncle, dans votre pays on n'est pas, comme en France, habitué au bon vin, nous buvons sec et longtemps, et il n'y paraît pas…
—Moi! moi!… balbutia presque le vieux Rig, j'adore le vin…, le grand vin de France; mais j'avoue… que j'en suis promptement victime.
—Aujourd'hui? à cette heure? interrogea Fernand.
—Nous sommes en famille, je serais ridicule si je le cachais… Eh bien oui!… Mais cela ne fait rien! fit-il en se redressant, je veux boire à la santé d'Iza, et je verse. Il emplit son verre d'abord, puis il dit à Fernand:
—Mais videz donc votre verre! Et en disant ces mots, négligemment, comme un gourmet qui craindrait de voir s'échapper le parfum de son vin, en attendant que celui qu'il appelait son neveu eût vidé son verre, il plaça son pouce sur le goulot de la bouteille. Il essaya de se pencher pour verser, mais il retomba sur sa chaise.
—Ça y est, fit-il gaiement.
—Eh bien! demanda Fernand en tendant son verre vide, versez et buvons à Iza.
Le vieux Moldave eut bien de la peine à soulever la bouteille. Il emplit le verre de Fernand, replaça le flacon sur la table; puis, prenant son verre, il le choqua sur celui de son neveu, en disant:
—À ma nièce! Et ils burent.
Le vieux Rig était penché, sur sa chaise; il roulait sa langue sur son palais, dégustant le bon vin. En face de lui, Fernand cherchait vainement à lutter contre la torpeur qui l'envahissait. Tout à coup, il glissa sur sa chaise, et tomba comme une masse au pied de la table.
Alors Rig se redressa, léger, calme, et se penchant sur le corps de
Fernand, le poussant du pied, il dit:
—Imbécile qui veux jouer ce jeu-là avec Rig. Va donc apprendre à boire… niais!
Est-ce à dire que le vieux Rig n'aimait pas boire? Oh! non. Le vieux Rig aimait tout ce qui était bon; il l'aimait mieux encore quand ce qui était bon ne lui coûtait rien. Fernand immobile ayant abandonné la table, le père Rig l'injuriait, mais tranquille, assis devant lui, vidant le flacon in poculis. Sachant bien que, ce qui avait mis son «neveu» trop confiant dans cet état n'avait rien de commun avec l'ivresse, sachant le temps exact de sommeil auquel il était condamné, Rig, tranquille, en prenait à son aise; il buvait, calme, cherchant dans son cerveau le moyen de profiter de la situation.
Il ne pouvait jouer longtemps le rôle du vieux Moldave devant Fernand, celui-ci le lui avait prouvé en le mettant en demeure de remplir les conditions arrêtées lors de son mariage. Il fallait donc quitter la maison discrètement pendant le sommeil de Séglin. Cela était simple, mais ne servait point le but que Rig poursuivait. Que faire?
Et le vieux Rig cherchait dans le vieux bourgogne la solution du dilemme; il versait; puis, après avoir empli son verre, après l'avoir englobé de ses mains, il le soulevait, clignait de l'œil, semblait se mirer, mais cherchait une idée dans ce rubis diaphane, puis il le redescendait lentement jusqu'à son nez, dont les narines se dilataient au parfum du bon vin…. Après le nez, il y trempait ses lèvres.
Déjà le corps jouissait; toujours, le cerveau travaillait. Puis il penchait la tête et versait dans sa bouche édentée le vieux bourgogne; le vin soulevé par la langue caressait le palais et roulait en crépitant son filet velouté dans la gorge…. Le vieux Rig pensait toujours et l'idée ne venait pas.
Trois fois, quatre fois, cinq fois il recommença; puis, la tête penchée en arrière, le regard dans le vide, il fit tout à coup claquer sa langue et s'écria:
—C'est ça, et je ne risque rien.
Rig avait pensé que le seul, le véritable auxiliaire dans la vengeance et la restitution qu'il poursuivait, c'était Séglin. Fernand était l'ennemi naturel de Pierre, Fernand était intéressé à connaître le secret de la mort étrange de celui qu'il poursuivait. Fernand avait tout intérêt à retrouver aujourd'hui Mme Davenne: cela était le côté audacieux du but.
Tout dire à Fernand, lui apprendre qu'il avait été la dupe de Pierre dans son mariage avec Iza par l'intermédiaire de lui-même, c'était un aveu difficile; il fallait lui apprendre que sa banqueroute avait dès le début été combinée et exécutée par Davenne. Tout cela était bien difficile.
Il est vrai qu'il y avait un côté protecteur, c'est que le vieux Rig savait l'arrestation et les poursuites sous le coup desquelles Fernand était. Or, si son «neveu» se fâchait en apprenant qu'il n'était pas du tout de la même famille; si son «neveu» voulait trop sévèrement exiger des comptes relativement à la dot, il le menaçait de le livrer aussitôt aux agents qui étaient à sa recherche.
Ces aimables intentions ayant été bien pesées par le vieux sauvage, il s'était arrêté à ce plan: Écrire une lettre concise à Fernand, dans laquelle il lui raconterait qu'il avait été employé et payé par Pierre pour jouer le singulier rôle du vieux Danielo de Zintsky; qu'aujourd'hui, victime comme lui de Pierre Davenne, il s'offrait à l'aider dans une vengeance qu'il devait désirer.
Le vieux Rig écrivit sa lettre, puis, l'ayant mise sous enveloppe, il la plaça sous le verre de Fernand, sans dire un mot à la servante, sans se préoccuper de l'ivrogne endormi.
Rig parti, la vieille servante ne fut pas peu scandalisée de trouver son maître en tel état; elle l'aida à se lever. Le soir seulement Fernand se retrouva dans son état normal; en s'éveillant, il ne se souvenait de rien. Il fut obligé de demander à la vieille servante comment Rig était parti.
Celle-ci dut lui avouer qu'elle l'ignorait absolument. Étonnée qu'on ne l'appelât pas et du silence qui régnait, elle était entrée dans la salle à manger et n'avait vu que Fernand étendu par terre. Elle avait trouvé sur la table la lettre qu'elle lui présenta.
Il la lut, et, bondissant, effraya la vieille femme par les éclats de rage et de colère qui suivirent sa lecture et…
Et le lendemain, le vieux Rig, sous son vrai nom, dans son costume
habituel, se trouvait à la même table que la veille, en face de
Fernand, dînant avec lui, racontant longuement l'œuvre de Pierre
Davenne, et combinant le plan qui devait le venger.