V

LES AHURISSEMENTS DE SIMON.

Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. A peine avait-il mis le pied dans la maison qu'on le faisait demander au nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre l'avait fait appeler plusieurs fois… Aussi, c'est en s'apprêtant à être grondé qu'il se dirigea vers l'appartement de son lieutenant.

Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge… Il n'était pas embarrassé pour mentir; mais Pierre Davenne le connaissait mieux que ceux qu'il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait fort le risque de n'être pas cru…, et Simon n'aimait pas ça… Avec son maître cependant il était obligé de le subir. Il s'avançait la tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu'il s'y attendait, son lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en disant:

—Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon?

—Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son histoire… je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère! espère! que je dis, et je me…

—Je ne te demande pas ce que tu as fait…

Ceci plut à Simon… Pierre lui fit signe de s'avancer, et lorsque le matelot, la tête penchée sur l'épaule, le regard dans celui de son maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit:

—Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile.

—On est prêt, mon lieutenant…

—Il faut obtenir un résultat…

—Ce sera fait, mon lieutenant… Espère! espère! On est à l'ordre…
Parlez.

—Simon…, il faut retrouver M^me Davenne!

Le matelot resta tout coi… Il regardait son maître, la bouche si grande ouverte qu'il faillit laisser tomber sa praline!… Il le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda:

—Retrouver madame…

—Oui, il le faut…

—C'est bien, ce que vous dites, mon lieutenant?

—Oui, voici ce que je demande… Tu vas te mettre en route demain… Tu iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles… Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection… Il faut qu'elle ignore les recherches dont elle va être l'objet.

Le matelot eut un gros rire en disant:

—Espère! espère!… On la retrouvera sans qu'elle en sache un mot…

—Il faut t'informer de ce qu'elle est devenue…, te renseigner sur sa vie…, sur… sa conduite…

Le matelot se grattait le front, n'osant répondre… Pierre, qui l'observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie. Alors, comme honteux, Simon dit.

—Mon lieutenant…, je vas vous dire… Cette petite qui parle toujours de sa mère, ça me remuait ça… si bien que…

—Si bien que? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant.

—Si bien que… que je me disais: Espère, espère!… il faudra voir, quoi! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors…

—Alors quoi? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet.

—Alors… Faut pas m'en vouloir, mon lieutenant… Je suis sorti ce matin, c'était pour ça.

—Pour retrouver Mme Davenne?

—Oui, mon lieutenant…

—Eh bien? demanda Pierre.

Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s'il s'exposait à une réprimande:

—Je l'ai vue…

—Tu as vu Geneviève! exclama Pierre, qui devint pâle.

—Oui, mon lieutenant…; mais elle ne m'a pas vu, elle…

—Tu ne lui as pas parlé?

—Non, mon lieutenant! répondit le matelot rassuré par la façon dont était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s'assit, se dompta pour être calme et demanda:

—Où l'as-tu vue, Simon?

Simon eut des larmes dans la voix en répondant:

—Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au cœur… J'étais allé faire une prière pour vous sur votre tombe…

Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela…

—Je priais…, je pleurais…, et je vois tout à coup une belle jeune femme… belle, belle, bien plus belle maintenant qu'elle n'était, madame, fit-il en clignant de l'œil, et regardant en dessous l'effet que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua:

—Elle était toute vêtue de noir… Comme Notre-Dame-des-Tempêtes… avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds… ça lui faisait l'auréole… Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds, madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne bronchait pas! Il reprit:

—Elle s'avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent marcher dans le paradis!… Espère! espère! que je me dis. Elle va me trouver là!… et je me glisse derrière le caveau où vous êtes… où vous étiez, quoi! Je la vois qui s'avance, avec un beau bouquet… Le gardien m'a dit qu'elle venait en mettre un tous les deux jours… un neuf… des fois deux et trois! Elle n'y regarde pas!… quoi!…

Si on avait dit à Simon qu'il mentait, il aurait cassé la tête à celui-là… Il continua:

—Alors…, aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon lieutenant… ça a été une scène de la désolation de la désolation; elle s'était enfermée dans cette tombe… brou! ça m'en fait froid… et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle priait, elle disait tout le temps votre nom… et celui de la petite lieutenante… Ça aurait fait pleurer un requin… J'en ai mouillé ma manche à tordre à force de m'éponger les yeux… Voyez-vous, mon lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes… eh bien, ça me déchirait le cœur, moi, de l'entendre, cette malheureuse… quand elle disait: «Pierre! mon Pierre! je suis bien punie maintenant… Pierre, grâce! grâce! fais-moi retrouver mon enfant!» ça me fait du mal rien que d'y penser…

Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes, passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu'on eût pu croire qu'il avait besoin d'une friction.

Pierre n'avait pas parlé, il releva la tête… et dit à Simon…

—Peux-tu maintenant savoir où elle demeure?…

—Mon lieutenant…, c'est fait…

—Comment, c'est fait?

—Dame! Vous concevez que lorsque j'ai vu une femme dans cet état-là, je me suis dit: il ne faut pas la laisser comme ça!

—Tu lui as parlé? demanda vivement Pierre inquiet.

—Espère! espère! pas du tout. J'ai attendu, je me suis mis à son allure et je l'ai suivie…

—Tu sais où elle demeure?…

—Rue du Temple, mon lieutenant… une maison en face du Temple… une succursale de l'enfer, bien sûr… On ne s'entend pas respirer… On a du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds!… C'est l'enfer!

—Et que fait-elle?… Comment vit-elle?…

—Ça, mon lieutenant…, je ne le sais pas…

—Il faut le savoir…

—Quand vous le voudrez.

—Ce soir.

—J'y retourne, mon lieutenant.

—Bon! si l'on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te remarquera…!

—Mon costume!… Ah! oui… parce que c'est un vilain quartier, et quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me déguiser…

—Ce soir tu y retourneras…; tu ne craindras pas d'être remarqué et tu pourras agir. Il faut savoir ce qu'elle est devenue depuis le jour où elle est restée seule rue Payenne.

—Je sais déjà quelque chose…

—Tu sais? demanda Pierre.

—Oui, mon lieutenant… Vous concevez bien qu'on ne vit pas dans un parage sans avoir des camarades… Pour lors, les camarades que j'avais laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là…

—Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable résultat, n'obéissant pas à ma défense, tu as été dans le quartier?

—Oh! mais non, mon lieutenant…, fit le matelot tout rouge de l'accusation portée contre lui… C'est seulement de ce matin que je suis allé là… La petite lieutenante pleurait… Moi, ça m'avait tout secoué. Alors je m'étais dit: Je vas savoir ce qu'elle est devenue, sa mère… et alors…

—Et enfin qu'as-tu appris?

Le matelot raconta ce qu'il avait appris le matin même; que Mme Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de l'inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié folle… C'était tout ce qu'il savait. Mais ce récit fit une vive impression sur Pierre… Il avait hâte d'être seul, il dit à son matelot:

—Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable.

—Mon lieutenant… pourvu que je vous donne les renseignements que vous demandez, vous me laissez libre de me diriger?

—Absolument… Pourquoi me demandes-tu cela?

—Parce que… Espère!… espère!… j'ai mon idée. Quand on veut prendre du pesson (jamais Simon n'aurait dit poisson), il faut aller la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n'a plus qu'à se baisser pour en prendre… Eh bien, c'est ce que je veux faire, je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les cafés autour de la maison, et je saurai ce qu'est le concierge; ça fait que demain au matin, à l'heure où il nettoie le bord, je vais lui offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux…

—Tu n'es pas fatigué de ta journée?…

—Fatigué!… On est solide, mon lieutenant…

—Fais ce que tu voudras…

—Espère! espère! Demain à votre réveil je suis au rapport…

Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la tournure que prenaient les choses, de voir son maître s'occuper enfin de Geneviève, descendit joyeux; il rencontra le nègre dans l'escalier et lui dit en lui tendant sa petite boîte:

—Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille?

Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit:

—Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries… Si tu crois que c'est avec ça que tu t'éclairciras le teint!… Allons, vilain, mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner!…

Et il obligea le nègre à s'asseoir, pendant que la servante servait le dîner… Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche…; le matelot lui arrêta la main et lui dit:

—Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça… J'ai été dans ton pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine?… Je vais te conter une histoire…

Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents blanches… Mais Simon commença l'épouvantable récit d'un repas cannibale imaginaire… Le nègre n'osait plus manger… et Simon racontait, racontait.

—Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t'as toujours l'air de ceux que je voyais là-bas qui descendaient des branches… et qui étaient toujours prêts à y remonter… Je te dis que c'était très bon…, et il y a un camarade de la Souveraine qui est mort de l'indigestion qu'il s'en est donnée. C'était à la suite d'une bataille… On n'avait plus que les orties pour se faire de la salade… Nous avons mangé nos prisonniers…; nous n'en avons rien dit…, pour éviter les punitions… Tu ne vas pas ébruiter l'affaire… Je te raconte ça à toi, parce que tu me fais l'effet d'un singe et que c'est muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans une île sauvage; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre jours… Il fallait manger… Nous ramenions cinq prisonniers gras, tendres comme des chapons… Ça a été des festins à n'en plus finir… En y pensant, l'eau m'en vient à la bouche!…

Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu'il se passait en lui une chose étrange, et qu'il n'était pas assuré de sa digestion… Le dîner finissait qu'il avait depuis longtemps quitté la table et que Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant qu'il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu'on les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en faisant des signes de croix…

Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple; il se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison…, lorsqu'il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu'il crut reconnaître; il se cacha, et regarda bien!… Il ne se trompait pas, et cependant il ne pouvait en croire ses yeux… L'homme qui sortait de la maison dans laquelle habitait Geneviève, c'était Fernand.

Rien au monde ne peut exprimer l'ahurissement du matelot; il s'était jeté dans l'encoignure d'une porte pour ne pas être vu, et il restait là, les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se refusant à croire ce qu'il voyait.

Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu qu'à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement… Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela!…

Ceci, c'était sa surprise. Mais ce qui l'épouvantait, ce qui le bouleversait, c'était de voir le misérable sortir de la maison où résidait la femme de son lieutenant. C'est pour la retrouver qu'il s'était sauvé; son mariage avait été une comédie pour s'enrichir et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les relations qui avaient amené la terrible scène de l'inhumation… Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s'intéressait, était toujours l'indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait ni pitié ni pardon!… Simon se prenait la tête en se demandant s'il n'allait pas devenir fou…; car cette rencontre, qui révélait tant de choses, le bouleversait.

Et cependant il avait encore dans l'oreille l'accent déchirant avec lequel la malheureuse femme demandait grâce… Ah! mais non! le matelot ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère! Ah! mais non! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce!

Simon, qui n'avait aimé qu'une fois dans sa vie, lorsqu'il avait vingt ans, une grosse fille de son pays qui s'appelait Pulchérie…, Simon disait qu'il connaissait l'amour; il avait juré à Pulchérie qu'il n'aimerait qu'elle: il s'était embarqué après avoir échangé ce serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu'il avait acheté un cierge de douze livres,—il mentait de onze livres et demie,—et l'avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il jurait… A son retour, Pulchérie était morte, la première année de son mariage avec un ami de Simon: elle était morte en couche… Dès ce jour-là, le matelot avait jugé les femmes! Ça avait éteint l'amour à venir! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il se lança à sa piste. Pour ne pas s'ennuyer, il se disait:

—Les voilà, les voilà, les femmes; on s'apitoie sur elles, on croit que ça souffre, et pas du tout… Espère! espère!… Comment toi, vieux singe, qui as souffert des femmes…? Vois-tu où tu conduisais ton lieutenant?… Tu t'arrangeais à rendre ce pauvre petit ange… la petite lieutenante… à elle et à son coquin… Oh! oh!… Espère!… on te file, mon petit… T'as pas la permission pour sortir de la maison ousque tu devrais être…

Et comme Simon était furieux de ce qu'il avait vu… ou plutôt désespéré; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait par la rage, il suivait de loin Fernand n'ayant d'yeux que pour lui, et bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage; il est vrai que, pour s'excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand il n'injuriait pas.

—Qu'est-ce qu'il a celui-là, qu'il m'aborde en plein…? Potence à l'ail… Ah! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord!… Eh! bon sens! file donc… tu peux donc pas virer!…

Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue des
Gravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux…
Sans rien dire, mais en le voyant s'engager dans la rue, il exclama!

—Et par tous les saints…, il va à la petite maison!

Lorsqu'il vit Fernand s'engager dans la rue Payenne, il resta atterré…

—Ah! s'écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous permettez ça… Mais ce gueux-là, il vit dans les habits de mon maître!!!

Simon n'en put dire davantage, il s'engagea dans la rue, Fernand venait de rentrer, la porte était fermée… Il cracha dessus, et les poings fermés, il dit:

—Gibier d'enfer! va!… Puis en s'en allant: Espère! espère… tu veux de l'ombre, tu en auras demain.

Et Simon était furieux après lui-même: lui qui connaissait les femmes, ainsi qu'il l'affirmait, il s'était laissé prendre aux airs sainte nitouche de la veuve. Ah! c'était trop fort! et il sacrait, et il jurait, et il blasphémait…

—Potence à l'ail! on devrait mettre toutes les femmes dans un mortier… et faire une pommade avec ça. Ah! sacredié, non, je ne vas pas dire ça au lieutenant; eh bien, il serait dans une joie… Il voyait clair!… Faut-il que tu sois bête, Simon…, vieux marsouin!… à ton âge!…

Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s'était, dans son monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin, chez lequel il était venu le matin; il revenait sur ses pas lorsqu'il vit la porte du pavillon s'ouvrir; il se hâta de se cacher pour n'être pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l'ombre d'une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit exclamer:

—Mais c'est pas Fernand, ça… Et je connais cette démarche-là!…
Espère! espère!… je vas te filer, toi…

Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour n'être pas vu. Mais c'était peine inutile, car celui qu'il suivait semblait profondément réfléchir; il ne s'occupait pas de ce qui se passait autour de lui.

Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l'homme passa devant une boutique dont la devanture était brillamment éclairée: la lumière l'inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s'arrêta net, en exclamant:

—Gueux de diable!… C'est-il Dieu possible… lui! lui! Mais c'est devenu une caverne, cette maison… Ah! le vieux marsouin… la vieille carcasse… avec Fernand… C'est lui qui nous trompait, il faisait le jeu de l'autre… Ah! vieux roué!…

Puis comme l'homme, qui n'était autre que Rig, s'enfonçait dans la rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le reconnaissant, s'élança à ses trousses en grognant:

—Espère! espère! je ne te quitte plus… Il faut que je sache où est ta niche… Ah! le vieux coquin! mais ils sont une bande. Elle, Fernand et Rig!… Il n'y a pas à dire, Simon… tout le monde sur le pont, maintenant, et l'œil au grain… Pour que ces canailles-là se réunissent, il faut qu'ils aient un but… Et tous ces brigands-là n'ont qu'un ennemi, qu'un homme qu'ils puissent craindre…: mon lieutenant.

—Espère! espère!… Simon est là, vieux requin… Et puis comme il a vu qu'il ne fallait jamais se laisser prendre à son cœur…, tu peux être sûr de ton affaire…

Et Simon suivait toujours le vieux Rig… Celui-ci semblait se parler seul; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés…

—Il est dans un accès, se dit Simon… Il pense à de vilaines choses… Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa conscience… C'est comme s'il regardait dans du cirage… Ah! le vieux coquin…, il est bien avec cette autre canaille… Mais bon sang!… il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame… Ah! mais ça devient dangereux pour le lieutenant… Il n'y a pas à reculer, il faut aller de l'avant…

Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l'œil, il dit:

—Si je me donnais une petite fête… en lui souhaitant le bonsoir avec ça… et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu'il ne mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand sérieux du monde:

—C'est pour aller plus vite… Voyez les peissons, ils ont des nageoires comme ça…

Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s'assurer que le coup serait bon…, lorsqu'il s'aborda avec un passant; la minute qu'il employa à dire des sottises à celui qui s'excusait d'avoir été bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit:

—Non, il faut faire de la belle ouvrage! Espère! espère! De la prudence, car aussitôt qu'ils apprendraient que nous les guettons, nous serions joués.