VI

COMMENT RIG ÉCRIVAIT L'HISTOIRE.

Il suivit ainsi Rig jusqu'à la rue Saint-Maur… Quand il l'eut vu entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l'entre-sort, il se dit satisfait:

—Vieux sauvage… dors bien, car c'est une des dernières nuits que tu passes là! Je vais me fraîchir la bouche!

Et il fouilla dans sa boîte «à pralines.»

Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un peu sur nos pas.

Lorsque la paix s'était faite entre l'oncle et le neveu, il en était résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on se vengerait de Pierre… Se venger de Pierre, cela était simple comme tout. Rig avait dit:

—Il n'a plus d'état civil, il est en dehors de la société; il faut, par sa femme et par son enfant, l'obliger à rendre ce qu'il a à vous; vous avez la femme, c'est par elle que vous deviendrez le possesseur de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu'il m'a prise…

—Mais comment réussir? avait dit Fernand.

—Il faut devenir l'amant de Geneviève… Il faut lui rendre son enfant… Ceci fait, c'est-à-dire l'enfant enlevée et rendue à sa mère…, c'est à vous qu'elle confie l'enfant pour le mettre à l'abri de toutes recherches… Alors, elle attaque son mari…; c'est la première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame l'héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la tutrice naturelle… Elle est veuve… d'un vivant. Le mari s'est frauduleusement fait passer pour mort, afin de s'approprier la fortune commune… C'est le point de droit sur lequel le tribunal a à se prononcer… Maintenant nous n'attendons pas le résultat du jugement dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien vivant, que sa fille est absolument légitime…, et c'est fait…

—Comment, c'est fait? demanda Fernand.

Le vieux sauvage s'avança près de lui…, et d'une voix plus basse:

—Je vous ai tout conté… On est venu me trouver; je suis un saltimbanque, je ne m'en cache pas, je fais de la médecine secrète… On m'a payé pour l'opération… Je vous ai tout avoué; j'avais avec moi une jeune fille sage, je vous l'ai affirmé; je vous ai dit qu'elle avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des Balkans… Cette jeune fille, il l'a payée; il m'a payé également pour jouer le rôle que vous savez; il nous avait indiqué notre rôle. Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait… et vous l'aimiez.

—Oui, je l'aimais… Elle était pauvre, qu'importe! C'était une honnête créature, et aujourd'hui mon amour est égal.

—Il le savait alors; il a fait jouer cette comédie. Je vous l'ai affirmé, je vous l'affirme encore, ce n'était qu'une comédie… Iza est toujours l'honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce jour, elle voulait retourner près de vous; il l'en a empêchée… Où la garde-t-il? Je l'ignore.

—Nous nous occuperons bientôt d'elle, la pauvre enfant… Mais où voulez-vous en venir?…

—Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de vengeance sera satisfait lorsqu'il aura donné à sa femme la part qui lui revient…

Fernand leva les yeux; son regard sombre interrogea le sauvage.

—Quelle vengeance m'offrez-vous donc?

—Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de la médecine secrète…

—Eh bien!…

—Eh bien… si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne, son mari venait à mourir, c'est elle qui hérite de lui, comme usufruitière de son enfant mineure… Et alors nous sommes complètement vengés… Il vous voulait pauvre, il vous fait riche; il vous voulait condamné, perdu, et il meurt…

C'est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours; il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le soir, il avait les renseignements nécessaires… et Fernand envoyait porter la lettre que nous connaissons…

On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son récit.

Le vieux sauvage n'avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce qu'il avait vu que l'amour que celui-ci ressentait pour Iza était véritable et profond. Dans son récit, il n'avait retiré du rôle qu'il avait joué que l'immense fortune qu'il avait déclarée lors du contrat, et encore disait-il qu'il ne s'était décidé à jouer ce personnage que sur l'affirmation que Pierre, s'il ne donnait pas une somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite protégée.

Il affirmait encore qu'Iza était presque sa fille, qu'il l'avait élevée, après l'avoir arrachée des mains des musulmans qui l'avaient volée… Or, dans l'idée de Fernand, ces deux malheureux étaient les dupes de Pierre… De là vient la facilité avec laquelle ils s'étaient liés…, poursuivant tous les deux le même but, la vengeance… et la recherche d'Iza… C'est par Mme Davenne qu'ils devaient obtenir ce résultat… Ceci avait été le point de départ du projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut par celui que Fernand appelait toujours Danielo.

Tout avait été expliqué; la vie pure d'Iza, dirigée par le vieux Danielo, malgré sa situation pauvre; car il disait, le vieux Rig, qu'il n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive… Il l'aimait tant! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans les yeux, de vraies larmes! C'est l'affection qu'il avait pour elle qui l'avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont Fernand avait été dupe.

De tout cela, une seule chose intéressait Fernand: c'est que la belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était toujours une honnête femme.

Puis, se croyant l'un et l'autre meilleurs qu'ils n'étaient,…
Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyant
Danielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité la
passion…, ils s'entendaient parce qu'ils se mentaient tous les deux.

C'était ce soir-là que l'on avait commencé l'exécution du plan arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig; celui-ci avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu'il jouait… Mais, lorsqu'il l'avait quitté, lorsqu'il s'était trouvé seul dans la rue, nous l'avons vu s'abandonner à sa mauvaise humeur.

Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait:

—Je suis un niais, un sot… C'est seul que je devais faire l'affaire… Est-ce que j'avais besoin de cet imbécile, qui au premier mot compromet tout…

Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué…

—Qu'est-ce que je fais chez lui?… A quoi m'est-il bon?… D'un instant à l'autre il peut être pris: on le cherche… Moi, je suis l'inconnu… Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela…, que je veux retourner au pays, et en deux jours j'en finis… Il me croit loin et cherche un nouveau moyen… ou, ainsi qu'il semble y croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de revoir son enfant… et ce qu'il veut d'elle, cède enfin à sa demande: il attend donc confiant.

Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui dis: La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela?… C'est de l'argent que veut Rig…, rien que de l'argent, et la possibilité d'aller vivre loin d'ici; un engagement seulement me suffit… En deux jours, j'ai enlevé l'enfant et je la lui amène; le surlendemain, elle fait sa déposition chez un magistrat…; elle déclare que son mari n'est point dans le caveau, qu'elle réclame une exhumation. On voit la comédie: je lui donne l'adresse de Pierre Davenne; on arrête celui-ci. Alors je trouve, lorsqu'il le faut, le moyen de la rendre véritablement veuve et riche…, et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler l'amour aux affaires… Comment, toi, Rig… toi, tu as été accepter un semblable complice?… Il est vrai qu'il n'est pas embarrassant; s'il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le lendemain…

C'est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière.