VII
LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA.
Le matelot, bouleversé par ce qu'il avait découvert, se hâta de regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il résolut d'attendre au lendemain pour raconter ce qu'il avait vu à son maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle; le matin seulement il put fermer l'œil. Aussi s'éveilla-t-il furieux après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et lui raconta rapidement ce qu'il avait fait.
Pierre fut atterré; mais, se remettant aussitôt, il dit:
—Je l'avais toujours bien jugée… et, tu le vois, vos larmes allaient me faire commettre une sottise…
—J'en suis honteux, mon lieutenant…
—Mais ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que nous n'avons pas une minute à perdre pour nous mettre à l'abri du complot qui se trame contre moi.
—Je le pensais, mon lieutenant…
—Fernand et elle n'ont qu'un but, retrouver Jeanne, et par elle être mis en possession de ce qui doit lui revenir… Le vieux bandit de Rig a été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d'eux et le lieu de ma retraite… Il n'a pas perdu de temps!… Dans deux ou trois jours, ils feront agir la police…
—Ce n'est pas Rig… ni l'autre qui iront chez ces gens… Ils craindraient d'être invités à y rester trop longtemps…
—Eux n'ont rien à voir en tout cela. C'est elle, mère et tutrice de l'enfant, c'est elle que j'ai trompée par une action que la justice ne manquera pas d'apprécier sévèrement… C'est elle qui aura raison devant la loi.
—Diable! fit le matelot en se grattant le crâne… Il y a un moyen d'aller au-devant de tout ça…
—Lequel?…
—Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l'adresse de Fernand; puis j'ajoute qu'il y a un grand garçon à Montrouge dans le dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau; s'il voulait le lui rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur.
Pierre réfléchissait; d'un signe de tête il indiqua à son matelot qu'il refusait ce moyen rapide… Au bout de quelques minutes, il dit:
—Depuis longtemps déjà, croyant tout fini, j'étais décidé à quitter cette maison…
—Mais l'autre n'est pas prête…
—Nous ne pouvons plus attendre… Il faut au plus tôt s'y installer… et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ… Il ne faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine…, qui serait très effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis vivant et que je demeure ici… Tu entends, pas un mot…
—Espère! espère!… Muet comme un peisson!
Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s'habiller. Il partit aussitôt. A la première place de voitures, il sauta dans un fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les locations d'appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna. Une jeune bonne vint lui ouvrir.
—Madame est-elle là? demanda-t-il.
La soubrette l'ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte… Elle était à peine disparue que la porte s'ouvrit presque aussitôt et qu'Iza, à demi vêtue, couverte seulement d'une longue robe de chambre rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante, dit:
—Entrez…, entrez, maître…
La soubrette, étonnée, regardait celui qu'on appelait ainsi. Iza, comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer.
Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit:
—J'attendais, maître!…
—Iza…, viens ici, assieds-toi en face de moi… et écoute-moi bien!…
La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire sur son visage ce qu'il allait lui demander. Pierre lui désignant un siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et s'accroupit à ses pieds.
-J'écoute, maître…
—Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as connue à Auteuil?
Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation… Pierre, étonné, demanda:
—Ne m'as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo: «Je ne pensais plus qu'à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien… Je pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour… Alors je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et la viande noire… Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi… J'avais le dégoût aux lèvres…Maître, je ne peux plus être pauvre!» N'est-ce pas là ce que tu m'as dit?
—Oui, maître!…
—Eh bien!… pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette existence que tu regrettais, me réponds-tu: Non?
Iza se tut… Pierre la regarda, elle baissa les yeux… Elle était embarrassée pour parler… Davenne lui dit:
—Refuses-tu de me répondre?
—Non, maître!… Je n'étais pas heureuse à Auteuil… J'étais riche, belle, mais je m'ennuyais… J'étais triste… Ce n'est pas cette vie-là que je voudrais retrouver…
Pierre la regarda surpris:
—Parle! dis-moi ce que tu voudrais.
Iza releva la tête; son œil eut un éclair; un sourire d'espoir s'étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement:
—Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d'or…, les grands tapis…, les jardins pleins de grandes fleurs rares…, avec des coins de bois pleins d'ombre… Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans la chambre, seule, en attendant le seigneur… Je veux être libre, moi… Je veux n'aimer personne que moi!… Je veux conduire dans une grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m'admirent, et je veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu'ils se pencheront vers moi pour me parler… Je veux être plus belle, plus brillante… que les belles que j'ai vues et dont ils parlent tous… Voilà la vie que j'ai rêvée, maître…
Pierre Davenne était un peu étourdi… Il se remit et dit:
—Iza…, aimais-tu Fernand?
A ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné sur celui de Pierre; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas d'elle pour répondre à son rêve… Pierre comprit et reprit:
—Réponds-moi absolument franchement; de tes réponses dépend ton avenir.
La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit:
—Non, maître, je n'aimais pas Fernand.
—Tu ne l'as jamais aimé?
—Jamais! et j'ai béni le Seigneur qui l'avait repris!
—Iza, Fernand est vivant!… dit Pierre, en observant la jeune femme.
Iza se leva aussitôt et, croyant que c'était pour retourner près de lui que Pierre venait lui parler, que c'était à ce prix qu'elle obtiendrait la réalisation de son rêve, s'écria:
—Jamais…, jamais je ne le reverrai…
—Mais que t'a-t-il fait?
—Rien, et je le hais!… Il m'aime, et je le hais… Il m'adore, et je sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre… Il est beau! et je le trouve hideux… Il porte malheur à ceux qui l'approchent. C'est un Sterk… Il est un des fils du démon; pour être heureux, lorsqu'on le voit, il faut lui vouloir du mal… Il faut lutter toujours contre lui, pour éloigner le malheur qu'il vous jette… Jamais, jamais je ne le reverrai… J'aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère.
Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa:
—Rassieds-toi, Iza… C'est le bonheur que je t'apporte…, et écoute bien.
Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme:
—Je vous écoute, maître…; mais j'ai eu peur!…
—Iza…, Fernand vit: c'est ton mari… Il peut tout contre toi…, et c'est pour en finir avec lui, pour t'en débarrasser à jamais et te donner ce que tu rêves que je viens te voir…
Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une explication immédiate… Pierre comprit, car il lui dit:
—Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d'agir!
La jeune fille répondit avec embarras:
—Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je désire;… mais je ne comprends pas.
—Tu es la femme légitime de Fernand Séglin?…
—Oui, maître.
—Il te doit aide et protection… Il te doit surtout l'argent que tu lui apportais dans ton contrat.
—Mais, fit naïvement la Moldave, il n'a jamais touché cet argent-là!
—Qu'en sais-tu?… fit aussitôt Pierre.
Iza fronça le sourcil. Comment? on avait payé sa dot!…
Pierre continua:
—Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu'il a jetée dans les affaires; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu'il a entreprises ne réussissent pas, s'il est déclaré en faillite, sur les fonds en caisse d'abord, la part que tu as apportée te revient.
—Mais s'il ne l'a pas reçue…
—Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne quittance, le contrat est signé… Tu apportais un million… Sa signature atteste qu'il a reçu la somme.
Iza commençait à comprendre… Elle écoutait silencieuse, ne quittant pas Pierre du regard; celui-ci continua:
—Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces… Si ton mari est en banqueroute, l'argent qu'on trouverait chez lui… ou sur lui, te revient jusqu'à concurrence de la somme…, surtout si tu établis que tu n'as pas été sa complice, mais sa dupe…
Les yeux d'Iza avaient des éclairs…, et, la tête penchée, elle écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson aimée… Pierre acheva:
—Or, les affaires sont régulièrement faites. S'il n'a pas touché exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie par un autre moyen… C'est toujours moi qui l'ai donnée… Me comprends-tu?
—Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair fixé sur lui.
—Aujourd'hui, par ton contrat, tu es riche… Pour être riche et libre…, libre, entends-tu bien…, ton rêve…, il faut que tu reprennes à ton mari la somme qu'il a et qui t'appartient de droit, et il faut que ton mari disparaisse.
—Oui, affirma Iza: c'est cela surtout qu'il faut.
—Voici sa situation: il a fait des faux… Il est en faillite… Cette faillite va se transformer, dès l'examen des livres, en banqueroute frauduleuse… Maintenant il a engagé tes bijoux…
—Il me les a volés…, exclama Iza.
—Oui, c'est cela, et c'est avec cet accent qu'il faut le dire au commissaire.
—Au commissaire?
—Oui, écoute et souviens-toi; car il ne faut pas que tu dises un jour une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu auras commencé…
Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce qu'ordonnerait Pierre.
—Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky; tu as apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu'il a mise dans ses affaires; tu as apporté des bijoux d'une valeur énorme.
—On m'a dit qu'ils étaient faux…
—Je te les rendrai, en vrai…, fit Pierre… Mais voici une facture de
Bodmann, marchand de diamants à Vienne… où ils ont été achetés…
Iza lut et vit l'addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq mille francs… Elle dit aussitôt:
—C'est le prix?
—C'est le prix pour le juge; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu'il les a vendus, c'est qu'il avait déjà retiré les brillants pour les remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui t'interrogera?
—Oui, fit Iza avec un singulier sourire; car, je le comprends…, il est pris et je suis libre.
—Il faut aussi justifier ce qui s'est passé à Auteuil… Tu affirmeras qu'au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t'avait déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé ta signature… Tu as refusé…; il t'a menacée…tu as résisté… et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t'es sauvée… vêtue de ta robe de chambre… échappant à sa violence… Tu avais déjà essuyé deux coups de feu.
—Mais, fit Iza qui semblait étourdie…, je n'ai pas été blessée.
—Les deux balles sont dans les matelas… Tu t'es sauvée en criant au secours! Et entendant du bruit—ses gens qui descendaient, peut-être!—craignant d'être pris pour un assassin, perdant la tête, il a retourné son arme sur lui…
—Je devrai raconter tout cela?
—Oui! Et il continua: Tu as longtemps hésité… Tu t'étais cachée dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari…, ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus encore… Tu t'es aperçue depuis quelques jours que des gens observent ta demeure; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta maison… Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes protection…
—Et après, maître!
—Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici…
Iza devint blême.
—Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue… Il s'y rend, et est arrêté. Alors, c'est là où il te faut la force, la volonté… Il faut que tu t'observes; ne te démens pas; surtout que ton visage ne trahisse pas tes pensées.
—Pourquoi?
—Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice…, il faut que tu viennes l'accuser.
—Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire.
—Il faut que tu viennes demander ce qui t'est dû…, c'est-à-dire le million de ta dot et la valeur de tes bijoux… Il n'a rien… Il a sa maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu dois d'abord rentrer dans l'argent qui t'a été dérobé… Alors, Iza, tu seras riche.
Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre, et c'est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu'il lui demandait, elle n'hésita plus et dit aussitôt:
—Maître, je suis prête à obéir… Commandez…
—Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire.
—Bien.
—Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t'aurai dit.
—Oui, maître!
—Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue; tu échapperas ainsi aux questions embarrassantes.
Iza regarda Pierre et lui dit en souriant:
—Maître…, croyez en moi!… Dites-moi ce que je dois dire… Mais, pour les tromper, reposez-vous sur moi…, pour ne dire que ce que vous voudrez qui soit dit… N'ayez nulle crainte, maître… Iza ne parle que lorsqu'elle veut parler!… Et, en vous obéissant, je deviens libre et riche?
—Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités.
—Et je suis à jamais débarrassée de cet homme?
—A jamais…
—Maître, commandez-moi: je suis prête!
Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu'elle devait faire; celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux…
Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. La
Moldave allait chez le commissaire de police.
Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin. Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les fenêtres: celui-là se trouvait à la disposition d'Iza. C'est sur sa demande qu'il avait été placé; d'un signe, elle devait lui indiquer la personne suspecte qu'il devait filer.
Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à l'agent un individu habillé en matelot, l'agent le suivit:
L'homme n'était autre que le matelot Simon.