VIII
LA PETITE JEANNE.
Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé à Simon de s'occuper des préparatifs de départ; on savait où il demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n'y avait guère dans la maison que du linge; car, on s'en souvient, Pierre l'avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il vivement terminé.
Pierre avait acheté, près d'Asnières, un petit chalet enfoui dans un jardin ombreux: il le faisait réparer et devait en prendre incessamment possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses lingeries sur une voiture qu'il lui avait envoyé chercher, et, le faisant monter avec lui, il lui dit:
—Nous allons aller porter ça… et nous préparons tout là-bas pour pouvoir nous y installer demain…, comme on pourra. Nous nous arrangerons pour être revenus à l'heure de la soupe.
Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne; le temps était beau et la jeune femme et l'enfant descendirent dans le jardin.
La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à celle qu'on appelait Mme Madeleine ce qu'elle désirait pour le repas… On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché.
Madeleine était assise sur l'herbe et lisait; la petite Jeanne était tout occupée à jouer avec sa poupée…
L'enfant s'arrêta tout à coup; il lui sembla qu'elle avait entendu son nom… Elle tourna la tête et ne vit rien… elle se remit à jouer… elle s'entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine, celle-ci lisait… Elle allait l'interpeller lorsque, tournant la tête, elle eut une exclamation de joie:
—Oh! Fernand!
Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d'un des massifs du jardin.
—C'est toi, Fernand, oh! comme petit père va être content de te voir…
Et l'enfant s'abandonnait. Fernand l'avait prise dans ses bras, et lui rendait les baisers qu'elle lui donnait…
Madeleine, croyant que l'exclamation de la petite saluait le retour de la vieille cuisinière, ne s'en était pas occupée; mais, en entendant le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant elle, elle était restée atterrée…, le livre était tombé de ses mains, un tremblement convulsif secouait ses membres; elle voulait agir et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa gorge…
En la reconnaissant, Séglin s'était écrié:
—Madeleine! ici!… Ah! cela est fort, et il était resté une seconde stupéfait, pendant que l'enfant disait:
—Tu connais donc petite mère Madeleine?
Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir; elle se précipita vers Fernand et voulut lui prendre l'enfant.
—Misérable! sortez!… Ne touchez pas à cette enfant… Sortez!…
Celui-ci se contenta de rire; son cynique sang-froid était revenu; il se plaça devant l'enfant en haussant les épaules, et dit:
—Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille…, qu'elle ne veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père!…
Madeleine se transforma à ce mot; ce ne fut plus la superbe jeune fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent, son regard eut des lueurs étranges, ses mains s'étendirent crispées comme des griffes; elle bondit plutôt qu'elle n'alla sur Fernand, et, d'une voix brève, sèche, pressée, elle dit:
—Sortez d'ici, bandit! sortez, misérable… Sortez, voleur, faussaire, sortez! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie… ou j'appelle… et je vous fais rendre à la prison, d'où vous vous êtes évadé…
Fernand se contenta de hausser les épaules…
—Tu peux crier… il n'y a dans la maison que toi et moi… Je guette depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu'un…, sache bien, Madeleine…
Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et, le serrant à le briser, il ajouta:
—Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur…, je deviendrai un assassin… Si tu cries, entends-tu…? je te tue…
Et d'un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber: elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier accueil fait à son ami, s'était mise à pleurer, et n'ayant, pauvre petite, que le souvenir de l'affection passée, elle en voulait à Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison… Elle se serra près de lui en gémissant:
—Je ne veux pas que Fernand s'en aille… Je veux qu'il reste…
Et Fernand dit à l'enfant:
—Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mère
Geneviève…
—Elle est morte…, fit l'enfant en pleurant.
—Ce n'est pas vrai… Jeanne… C'est cette femme qui t'a volée à ta mère…
—Je veux voir petite mère… Je veux voir maman Geneviève…, sanglotait l'enfant.
Fernand allait la prendre dans ses bras: il disait, menaçant:
—Ah! nous nous reverrons, Madeleine… Je comprends tout maintenant…
Sot que j'étais… Viens, Jeanne…
Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable, elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace, et bien convaincue qu'il n'hésiterait pas à exécuter sa menace, que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle… et l'enfant peut-être avec elle… En le voyant prendre la petite Jeanne, elle assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui arracher l'enfant, elle cria.
—Non, non! vous ne l'emmènerez pas… Au secours!… au secours!
L'enfant criait… Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis, d'une main lui prenant le bras, l'autre appliquée sur sa bouche pour l'empêcher de crier, il la traîna jusqu'au massif, dans lequel il rentra avec elle… Là, elle jeta un cri, un seul: il avait enlevé la main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête, et elle était tombée étourdie…
Le misérable avait alors couru vers l'enfant, qui, tout en larmes, n'avait rien vu et il lui dit:
—Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève… Ne pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend… Viens la voir.
—Nous allons voir maman?
—Oui!… fit-il, en prenant dans ses bras l'enfant qui, à la pensée de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire.
La petite Jeanne s'était abandonnée, elle était heureuse d'entendre parler de sa mère. L'idée de la mort n'effrayait guère son jeune cerveau, car on avait toujours évité devant elle d'aborder ce sujet… La mort était l'absence. Fernand, en lui disant: Tu vas revoir ta mère, l'avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle qu'elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand lui avait dit qu'elle allait retrouver sa mère, elle croyait que Madeleine, qui lui en parlait souvent,—depuis quelques semaines surtout—allait l'accompagner.—Mais Madeleine était partie, en jouant avec Fernand, c'est ce que l'enfant avait jugé,—et elle n'était pas revenue,—et Fernand l'emportait en disant:
—Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene…
La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés; son sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour d'elle, et elle avait demandé inquiète:
—Et mère Madeleine?… mère Madeleine?
—Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas… Elle est allée chercher un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture.
La voiture! c'était le plaisir, aller en voiture; on allait se promener alors, et la petite Jeanne se reprit à rire.
—Mère Madeleine vient avec nous?… demanda-t-elle.
—Oui.
—Dans une voiture, promener?
—Oui.
—Et petit père?…
—Petit père nous attend…
—Oh! il faut courir bien vite pour qu'il ne gronde pas…
—Oui… courons!…
Il portait l'enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement… Il plaça l'enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là, et s'assit près d'elle en disant au cocher:
—Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s'adressant à la petite Jeanne, après l'avoir affectueusement embrassée… Nous allons vite retrouver petit père pour ne pas qu'il gronde et puis pour ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne; Madeleine viendra tout à l'heure avec l'autre voiture.
—Oui! oui! vite! vite! fît la petite Jeanne heureuse, regardant le misérable avec un sourire d'enfant heureux. Oui, je veux voir tout de suite petite maman Gene. Elle n'est plus morte?
—Non, ma belle mignonne: elle t'attend… lui assura le misérable.
Et la voiture les entraîna, ainsi qu'il en avait donné l'ordre, vers Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait tromper ceux qui n'allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en semblant s'éloigner de Paris…
Moins d'une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte; et il était très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait être maison close; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète. Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue: il entra chez lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine.
La vieille cuisinière venait de rentrer; aux plaintes de Pierre, elle répondit qu'elle était sortie et rentrait par la petite porte de service, et n'était point coupable d'avoir laissé la grille ouverte; que depuis qu'elle était revenue, c'est-à-dire dix minutes environ, elle n'avait vu ni entendu personne; elle avait quitté Mme Madeleine et Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin.
À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse déserte…; dans l'herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C'était une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère… Tant qu'à M. Simon, il était parti avec Ali le nègre; obéissant aux ordres de monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison.
Tout cela était naturel; la cuisinière préparait le déjeuner et, dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui, inquiet. Il entra dans l'appartement qu'occupaient Madeleine et la petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l'enfant devait revêtir dans l'après-midi pour aller à la promenade étaient préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était, avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement à l'heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le pressentiment qui l'avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit:
—Je deviens fou, ma parole d'honneur, de m'inquiéter… Dans dix minutes, elles seront là.
Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il alluma un cigare et descendit, en attendant l'heure du repas, se reposer sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l'herbe par sa petite, ce qui l'assura que Madeleine et l'enfant ne devaient pas être bien loin.
Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu'à cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se promenant, il revint vers la porte de la cuisine; une grande et belle chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui; il la caressa; la bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse de revoir son maître et bondissait joyeusement.
Pierre, pour éviter qu'elle ne sautât sur lui, lui dit:
—Viens, Liane!… Et il retourna vers la pelouse…
La chienne courait, sautait; en arrivant sur la pelouse, elle piqua du nez, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne; Pierre la regardait en souriant:
—C'est Jeanne… Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse?
La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste; elle
avançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif.
L'animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin; aussi
Pierre vint-il en disant:
—Qu'est-ce qu'il y a, ma Liane?
L'intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant appeler… Pierre la suivit; il entra dans le massif. Apercevant une femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse; puis, effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut vers le massif en criant:
—Liane, Liane…, cherche Jeanne!…
La bête courut dans tous les sens, l'enfant n'y était pas. Pâle, tremblant, Pierre revint vers Madeleine; il lui mit la tête sur ses genoux; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement perdu connaissance… Il appela la cuisinière. La vieille accourut, effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et lorsque ses yeux s'ouvrirent, elle vit penché sur elle—le regard anxieux—Pierre qui lui demanda:
—Jeanne…? où est Jeanne?…
Madeleine ne pouvait répondre; il dut attendre encore. Passant de l'eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa réponse, il disait:
—Madeleine!… Madeleine!… m'entendez-vous?… Jeanne?… où est Jeanne?… Vous ne m'entendez pas? Jeanne, ma fille, mon enfant, où est-elle?
L'œil hagard de Madeleine regardait autour d'elle, cherchant à se souvenir, à s'expliquer comment elle se trouvait là, et elle répondait, calme:
—Si, je vous entends… Pourquoi suis-je là?…
—Je vous ai trouvée étendue dans le massif… et vous étiez seule avec Jeanne. Où est-elle? où est-elle?
—Jeanne…, répétait Madeleine, faisant des efforts de mémoire…
—Répondez-moi…, répondez-moi…, je vous en prie. Jeanne?
Tout à coup la figure de la jeune femme changea; son regard épouvanté se dirigea sur Pierre; elle se releva, lui prit les mains et jeta un cri: elle se souvenait:
—Jeanne!… Vous ne l'avez pas vu?… Il l'a emportée… Il me l'a arrachée…
—Jeanne enlevée!… exclama Pierre, enlevée! Par qui? Quand?
Répondez vite.
—Lui!… Mais vous le devinez bien… Vous le croyez en prison… Non, il est libre.
—Fernand?
—Oui,.. Fernand… Il est venu, il a appelé Jeanne, je me suis précipitée, alors il m'a saisie au cou… Je me suis sentie entraînée, j'étouffais… Je me suis crue perdue…
—Et c'est lui qui a enlevé Jeanne?
—Oui… Il a dit à l'enfant qu'il venait la réclamer au nom de sa mère.
—Ah! malheureux que je suis!… exclama Pierre qui fondit en larmes.
La vieille cuisinière avait aidé Madeleine à se relever; en voyant son maître défaillant à son tour se laisser tomber sur le banc, elle courut vers lui et lui dit.
—Ne vous désolez pas, monsieur… Ils ne peuvent être loin; je vais courir chez le commissaire… et on les aura bientôt retrouvés.
—Non! non! fit vivement Pierre; le commissaire n'a rien à faire en ceci…
—Si M. Simon était là!…
—Courez vite me chercher une voiture, fit Pierre.
—Bien, monsieur, fit la vieille cuisinière, qui partit rapidement.
Et s'adressant à Madeleine:
—Madeleine, répondez-moi bien vite… Il a enlevé l'enfant; croyez-vous que c'était véritablement pour la ramener à sa mère?
—Je ne sais.
—Je vous demande si vous n'avez pas vu dans ses yeux ses desseins. Mais cet homme est capable de tout: il peut tuer mon enfant…
—Oh! non!… Il m'aurait tuée, moi, mais non l'enfant…
—Quel peut être son dessein?
—C'est d'être maître de vous… Il sait tout aujourd'hui… D'un mot vous pouvez le perdre. Votre enfant est un otage…
—Madeleine, racontez-moi comment cela s'est passé.
Dominant son émotion, la jeune femme lui raconta la terrible scène. Elle finissait lorsque Simon arriva; celui-ci resta tout abasourdi lorsque, se disposant à aller à la cuisine pour déjeuner, il entendit son maître lui crier d'un ton qu'il connaissait bien et qui n'admettait pas de réplique:
—Vite, vite, Simon, tu viens avec moi…
—Présent, mon lieutenant.
—Simon, lui disait-il en l'entraînant vers la voiture…, il faut retrouver Jeanne…
—Mlle Jeanne?
—Oui… Fernand m'a volé mon enfant… Le misérable!
—Potence à l'ail… Ce gueux-là!… Espère! espère… Lieutenant, sur ma part de paradis, nous aurons la petite lieutenante ce soir… et lui, il a signé son congé en faisant ça… Je vais lui régler ses comptes…
Et Simon dit au cocher de les conduire rue du Temple.