XI
DEUX PROMENADES EN VOITURE.
Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous» lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était aujourd'hui son maître.
Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient traversé sans laisser trace de leur passage..
A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait, il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa faiblesse.
Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever sa femme, il allait donc la reprendre… Car celle-ci venait, par sa résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était fou de rage et de haine.
Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait à sa femme… Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme, le délit n'existait plus… Et Fernand restait abruti par sa situation; on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot il pouvait être pris… Il fallait donc au plus tôt se mettre à l'abri… Il avait sa fortune en portefeuille,—l'argent repris au père Picard, le caissier.—Il le prit et le mit en poche.
Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève… Mordu au cœur par l'amour, il voulait retrouver Iza… Il souffrait de ce qui lui avait été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin, il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez Iza pour oublier.
Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon… Il la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune, il avait assez d'argent pour le faire… Il prendrait le nom de sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo… et assurément la fortune et le bonheur étaient là.
Son plan arrêté, il se jeta sur le lit…, essayant de dormir. Mais le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer.
En se réveillant, il eut peur… Il se dit que s'il avait été à la place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut son remerciement.
Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours…, mais de la plus élégante toilette… Il mit son portefeuille en poche et sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard, prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin.
S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses; car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres, l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse.
Fernand, le cœur serré comme dans un étau, sauta prestement de voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre quelques jours avant.
Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme.
Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait dire qu'à elle.
La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne pouvait dire qu'à elle.»
Fernand regardait autour de lui et semblait se dire:
—Ce n'est pas possible!…
La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon.
Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti, tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds… et demander pardon… et ils auraient pleuré, et…
Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma aussitôt; elle s'écria:
—Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?…
—C'est à moi que tu parles ainsi…
—Oui…, c'est à vous… Sortez… Sortez vite, si vous ne voulez pas que je vous fasse chasser…
Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son œil eut un éclair haineux, et il dit:
—Chasser! moi! Ah! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle vous salissez mon nom.
Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette phrase:
—On ne me frappe que quand j'aime.
—Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle…
—Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit en faisant un signe.
—Tu veux appeler… Fais-le donc…; nous verrons qui a le droit de se mettre entre moi et ma femme.
—C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de m'en faire souvenir.
Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit, et d'un geste violent la jeta à terre.
Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin.
—C'est lui, dit Iza en le désignant.
Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut obligé de l'attacher pour le descendre; il criait:
—Arrêtez-la avec moi, au moins…
Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle réparait devant la glace le désordre de sa toilette…
Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants, sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par l'arrestation de son mari, elle dit au cocher:
—Bien vite, à la Marche… bien vite, nous sommes en retard.
Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher:
—A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble.
Les deux voitures partirent.
Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se préparant une «praline,» il disait philosophiquement:
—Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis.