XII

UNE RÉVÉLATION.

On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus naturellement, c'était que Fernand lui faisait faire de nouvelles propositions.

Si Fernand l'avait fait reconduire chez elle cependant, il était bien singulier qu'il l'y revînt chercher, puisque la veille elle se trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir. Était-ce donc qu'ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu'elle ne succombât et d'avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en la faisant ramener chez elle?… Cela était bien improbable; mais celui qui était venu demander des renseignements, celui-là, elle l'avait bien reconnu, c'était Simon. Que voulait-il? Il ne pouvait lui rendre Jeanne, puisqu'elle savait l'enfant au pouvoir de Fernand.

Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller sur l'enfant, Fernand l'avait sans doute enlevée, et Simon était à sa recherche.

C'était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors, elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux investigations du matelot…

Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment réservée avec les gens qui l'entouraient, Geneviève n'avait pas démenti, mais n'avait pas non plus affirmé ce que lui disait la concierge; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait qu'elle lui faisait de l'individu:

—C'est Simon.

Ce qui avait fait penser à la concierge qu'elle ne se trompait pas, et elle était redescendue en disant:

—Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le bien qu'on en pense, ce qui n'est pas peu dire.

A cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux venait d'arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la répugnance qu'il lui inspirait…

Elle lui demanda aussitôt:

—Vous êtes déjà venu tantôt… Qui vous envoie?

—Personne! moi!

—Que me voulez-vous?

—Madame, je dois vous dire d'abord le métier que je fais; je cherche constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles; je prends dessus tous les renseignements, j'y fais le jour enfin. Et quand je suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés… selon la valeur de ce que je leur apprends.

Geneviève comprit aussitôt. C'est de son enfant qu'il allait être question, et elle se demanda encore si ce n'était pas Fernand qui, renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu'à avoir de l'argent en lui rendant son enfant. C'est pleine de cette idée qu'elle dit:

—Et vous venez me proposer d'acheter un secret m'intéressant?

—Oui, madame…

—Je suis pauvre, monsieur…. le savez-vous?

—Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable à l'époque où vos affaires seront terminées me suffira.

—De quoi s'agit-il?

—La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je sais où elle est.

—Vous l'avez vue? demanda vivement Geneviève.

—Oui, madame.

—Oh! monsieur, d'abord, je vous en prie, dite-smoi comment elle est. Souffre-t-elle? Est-elle belle? A-t-on bien soin d'elle? Répondez-moi, monsieur, répondez-moi.

—Elle est admirablement belle… Elle se porte excessivement bien; elle est fort bien élevée… Elle vous aime; car, quoiqu'on lui ait dit que vous étiez morte…, elle parle sans cesse de vous.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes, s'abandonnait à son émotion…

—Ah! vous venez de me rendre bien heureuse.

Le petit vieux semblait ravi de l'effet qu'il avait produit, et il ne doutait plus de la réussite de ce qu'il appelait une affaire. Au bout de quelques minutes, Geneviève dit:

—Vous savez, m'avez-vous dit, où est mon enfant?

—Oui, madame.

—Mais me sera-t-il facile de la prendre…, de la voir au moins?

—Personne, madame, ne peut s'y opposer.

—Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait, n'aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime?… Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait?

—Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l'aiment autant que vous l'aimez.

Geneviève eut un regard et un mouvement d'épaules qui démentaient absolument cela… Aimer son enfant comme elle l'aimait! cela était impossible.

—Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous engagez à me conduire où demeure mon enfant… et vous m'assurez que là je pourrai la voir…, la prendre?

—Je m'y engage…

—Et que demandez-vous pour cela?… Faites vite…

—Ce n'est pas tout, madame. J'ai à vous apprendre aussi un secret qui doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela.

—Vingt mille francs…; mais je n'aurai jamais cette somme.

—Alors, madame, vous ne payerez pas… Ma confiance vous donne la preuve de ce que je vous dis—ou ce que je vous vends vous fait riche et capable de payer, ou cela ne change rien… Et alors votre traite est un papier mort.

Expliquée de cette façon, l'offre de l'inconnu était facile à accepter; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu'il demandait ne pourrait lui être payée qu'en cas de réussite…

La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de l'individu, reprit:

—Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate sur ma vie et sur celle de mon enfant?…

—Le retour de votre enfant y est attaché.

—Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude.

—Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le connaître.

—Enfin parlez, monsieur.

Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit:

—Je vous ai dit, madame, qu'en venant chez vous j'exerçais mon métier; or, les affaires sont les affaires…

—Écrivez vos conditions, je signerai.

L'individu tira d'un portefeuille graisseux un papier timbré tout préparé… Elle le lut.

«Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au porteur…

«Paris, le…»

—Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite?

—Je vous le dirai lorsque vous aurez signé.

Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout, le papier n'avait de valeur qu'autant qu'elle aurait l'argent pour le payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait l'accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer.

Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l'encre; et de son doigt sale montrant l'endroit où elle devait signer, il dit:

—Là, écrivez la date; puis signez au-dessous…

Geneviève allait signer; il reprit:

—Pardon, ne mettez pas veuve, mettez femme Davenne

—Mais, monsieur…, je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez antidater le billet…

—Non, non, ne vous inquiétez pas… Cela n'a pas d'importance pour nous.

Geneviève réfléchit une minute… Quel pouvait être le motif qui faisait préférer à cet homme qu'elle signât ainsi… Elle pensa que c'était pour faciliter la négociation de la valeur…; mais, ayant hâte d'en finir à n'importe quel prix, elle signa.

—Voici…, monsieur… J'attends, dit Geneviève en lui tendant le papier et se disposant à écouter.

Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec soin et le plaça dans son portefeuille…; puis il dit:

—Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd'hui ni demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d'ici deux jours, vous ne révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire…

—Mais, exclama Geneviève, d'ici là…, le misérable peut se débarrasser de mon enfant.

—Oh! non, madame…, fit avec assurance le petit vieillard: de ce côté, vous n'avez rien à craindre; son amour pour la petite Jeanne égale le vôtre…

—Fernand est capable de tout! exclama immédiatement Geneviève…

—Fernand! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant les épaules…, il n'a pas votre enfant et depuis ce matin il est arrêté…

—Que me dites-vous là?

Geneviève, nous devons l'avouer, éprouva un véritable soulagement en entendant la seconde partie de la phrase.

—Je vous demande de jurer, madame, reprit l'homme, et il ajouta: Sur la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève; mais, se domptant, elle étendit le bras et dit solennellement:

—Je jure qu'avant trois jours je ne dirai à personne comment et par qui j'ai appris ce que vous allez m'apprendre?

—Sur la tête de votre enfant, madame; je sais que cela est sacré pour vous…

—Sur mon enfant, je le jure…

—Madame Davenne, je vais être bref.

Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec l'atelier était bien fermée. Certain de n'être pas entendu, il dit gravement:

—Madame, votre enfant vit avec son père.

—Que me dites-vous là? exclama Geneviève, dont le visage s'empourpra à l'idée de la honteuse mystification.

—Je dis, madame, que vous n'êtes pas veuve!

Geneviève se dressa, aussi étonnée qu'effrayée, craignant d'avoir affaire à un fou; mais celui-ci continua:

—M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant…

Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les preuves… Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait avec calme et d'un ton absolument affirmatif.

—Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j'espère que vous n'êtes pas venu vous moquer de moi…, et surtout sur un aussi pénible sujet… Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance… Connaissant peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection… Hélas! monsieur, mon mari est mort,… bien mort…

Geneviève pleurait en ajoutant:

—Je l'ai vu jusqu'au matin, et j'ai suivi jusqu'au cimetière sa dépouille mortelle…

Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de se rasseoir et l'invita à lui prêter la plus grande attention.

—Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans!… Ceci est pour répondre à votre première objection… Mais, je vais vous dire plus…: c'est moi qui ai tué M. Davenne, et c'est moi qui l'ai ressuscité…

Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut véritablement peur; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura guère qu'en entendant les ouvrières qui causaient entre elles.

Elle n'avait qu'à jeter un cri, et l'on viendrait… Elle ne voulut pas laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention…, absolument assurée cette fois qu'elle avait affaire à un fou. Aussi fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit:

—Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou: vous regrettez de m'avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter ce qui s'est passé. Vous m'excuserez de parler franchement de votre situation alors… Il faut que vous me croyiez; il faut donc que je vous dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection.

Cette fois, l'insistance calme de l'individu embarrassa Geneviève; en entendant parler de sa situation d'alors, elle rougit, puis du motif de la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L'individu s'assit et commença.

—M. Pierre Davenne me connaissait: lorsqu'il était aspirant à bord de la Souveraine, j'étais matelot… A cette époque, j'avais été pris par les sauvages, et j'avais appris chez eux la vertu de certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour empoisonner leurs flèches.—Je raconte vite pour arriver au fait… A la suite d'accidents, je dus me sauver du bord! Je ne vis plus M. Davenne. J'étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me nomme Rigobert, dit le Sauvage…

—C'est vous!… fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée au récit parce qu'elle recommençait à espérer. C'est vrai, j'ai en effet entendu conter par mon mari d'étranges histoires sur vous.

Le vieux Rig eut un mauvais sourire; mais il reprit:

—Un soir, votre mari vint me trouver… Je vous ai dit que je devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était insuffisante; qu'ensuite l'aveu de sa situation, c'était toujours le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d'une cure étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il avait un plan de vengeance effrayant.

Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s'était d'abord caché la tête dans les mains; puis, en entrevoyant dans le récit du vieux Rig la possibilité de ce qu'il lui avait dit, elle le regarda et écouta attentive…, cette fois pleine d'espoir… et revoyant malgré elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement! C'était donc vrai… Il vivait! Rien ne peut exprimer la sensation qu'elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage.

Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire.

—Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de façon à tromper tout le monde, jusqu'à la tombe, enfin, et si je pouvais m'engager à lui rendre la vie… Je lui dis: Oui!

—Oh! exclama Geneviève.

—Je me rendis le soir rue Payenne, et j'ai, madame, un système dans ma médecine à moi. Voyez-vous, tout est là: le cœur! Le jour où ma vie sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales.

Geneviève regarda encore le vieux Rig; il lui sembla de nouveau qu'elle avait affaire à un fou. Celui-ci le vit; car, reprenant son récit, il continua:

—J'avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m'introduire dans la chambre de M. Davenne; mais si vieux que je puisse paraître, j'ai une vigueur et une agilité que plus d'un jeune homme m'envierait. J'escaladai le mur et me trouvai à l'heure dite dans la maison… C'est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les qualités en France…, que j'exécutai la chose convenue.

—C'est-à-dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare à mon mari: il s'endormit, et ce sommeil avait les apparences de la mort…

—Oui, madame, du curare… Tenez en voici…

Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux; il fouilla dans les poches et en sortit un petit rouleau; il le développa et montra un morceau ayant l'apparence de la réglisse noire… Il en coupa un bout.

—Tenez, dit-il en faisant sa grimace—non, en souriant—tenez, madame, vous voyez que c'est bien inoffensif.

Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se défendre d'un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux et de ses agissements; celui-ci s'en aperçut, car il reprit:

—J'abrège, madame; par un procédé à moi, qui m'est personnel, j'employai le curare; dix minutes après vous rentriez… J'étais caché le long du lit… Vous vîtes votre mari et le crûtes mort…

—Mais c'est affreux, ce que vous me dites là.

—J'étais payé pour cela… Votre mari voulait disparaître de ce monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l'entouraient. Il avait dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait chargé Simon d'enlever sa fille…

—Oh! mon Dieu! mon Dieu!

—Simon devait m'aider… Je dois ajouter qu'il avait même augmenté sa mission… Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête.

En disant cela, Rig riait et haussait les épaules… Le rire de Rig était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux en disant:

—Enfin?

—Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions impatiemment—moi très inquiet, très inquiet; je vous jure que sur dix cas semblables, il est bien rare qu'un réussisse. Avec des lanternes, nous nous introduisîmes dans le cimetière; vous vous rappelez l'orage, qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu relâchée… Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons passé près de deux heures pour le faire revenir.

—Vous l'avez fait revenir?… demandait Geneviève, refusant de croire ses oreilles, les traits bouleversés, l'œil hagard…, malgré elle, cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes, catégoriques.

—Oui, madame, et je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté dans la petite maison où il habite encore aujourd'hui. Dans le caveau, la vie était revenue; mais il n'a recouvré véritablement sa connaissance que chez lui, et la première chose qu'il a demandée, ç'a été sa fille.

—Tout ce que vous me dites là, monsieur, est si étrange, si effrayant, si impossible, que je n'ose y croire.

—Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c'est vrai!

—Et où demeure mon… mari? Geneviève eut un frisson en disant ce mot. Elle se hâta d'ajouter:

—Où est mon enfant?

—A Charonne. Demandez la Maison du pendu… Ils l'ont louée et ne savent même pas que la maison est connue ainsi… C'est à cause de ce suicide qu'elle n'avait jamais été louée et qu'ils l'ont trouvée toute prête…

—Et mon, ma… ma fille est là?

—Ils y sont tous les deux…

Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme, lui dit:

—Madame, vous ne croiriez pas à mes serments,—et vous auriez raison,—mais, moi, j'ai confiance dans les vôtres; vous m'avez juré que d'ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que vous savez…

—Je le jure encore.

—Eh bien, madame Davenne, je m'offre de vous conduire… Je n'irai pas jusqu'au bout…; c'est-à-dire qu'arrivée à l'avenue de Charonne, je vous désignerai la propriété, et vous dirai: C'est là…

—J'accepte, monsieur…

Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit:

—Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en bas…

—Oui, monsieur…, c'est cela!

Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre l'état dans lequel se trouvait Geneviève… Elle n'osait croire à ce qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique… Et elle avait peur, elle n'était plus elle… Elle se disait que la vérité, c'était cela…, c'est-à-dire l'impossible!

Lorsqu'elle traversa l'atelier pour descendre, les ouvrières se regardèrent entre elles et se dirent:

—Madame est folle!…

Si elle n'était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était bien près de le devenir.

Le vieux Rig descendait l'escalier: il s'arrêta à l'étage au-dessous, et s'approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous l'avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement. Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche en disant:

—Maintenant, ça y est… Les affaires sont les affaires: un bon engagement écrit vaut mieux qu'une parole, et je suis bien certain que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m'aurait donné la somme convenue; mais, avec ce papier, je n'ai pas besoin d'attendre… Demain je suis à Londres… avec une perte insignifiante, j'escompte la valeur, chez les Greffys… et je suis rentré dans l'argent qu'il m'a volé… Ah! le vieux Rig sait se venger aussi, lui… Cela va en faire du bouleversement chez lui! Idiot va! qui se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu'il vaut mieux que ton imbécile de Simon!…

Et le Sauvage était content de lui; il descendait joyeux, sa fortune était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu'il avait et il continuait:

—Ce soir, j'aurai tout vendu… C'est fait… A dix heures, je prends le train… J'arrive à Londres demain matin… Je m'installe comme docteur… Avant six mois, j'ai la clientèle des aînés de famille qui ont besoin d'un médecin intelligent pour soigner leur famille…Le Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky… Ce nom-là m'a porté bonheur; c'est du jour où je l'ai porté que commence ma fortune… Je vais vivre enfin…, respecté et obéi… Et le vieux Rig descendait toujours plus lentement se répétant:

—Respecté et obéi…

En arrivant dans la cour, il n'avait plus l'air humble qu'il avait en montant; déjà, dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant luxueusement dans un splendide appartement; il se voyait reprenant les allures de Danielo; il se voyait superbe, respecté, et il répétait, comme un crève-de-faim qui voit la table mise:

—Enfin! enfin!

En même temps qu'il sortait de la porte cochère, Simon sortait de la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque derrière lui jusqu'à la rue, il se blottit dans l'ombre de la porte, en faisant un signe et un clignement d'yeux à des gens sans doute apostés de l'autre côté de la rue.

Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve, marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer, il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig, montant dans sa voiture, lui dit:

—Reste là… Attends, une dame va venir. Lorsqu'elle sera montée, tu nous conduiras avenue de Charonne.

Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s'étendant heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu'il rêvait… Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux, croyant que c'était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de rage,… et ce fut tout ce qu'il put faire.

Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était monté dans la voiture et s'était précipité sur lui; on lui avait saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses poches pour y prendre le couteau. On l'avait étroitement garrotté, le muselant presque pour éviter ses cris.

On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents, bavant de rage, il avait entendu une voix qu'il connaissait dire au cocher:

—Toutes voiles dehors! là!… Et à la Préfecture… Ho! hisse là!

Et cela suivi d'un long éclat de rire… Puis:

—Au fait…, dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi: je veux être sûr qu'il est embarqué.

Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le siège.