XIII
DÉSESPOIR.
Geneviève s'était rapidement vêtue, et malgré les protestations de ses ouvrières, qui l'assuraient qu'après la crise subie, qu'après la nuit qu'elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire dangereux de sortir, Geneviève n'écoutait rien. Tout entière à l'espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte; avec l'assurance qu'elle allait retrouver son enfant…, qu'elle allait revoir celui qu'elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie nouvelle. Revoir son mari! Était-ce possible!
Tout en elle tressaillait à cette pensée!… Oh! elle sentait bien que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les résistances…; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante servitude; elle ne serait près de celui qu'elle avait trompé qu'abnégation et dévouement; elle subirait tout, tout, pour vivre près de lui et de son enfant.
Mais s'il s'était fait un autre ménage; si une autre femme était près de sa fille, et se faisait appeler sa mère! A cette pensée, il lui sembla que son cœur cessait de battre.
Non, cela n'était pas possible!…
Il se pouvait que, ayant arraché de son cœur l'affection qu'il avait autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son cœur… Cela la troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se plaindre; c'est elle qui avait donné l'exemple… S'il le fallait, elle se contenterait d'être l'amie dévouée…; elle chasserait ses pensées jalouses… Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait pas qu'une autre portât ce titre près de son enfant; elle voulait l'affection tout entière de sa Jeanne, l'enfant pour laquelle uniquement elle avait consenti à vivre.
Geneviève se hâtait de descendre l'escalier; elle avait hâte de se retrouver avec Rig; elle voulait lui demander si le père vivait seul avec son enfant. Lorsqu'elle arriva dans la rue, elle vit quelques groupes qui causaient devant la porte.
La concierge, en la voyant, s'exclama sur son imprudence; elle voulut la faire entrer dans sa loge; mais Geneviève refusa, disant qu'elle se portait admirablement bien… Elle priait la concierge de voir si la personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture. La concierge la regarda avec stupéfaction.
—Qu'est-ce que vous me demandez là? Mais vous ne savez donc rien?… Ce n'est donc pas à cause de ce qui vient d'arriver que vous êtes descendue?
—Que vient-il d'arriver? demanda la jeune femme inquiète.
—Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d'être arrêté.
—Comment? arrêté!
—Mais oui… et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que c'est un fou qui s'est échappé…
Geneviève fut forcée de s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber… Un fou! tout ce qu'elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle venait de bâtir l'avenir…, tout cela mensonge! C'était un fou qui lui avait parlé… Ça avait été sa première pensée, et, après, elle l'avait repoussée, elle avait voulu croire… C'est si doux de croire ce qu'on désire.
La concierge, la voyant chanceler, se hâta d'avancer une chaise en s'écriant:
—Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de sortir… Vous êtes capable de tomber malade pour de bon…
Geneviève n'entendait rien; elle prit sa tête dans ses mains, et, fondant en sanglots, elle gémit:
—Oh! si je pouvais mourir!
—Eh bien! en voilà des folies!… Voulez-vous ne pas dire ça. Avec ça que ça ne vient pas assez vite… En voilà des idées!… Mais qu'est-ce qu'il vous avait donc dit, ce petit vieux-là?…
Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l'épouse d'Augustin désirait savoir ce qu'il y avait sous tout cela, tout en préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua:
—D'abord, figurez-vous, j'avais envie de vous prévenir de ce qui se passait; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin.
Geneviève releva la tête.
—Il est revenu?
—Mais oui; il n'y a pas dix minutes, il était là, à la place où vous êtes. Tenez, voici encore son verre: il nous avait offert un petit verre, et Augustin adore le mêlé.
—Simon est revenu! répétait Geneviève.
—Et il connaissait l'autre, parce qu'il est rentré juste au moment où le petit vieux montait chez vous; il semblait tout le temps le guetter. Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage…
—Est-ce qu'ils se sont parlé?
—Mais non!… Vous ne savez rien, alors? fit la concierge désappointée. Mais, heureuse d'avoir une histoire à raconter, elle reprit:
—Vous ne savez rien!… Je vais vous dire tout ça, alors…
Geneviève, attentive, écoutait… La présence de Simon dans l'affaire lui rendait un peu d'espoir.
—Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait l'escalier, et n'était pas encore chez vous que nous voyons entrer le marin… Vous savez, il nous va, celui-là!… Augustin l'aime bien… il nous offre un verre; comme je me dis; c'est pour le mariage, il vient encore chercher quelques renseignements; je fais signe de l'œil à Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a d'abord raconté un voyage qu'il a fait dans un pays où les chevaux parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l'air de guetter tous les gens qui sortaient… Quand le petit vieux est descendu, il s'est levé vite. Augustin lui dit:
—Qu'est-ce qui vous prend? où que vous allez?…
—Espère! espère, qu'il répond, nous nous reverrons; et il a filé. Une fois dehors, il a fait un signe à des agents… et… quand je suis arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents… et le marin sur le siège à côté du cocher… Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?…
Geneviève était pensive… L'espoir revenait. Ce n'était pas pour rien que Simon avait aidé à l'arrestation de l'homme qui était venu la renseigner sur son enfant…
De tout ce qu'elle avait entendu, il ressortait une chose absolument claire, c'est qu'on venait de s'emparer de celui qui venait pour l'aider, et que Simon, probablement chargé in extremis de l'éducation de sa Jeanne, voyant que l'enfant allait lui être enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève n'était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou! Et tout ce qu'il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre en était la preuve; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant qu'un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l'enfant de son lieutenant, il s'était donné pour mission de rendre l'enfant à sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s'était insensiblement persuadé qu'il savait un secret utile à la femme de son ancien chef, et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour aller tout apprendre à la jeune femme: que son époux vivait et que son enfant la demandait.
Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de la réalisation de son rêve, qu'elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit à la concierge:
—Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s'est échappé de la maison…
—C'est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde dit… Mais que venait-il vous raconter?
Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne se trouva fort embarrassée; mais il n'y avait pas à hésiter… Elle brocha sur la vérité.
—Mon Dieu, continua Mme Davenne, c'est un vieux matelot, ancien fidèle serviteur de mon mari.
—Ah!… c'est un matelot aussi? Alors tout s'explique…
—Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était avec lui à bord de la Souveraine.
—Mais que venait-il faire chez vous?
—Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses anciens maîtres?
—Oui, oui, je comprends… Il venait demander de l'argent?
—C'est cela.
—Les pauvres gens; dame! Vous savez, dans ces maisons-là on ne les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c'est… L'autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son ami, et c'est lui qui, sachant qu'il s'était sauvé, se sera dit: Il doit être allé chez la femme de notre ancien chef…
—Justement…
—C'est pour cela qu'il venait demander des renseignements en cherchant à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient.
—Je crois que vous êtes sur la voie…
—Tout s'explique…, et moi qui croyais…
Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure, elle dit:
—Mais, vous n'allez pas encore vous faire du mal pour ça?…
—Non, je suis très bien…, très calme…
—Vous concevez bien que vous avez assez de tracas… sans vous tourmenter pour les autres.
Geneviève s'était levée; interrompant la concierge, elle lui dit:
—Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure?
—Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous cela?
—Faites-moi la grâce de m'accompagner.
—Où donc? loin?
—Oui, nous serons deux heures… Pendant que vous vous préparerez, votre mari ira chercher une voiture… Voulez-vous?
—Mais je suis à vos ordres… Ce n'est pas dans l'état où vous êtes que je vous quitterais.
—Augustin, va chercher une voiture.
Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait.
La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L'allure de Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s'éveilla et elle se promit d'arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres.
Geneviève, l'œil fixe, attendait; elle pensait, elle aussi, aux incidents survenus depuis la veille…
La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui l'avait suivie…, les émotions cruelles par lesquelles elle avait passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire… Elle se souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle avait des frissons en se rappelant l'impression de ses mains sur ses épaules…; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou lui avaient fait croire réelle.
Non, cela était impossible, matériellement. D'abord, un homme ne pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un contrevent solide… Non, elle avait été victime d'une hallucination, suivie d'une prostration qui l'avait livrée au misérable, ou qui peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu'il se débarrassât au plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule; c'est pour cela qu'elle se faisait accompagner, parce qu'elle sentait qu'il se tramait quelque chose autour d'elle.
Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que celui qu'on déclarait un fou lui avait dit…, et, si cela était vrai, elle sentait bien qu'elle croirait absolument tout ce qu'il avait dit. Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux Rig lui avait donné l'adresse avec un renseignement positif qui lui permettait de trouver facilement la demeure. L'endroit où résidait sa fille s'appelait: la Maison du pendu.
Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête; Geneviève n'avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. Le vieille femme, la désignant d'un regard à son mari, mit son doigt sur son front et, hochant la tête, sembla dire:
—Il y a quelque chose là… C'est détraqué… Puis elle s'approcha et passa la main sur l'épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit:
—Vous m'avez fait peur…
—Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez du noir… Voyons, je suis prête et la voiture est là…
—Oui, c'est vrai, fit Geneviève… Partons.
—Serons-nous longtemps?… parce qu'il faut qu'Augustin sache à quelle heure je serai de retour…
—Je ne puis vous le dire, madame Lucas… Je ne sais pas où nous allons…
—Hein? fit la concierge avec stupéfaction… Elle échangea un regard de pitié avec son mari… Geneviève reprit:
—Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin…
—Ah! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta: Je croyais que vous ne saviez pas où nous allions.
Cette parole rappela à Geneviève qu'elle devait veiller sur elle; elle comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu'elle était décidée à ne plus s'arrêter dans ses recherches, elle se promit de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu: elle reprit:
—Nous allons à Charonne, tout en haut.
—Oh! je connais ça, Charonne, ça n'est pas loin; nous en avons à peine pour trois quarts d'heure… N'est-ce pas que nous connaissons Charonne, Augustin?…
—Oui! oui! on s'y est amusé, et nous sommes payés pour nous en souvenir.
—Cela me sera bien utile, car j'ai des renseignements très vagues sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche… et vous me guiderez.
—Ça tombe bien. Figurez-vous que c'est à Charonne que nous avons fait notre noce, n'est-ce pas, Augustin, à l'Orme sans pareil? On ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là, et l'Orme sans pareil existait déjà; on pouvait tenir une douzaine: les mariés, les grands parents et les témoins. Oh! oui, je le connais, Charonne!…
—Te souviens-tu, dit Augustin…, comme nous avons ri quand je suis tombé? Tout le monde a cru que je m'étais tué. Quel saut! Avons-nous ri?…
—Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne… Je vous montrerai l'orme. De quel côté allez-vous?
—Je vous le répète, je ne sais pas…
—Vous ne connaissez pas le nom de la personne?
—Non!… Mais on désigne la demeure sous le nom de: la Maison du pendu!
—Ah! bon Dieu, en voilà des noms!… Enfin, une fois à Charonne, ça ne sera pas long à trouver, le pays n'est pas grand… Nous avons trois quarts d'heure, une demi-heure de recherches… mettons trois quarts d'heure aussi, ça fait une heure et demie… Restez-vous longtemps?
—Non, pas aujourd'hui, dit vivement Geneviève.
—Alors, c'est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu entends, Augustin?… surveille le dîner.
Elles partirent; la mère Lucas donna l'adresse au cocher, et elles arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne.
En route, Geneviève avait dit à la concierge qu'elle avait besoin, pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant le pays. La voiture s'arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour prendre des renseignements; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la voiture et dit:
—Je sais où ça est! C'est une maison qui appartient à la famille d'un individu qui s'y est pendu, elle était restée inhabitée longtemps; on l'a louée il y a environ deux ans à peu près, on n'est pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s'adresser à un nommé Savard, près de l'église.
—Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant qu'il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l'époque de la mort de son mari.
La voiture s'arrêta bientôt au bout du pays… C'est Geneviève qui descendit, priant la concierge de l'attendre, à son grand désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint aussitôt au-devant d'elle et s'informa de ce qu'elle désirait.
—Monsieur, vous avez loué une maison qu'on connaît sous le nom de
Maison du pendu?
—Oui, madame.
—Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements sur les personnes auxquelles vous avez loué!
—Ah! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous; je suis absolument à votre disposition; il est naturel que l'on s'éclaire. J'en ferais autant que vous.
Geneviève reprit:
—Votre locataire se nomme Simon Rivet.
Le père Savard la regarda, stupéfait.
—Pas du tout, madame, c'est le domestique…, le matelot, qui se nomme ainsi.
Alors la jeune femme fut prise d'un tremblement tel que Savard lui demanda:
—Mais qu'avez-vous donc?
—Rien, rien, monsieur…, fit Geneviève en se domptant; et elle interrogea d'une voix dont on ne saurait rendre l'expression:
—Le maître se nomme?
—Jean Sévère!…
—Jean Sévère! répéta la jeune femme.
—Ce n'est pas ce nom qu'il vous a donné… Il fait peut-être louer au nom de ce domestique; tous ces gens-là étaient si mystérieux… qu'il se pourrait qu'il soit obligé de louer sous un autre nom.
—Quel homme est-ce? demanda Geneviève.
—Dame! c'est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ; il a les yeux bleus, des cheveux blonds; il est très pâle et toujours l'air sévère… Je ne l'ai jamais vu rire…
Geneviève, à mesure que l'homme parlait, devenait blême; il lui semblait qu'elle allait défaillir… C'était vrai, son mari vivait…
Elle était veuve d'un vivant. Ne trouvant pas la force d'interroger, elle dit:
—Et?…
—Et… voilà tout… Très comme il faut…, qui payait régulièrement… Des gens tranquilles; jamais on ne voyait personne chez eux…
—Il était seul?
—Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit avec lui est sa femme?
Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de volonté pour ne pas tomber; elle n'eut pas la force de répondre, et il continua:
—Je ne sais pas si c'est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente… Ce que je sais, c'est qu'ils se parlent comme des étrangers. J'ai cru d'abord que c'était elle qui s'occupait de l'enfant, Mlle Jeanne.
—Jeanne! Jeanne! fit Geneviève, s'enfonçant les ongles dans les chairs et se cramponnant d'une main au dossier de sa chaise pour ne pas défaillir.
—Seulement, c'est bien singulier, n'est-ce pas? une belle jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous le même toit que l'autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c'est drôle… On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette femme, et que, ne pouvant l'épouser, il vivait avec elle secrètement pour n'être pas ennuyé par la famille.
—Est-ce que Jeanne l'appelle sa mère? demanda fébrilement Geneviève, devenue plus forte à cette seule pensée.
—Ça, on n'en sait encore rien! Personne n'a mis le pied dans la maison pendant qu'ils l'ont habitée…
—Ils ne l'habitent donc plus?
—Mais, non… Ah! çà, voyons, je croyais que vous veniez prendre des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau logement…
—Ils sont partis!… Où?
—Ils n'ont pas dit où ils allaient.
—Et quand?
—Hier matin… Les clefs m'ont été rendues à neuf heures du matin, et ils étaient partis de la veille au soir.
—Ah! que je suis malheureuse! exclama Geneviève qui, défaillante, s'accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère Lucas, restée dans la voiture.