XII
Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à Vieilleville la haute société avait envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux. Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté, les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.
Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très attentivement la conversation des deux amies.
«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.
—Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la salle des Pas-Perdus.»
Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être jaloux.
Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et qu'elle n'avait pas eu le temps de faire visite à son amie.
«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large et blonde qui nous regarde si obstinément?
—Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour ton humble servante.
—Oh! toi ou moi, peu importe.
—C'est le bel Athanase.
—Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel sexe? Quelle profession?
—Curieuse!
—Le spectacle n'est pas près de commencer. Que pouvons-nous faire en attendant si ce n'est de dévisager le prochain?
—C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente ans; sexe: beau garçon, trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur.
—Quoi! c'est lui qu'on va juger?
—C'est lui-même.
—Je le reconnais, dit tout à coup Rita.
—Tu l'as déjà vu?
—Oui.
—Où?
—Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un républicain?
—Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. Adresse-toi à mon père.
—Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de dire le major.
—Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du pilier, est un républicain?
—Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut être député.
—Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, je vous prie?
—M. Ripainsel, répondit Rita.»
Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. À défaut des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des qualités qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule. Son habit de velours à larges boutons, signe distinctif de tous les gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, était croisé sur sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique, faisait sauter un léger binocle. Assis à côté de la place réservée à son avocat, il attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement du procès.
Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la foule; les dames se penchèrent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:
«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son amie.
—Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Claudie, qui se sentait rougir.
—Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.
—Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici.
Et ce moment, le président entra avec les juges.
Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit son canif, bâilla posément, sans se presser, comme un homme qui prévoit qu'il bâillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du testament de Caïus Gracchus Ripainsel.
On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la flûte de Tulou.
D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.
Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère s'empêcher d'hésiter.
Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et défenseur de la société.
Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la bouche.
C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.
Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries des avocats, du moins les juges.
Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage de son oncle.
De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla dîner.
«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du succès de Brancas.
—Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.
—Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à l'oreille de son amie.
Rita se mit à rire.
«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le velours noir.
—De qui parles-tu? demanda Claudie.
—De ce binocle à gauche du pilier.
—Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons, rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck.
La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle part moins qu'à Vieilleville n'aiment à être confondus avec le vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé de sa robe et de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur son succès avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes.
«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de plus juste, même à la Chambre des députés,» dit Oliveira.
L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita. Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son amie et le conseiller d'État remarquèrent seuls.
Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa personne, recevait les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et dit à Oliveira:
«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter M. Ripainsel, mon ami, et votre ancien rival.
—Rival infortuné! se hâta de dire Athanase, mais qui ne vous garde pas rancune de son échec.
—Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de consolation, dit Oliveira.
—Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce que cela quand on est déjà riche?
Graindorge haussa les épaules.
«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même la corde qui le pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Athanase?
—Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? dit le major.
—Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat d'un air embarrassé.
Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie qui paraissait très-mécontente.
«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soirée avec nous chez M. Oliveira.
—Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant avec sa fille.
Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré sa franchise ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas où la démarche de son oncle, qu'il ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demandée et obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disant: «Mademoiselle, je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je voulais demander, c'est celle de votre voisine.»
«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez être de ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas politique.»
Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un avec quelque ennui, l'autre avec une joie qui n'échappa point aux yeux de la clairvoyante Rita. Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part, et lui dit:
«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il faut te déclarer.
—Je me déclarerai, répondit froidement Brancas.
—Et la noce se fera dans un mois.
—Quelle noce?
—La tienne.
—Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.
—Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre.
—J'aime.
—Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque certaine que tu as le coeur bien placé et une grande sensibilité. C'est l'essentiel. Qu'importe après cela que tu aimes la brune ou la blonde!
—Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme et je sens que je mourrais si Claudie passait aux bras d'un autre.
—Tu as vu cela dans les romans.
—Peut-être.
—Est-ce qu'on meurt de désespoir?
—Quelquefois.
—Oui. Une petite fille s'en va tous les matins acheter un boisseau de charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu dois voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours à temps et ouvrent les fenêtres. C'est le préfet de police qui fait courir ce bruit pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne sert qu'à faire cuire les beefsteaks.
—Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.
—Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?
—Elle est charmante.
—Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra ou l'habitude, qui en tient lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnément amoureux de ta tante quand je l'épousai?
—Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses?
—Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, ce bonheur que rien ne peut ôter, et qui nous console de tous nos malheurs. Je vis miss Evelina Shenectady: elle avait un million, elle était grande, un peu maigre....
—Très-maigre.
—Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...
—Trop rousse.
—Un peu inégale d'humeur...
—Le respect m'empêche de vous approuver, cher oncle.
—Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'écouter, interrompant son neveu..... un peu inégale d'humeur.
—Vous l'avez dit.
—Assez insupportable...
—Oh! Oh!
—Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je déteste.
—Et vous l'avez acceptée?
—Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot?
—Un million! s'écria Brancas.
—Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de Bénarès, lui gardait deux autres millions.
—Vous m'en direz tant!...
—Oui, mais l'animal...
—Qui?
—Shenectady...
—Votre honoré beau-père?
—Eut la sotte idée de prêter ses deux millions au shah de Perse...
—Diable!
—Oh! à cent pour cent.
—Sur hypothèque?
—Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar.
—Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être bonne. Candahar est une ville admirable, l'or ruisselle dans les bazars, et les diamants, et les perles brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte à Chardin.
—Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu l'infamie de chercher querelle aux Afghans.
—En vérité?
—Tu connais les Afghans?
—Pas beaucoup.
—Eh bien! les Afghans sont des gens très-mal élevés qui n'aiment pas le shah de Perse.
—Pourquoi?
—Je te l'expliquerai un autre jour.
—Non, aujourd'hui.
—Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parlé aujourd'hui, et n'est-ce pas mon tour?»
Brancas s'inclina respectueusement.
«Donc, continua le conseiller d'État, les Afghans ont pris Candahar, et brûlé l'hypothèque.
—Oh! c'est mal.
—N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux environs de la ville, fut saisi, pendu par les pieds et écorché vif. Ces gredins se firent un tambour de sa peau.
—Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous enseigne, il me semble, à ne pas faire trop de fonds sur les millions.
—Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le monde ne prête pas son argent au shah de Perse, et il est bien doux d'être riche sans se donner de peine.
—En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'épouse Rita?
—Oui.
—Et moi, je ne le veux pas.
—Mais malheureux, tu ne seras jamais député.
—Je serai heureux.
—Tu me fais manquer à ma parole. C'est un affront qu'Oliveira ne me pardonnera jamais.
—Et si je lui présentais un autre gendre?
—Qui?
—Mon ami Athanase.»
L'oncle haussa les épaules.
«Présente qui tu voudras. Je ne serai pas complice de ta folie. À ce soir.»
Le conseiller d'État quitta les deux amis et retourna chez Oliveira.
«Il me semble, dit Athanase qui s'était éloigné par discrétion, que vous n'êtes pas trop d'accord, ton oncle et toi. De quoi s'agit-il?
—D'une niaiserie. Il veut me faire épouser Rita.
—Et tu refuses?
—D'emblée.
—Ô grand Jupiter! s'écria Ripainsel, fut-il jamais un ami plus aimable? Il refuse Rita!
—Tu ne la refuserais donc pas?
—Moi! je donnerais pour être aimé d'elle les deux millions que tu m'as gagnés ce matin. As-tu vu comme elle était belle?
—Je n'ai vu que Claudie.
—Allons dîner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai vu Rita. Mon âme est dans les étoiles.»